Les écoles de Cour-Cheverny


La Grenouille s’est d’abord intéressée au contexte de l’enseignement lors des siècles derniers, afin de mieux appréhen­der l’histoire des écoles de nos deux communes, dans laquelle nous retrouvons toutes les étapes de ces évolutions.

Aux temps anciens
Jusqu’au début du 19e siècle, l’enseigne­ment était la plupart du temps mis en place et organisé par des religieux. L’ouverture d’une classe dépendait de la présence ou de l’absence d’un homme (religieux ou laïc) qui se sentait apte à la fonction et qui obtenait l’aval du curé. L’enseignant pouvait être rému­néré par les parents, du moins ceux qui le pouvaient, mais les enfants des plus pauvres étaient aussi accueillis, gratuitement. Bien souvent, c’est à une congrégation religieuse qu’était confié l’enseignement. Matériellement les écoles furent souvent créées par les pro­priétaires de châteaux (« l’école du château »), qui mettaient à disposition des religieux les locaux nécessaires à l’enseignement.

L’évolution de l’enseignement public aux 19e et 20e siècles
La loi Guizot (1833) oblige les communes de plus de 500 habitants à avoir une école primaire de garçons qui peut être privée ou publique, c’est-à-dire entièrement fondée et entretenue par l’État, les départements ou les communes (avec des enseignants laïcs ou religieux).
La loi Falloux (1850) distingue l’enseigne­ment public, financé par les communes, le département ou l’État, et l’enseignement privé (ou libre) entretenu par des particuliers ou des associations (laïques ou congréganistes). Des écoles de filles doivent être ouvertes dans les communes de plus de 800 habitants (500 en 1867), si elles en ont les moyens… L’Église a encore, à cette époque, une forte influence sur l’ensemble de l’enseignement au niveau de l’organisation ou des inspections par exemple. De nombreuses écoles publiques ont d’abord été des écoles congréganistes, publiques ou privées.
En 1877, la loi Duruy impose à toutes les communes de se doter d’un bâtiment pour les écoles.
De 1880 à 1905, les lois de Jules Ferry puis de Louis Goblet vont radicalement changer l’organisation de l’enseignement public, au détriment de l’enseignement privé. Des Écoles Normales se développent pour former les enseignants dans ce contexte nouveau. La loi impose aux congrégations de demander l’autorisation d’enseigner.
En 1882, l’instruction primaire devient obli­gatoire de 6 à 13 ans, gratuite et neutre. L’instruction morale et civique remplace l’ins­truction religieuse, pour laquelle est réservée une journée par semaine. Les religieux se retirent progressivement des écoles publiques dont les enseignants deviennent fonction­naires en 1889, et les écoles congréganistes se transforment souvent en écoles libres. La loi remplace également les salles d’asiles, qui assuraient la garde et l’éducation des enfants de 2 à 6 ans, par des écoles mater­nelles, tenues par des institutrices de même formation que les institutrices des écoles élémentaires.
Ces bouleversements vont créer de nom­breuses difficultés, et parfois des tensions entre écoles des deux catégories, que d’autres lois vont tenter de réguler (loi Barangé en 1951, loi Debré en 1959 et bien d’autres jusqu’à une période récente), pour trouver les compromis nécessaires à la cohabitation des enseignements privé et public.

Nos communes et leurs écoles : une longue histoire
Les archives du Diocèse de Blois (1), les comptes rendus (ou extraits) des conseils municipaux de nos communes, nous ont donné matière à reconstituer cette histoire. Les informations sur nos écoles sont mul­tiples, mais certaines sont difficiles à vérifier. Nous resterons donc prudents pour décrire la chronologie des évènements les plus anciens.

Ecole Saint Louis à Cour-Cheverny
L'école Saint Louis - Au premier plan le bâtiment à
étage qui abritait à l'origine l'école publique de garçons
L’école des filles à Cour-Cheverny
Il semble qu’avant 1789, « une petite maison située près de l’église de Cour-Cheverny, don­née en usufruit aux deux communes par les propriétaires de la terre de Cheverny » accueil­lait deux soeurs de charité de la congrégation de Montoire qui enseignaient aux jeunes filles des deux localités et portaient secours aux malades indigents. Les soeurs quittèrent les lieux dans des conditions rocambolesques en 1791, ce qui fit l’objet d’un litige entre la commune et la congrégation à propos des objets emportés par les soeurs… Deux ans plus tard, deux autres soeurs, Marie Lamy et Marie-Anne Drouin Rivière reprennent l’acti­vité, « pour soulager les pauvres malades et instruire les jeunes filles des deux communes ». À noter que la soeur Lamy reçut une injonction de la commune de « quitter son costume de religieuse pour enseigner », et de se confor­mer ainsi à « la loi qui prononce l’abolition des costumes ». À la suite des évènements de 1793, la maison resta abandonnée pendant 10 ans et subit de nombreuses dégradations. Comme de coutume à cette époque, l’école n’était pas installée dans un bâtiment conçu à cet effet, mais dans une maison aménagée pour accueillir les élèves, d’où le nom de « maison d’école ».

En 1809 l’école de filles est ré-ouverte dans cette même maison, réhabilitée par Monsieur Guillot, nouveau propriétaire du château de Cheverny, qui la donne en usufruit perpétuel, accompagnée « d’une rente annuelle et per­pétuelle de 200 francs pour la fondation de deux soeurs de charité et d’une somme de 280 francs répartie entre les deux communes, pour enseigner à lire et à écrire aux petites filles des deux communes, gratuitement pour celles de famille reconnues indigentes par les communes »(2). Cet usufruit a ensuite été perpétué par la famille de Vibraye, même si l’école s’est déplacée.
Ecole Saint Louis à Cour-Cheverny
L'école Saint Louis
La Providence de Ruillé-sur-Loir est la pre­mière congrégation appelée à diriger l’école au début du 19e siècle. Les locaux devenant insuffisants, le marquis de Vibraye racheta en 1867 la maison d’école de garçons qui appar­tenait jusqu’alors à la commune de Cour- Cheverny (après avoir appartenu en indivi­sions aux deux communes) : c’est le bâtiment à étage qui abrite pour partie l’actuelle école Saint-Louis (baptisée ainsi le 6 mars 1988, du nom du saint patron du diocèse de Blois).

En 1870, la congrégation des Soeurs de Saint- Paul de Chartres prend la succession pour une très longue période.
Le second bâtiment de l’école de filles, visible de la rue et plus proche du Conon, fut semble-t-il, construit en 1878. Du fait de la loi de laïcisation de l’enseignement, l’école est fermée plusieurs années et n’obtiendra l’autorisation de réouverture qu’en 1905, avec des religieuses sécularisées (« rentrées dans le siècle », avec un fonctionnement conforme aux principes laïcs) après l’interdiction des congrégations.
Madeleine Lépine, dite « Mademoiselle Madeleine », institutrice de 1920 à 1963, a marqué son passage. Elle vivait dans les locaux de l’école et accueillait les enfants pour faire leurs devoirs en cas de besoin le soir chez elle.
De 1964 à 1977 les Filles de Jésus de Kermaria prennent la direction. Les religieuses animent un centre aéré proposé à tous les enfants, organisé dans les locaux de l’école. En été, elles proposent un séjour en colo­nies de vacances à La-Forêt-Fouesnant en Bretagne sud. Le premier contrat simple sera signé en 1960. Il organise l’enseignement par référence à celui de l’enseignement public.

L’école devient mixte en 1971
Le contrat d’association qui renforce le lien avec l’État est signé en 1981.
En 1977, les religieuses abandonnent la direc­tion et se succèdent alors à la direction Marie - France Gallioz (1977), Annick Legout (1984), Marie-Anne Antier (1988), Marie-Christine Cabirol (1995), Rose-Marie Crèche (2012) et Catherine Guignebert (2016).
L’école compte aujourd’hui 94 élèves, de la maternelle au CM2, répartis en 4 classes, animées par cinq enseignantes.
L’OGEC (Organisme de gestion des écoles catholiques), présidé par Georges Delattre, gère les investissements nécessaires au bon fonctionnement de l’école et la cantine, ainsi que les 5 personnes chargées de l’accueil et de l’accompagnement des enfants (ASEM - Agents spécialisés des écoles maternelles).
L’Association des parents d’élèves de l’ensei­gnement libre (APEL), présidée par Sandrine Guignard, participe aux diverses activités sco­laires ou extra scolaires en étroite collabora­tion avec les enseignants. La catéchèse est assurée au sein de l’école, en lien avec la paroisse, sur la base du volontariat.

Les écoles communales de garçons et de filles (la Maison d’école) en 1837
Dans son « Rapport général sur l’état de l’ins­truction primaire dans le département de Loir-et-Cher pendant l’année scolaire 1837-38 »(3), Charles-Victor Prat, premier Inspecteur des écoles nommé dans le département en 1835, à la suite de la loi Guizot de 1833 sus-citée, nous apporte un avis très précis sur la qualité de l’enseignement.
« Cour-Cheverny, Cheverny, communes réu­nies : L’instituteur de Cour-Cheverny est un nommé Poirier, élève de l’École Normale de Versailles. Il se recommande par toutes sortes de bonnes qualités. Il a de l’instruction, de la capacité, de l’intelligence. Son arrivée dans la commune y a opéré une révolution entière au profit de la tenue et de l’instruction des enfants. Autant ils étaient redoutés pour leur indiscipline, autant aujourd’hui ils se font remarquer par leur honnêteté, leur retenue ». Il précise ensuite : « Outre l’école de garçons dont nous venons de parler, Cour-Cheverny a aussi une école communale de filles tenue par une soeur de la congrégation de Ruillé-sur-Loir. Ce qui distingue particulièrement cette école, c’est l’ordre, la bonne discipline, la pro­preté des élèves, du local et des cahiers. Nous avons trouvé cette année des améliorations sous le rapport de l’enseignement. L’institutrice qui a déjà de l’expérience, ne manque pas d’intelligence ni de bonne volonté ».
L’inspecteur note aussi : « Maisons d’école : il n’y a dans ce canton (de Contres) qu’une seule maison qui appartienne en propre aux communes. Toutes, à l’exception de Chitenay, sont mal disposées. À peine si elles se décident à louer pour l’instituteur un local convenable. Ce peu d’empressement de la part des Conseils à faire quelques sacrifices pour l’instruction explique pourquoi le canton de Contres est un des plus arriérés du dépar­tement. »
Nous verrons que la situation évoluera nette­ment dans la décennie suivante.

Les écoles communales depuis 1849, objets de nombreuses péripéties
Plan de la première école publique de Cour-Cheverny
Plan du bâtiment à étage de l’actuelle école Saint Louis
qui, à l’origine, abritait l’école publique de garçons.
Les délibérations du conseil municipal de Cour-Cheverny nous indiquent que la com­mune a construit en 1849 une « maison d’école », pour les garçons, financée conjoin­tement avec la commune de Cheverny, sur un terrain alors inoccupé, situé au lieudit « Le Donjon », près du Pont de Beignon, choi­si pour sa proximité avec les deux communes. Il s’agit du bâtiment à étage de l’actuelle école Saint-Louis, dont on retrouve les plans dans les archives. Cette construction a fait l’objet d’un impôt extraordinaire, sur les années 1846, 47 et 48 pour une construction en 1849, confiée à l’entrepreneur Martinet. Auparavant, l’école était abritée dans un bâtiment privé, en location, dont on ne retrouve pas l’emplace­ment exact, appartenant au sieur Rivière.
En 1850, il y a donc (au moins) deux écoles sur le territoire de Cour-Cheverny : l’une publique, dont les locaux sont propriété en indivision avec la commune de Cheverny, dirigée par un institu­teur, et l’autre privée, dirigée par les soeurs de Charité. L’ensemble est complété par une « salle d’asile » financée par des propriétaires privés.

Les conditions pour être scolarisé
La « salle d’asile », parfois présentée comme l’ancêtre de l’école maternelle, était plutôt une garderie pour les moins de 6 ans, « permettant aux ouvriers et aux journaliers d’y envoyer leurs enfants, et d’aller ainsi plus facilement à leurs travaux ». À ce sujet, on note égale­ment qu’au mois d’octobre, la fréquentation de l’école était moins importante, les enfants étant souvent employés aux vendanges…
Les enfants des familles indigentes, recon­nues par les municipalités, étaient accueillis gratuitement à l’école. Les autres familles devaient participer à la « rétribution scolaire », supprimée par la loi de 1881 qui imposera la gratuité. L’instituteur recevait à cette époque un salaire fixe de 200 francs par an, payé par la commune, le reste venant de la rétribution de parents, pour atteindre un minimum de 600 francs. La commune complétait si la rétribution ne suffisait pas… On retrouve la trace du tarif des années 1850 : « 1 francs (par mois) pour ceux qui lisent et 1,50 pour ceux qui lisent et écrivent… », conséquence du prix du papier, de l’encre et du travail de l’instituteur… Le conseil académique demande d’ailleurs à la commune de pratiquer un tarif uniforme de 1,25 francs. À une certaine époque, on avait instauré la gratuité pour les enfants de gendarmes et du garde champêtre. Avant que les municipalités ne prennent en charge le chauffage, ce sont également les parents qui s’en chargeaient, chaque enfant apportant sa bûche pour alimenter la cheminée ou le poêle.
Plus tard, avant la loi de 1881 qui l’imposera, la gratuité de l’enseignement dans les écoles publiques se met en place, les écoles de com­munes voisines pouvant se faire concurrence entre enseignement gratuit et payant.

La première école publique propre à Cour- Cheverny en 1878
C’est en 1854 que la commune de Cheverny décide de prendre son autonomie scolaire, mettant ainsi fin à l’indivision avec la com­mune de Cour-Cheverny, en créant une école de garçons qui sera construite en 1855.
Face à cette nouvelle situation, la municipa­lité de Cour-Cheverny est amenée à installer provisoirement l’école et le logement de l’insti­tuteur « dans une grande maison appartenant à un médecin.../... près de la nouvelle place, sur la rue menant de la place à la rue Gillette » et à revendre le bâtiment abritant l’école de garçons au marquis de Vibraye en 1867 (qui fait partie aujourd’hui de l’école Saint-Louis).
Dans les années 1860, la population augmen­tant et devant les besoins multiples d’aména­gement de l’administration de la commune, la municipalité de Cour-Cheverny, présidée par Louis Ganne, projette la création d’une maison d’école, d’une halle permettant d’abriter les marchands forains (auparavant stationnés sur la place de l’église) et d’une mairie.
Ecole publique de la rue Martinet à Cour-Cheverny
L'école publique de la rue Martinet ouverte en 1876
Pour de multiples raisons, notamment du fait de la guerre de 1870 et pour cause de diffi­cultés financières, le projet mettra plus de 20 ans à se concrétiser. Il sera d’abord consacré à la construction de l’école de la rue Martinet qui démarre en 1876 pour une ouverture effective en 1878. La mairie et la halle seront, elles, réceptionnées en 1880. Les plans furent réalisés par Monsieur Guénon, agent voyer à Blois. Cette école comportait deux classes de garçons. On retrouve également la création de classes d’adultes dans les deux communes, dont la première en 1856. Les cours (avec les mêmes programmes que pour les enfants) étaient donnés par l’instituteur qui recevait pour cela un supplément de rémunération. Seuls les horaires changeaient : le soir ou peut-être même le dimanche.

Ecole publique du boulevard Munier à Cour-Cheverny
L'école du Boulevard Munier ouverte en 1894
La seconde école publique de Cour-Cheverny
Il s’agit d’une école de filles, créée en 1894 boulevard Munier, dans les locaux de l’an­cienne gendarmerie, qui abritait deux classes. Un bâtiment en face, qui a été démoli à la fin des années 60 pour faire place à la construc­tion de la première tranche de l’actuel Centre de secours, abritait une classe enfantine et une classe de garçons. L’école de garçons de la rue Martinet manquait en effet de place et avait dû installer une classe à cet endroit. Il avait fallu pour cela aménager la cour afin de ne pas « mélanger » les filles et les garçons…
Dans cette période, il est imposé de « faire des visites sanitaires dans les écoles de la commune, pour aider les enfants chétifs à se développer et devenir par la suite robustes comme ils devraient l’être tous ».
Vers les années 1925, on projette d’agrandir l’école de la rue Martinet, projet abandonné faute de moyens financiers. On commence également à envisager la co-éducation qui pourrait rationaliser les équipements scolaires et donc les dépenses communales.
La Caisse des écoles est créée en 1930, pour « faciliter la fréquentation des classes, pour des récompenses sous formes de livres utiles ou de livrets de Caisse d’épargne aux élèves les plus appliqués et par des secours aux élèves indigents (fourniture de livres, de vêtements et chaussures, et pendant l’hiver d’aliments chauds) ». La caisse est alimentée par la commune, par les dons en argent ou en nature et par le produit des dons, legs, fêtes de bienfaisance, etc.
Vers les années 40, sur l’incitation du minis­tère de l’Éducation, la commune envisage la création d’un terrain de sport sur les terrains de l’ancien presbytère, situés derrière l’église, à l’emplacement de l’école actuelle, mais dont on retrouve peu de traces.

Le nouveau groupe scolaire
Ecole de Cour-Cheverny
L'école de Cour-Cheverny dans les années 60
C’est dans les années 50 que la municipalité entreprend de créer un nouveau « groupe sco­laire », qui ouvrit en 1956 boulevard Carnot, après de nombreuses évolutions du projet initial revu plusieurs fois à la baisse, toujours pour des raisons budgétaires. Le bâtiment, qui comportait à l’origine deux classes et deux préaux, fut attribué aux cours de « fin d’études » et à une classe enfantine dépendant de l’école de filles. Au-dessus des 2 classes, étaient installés les logements du directeur de l’école des garçons et de la directrice de l’école de filles. Ces appartements sont aujourd’hui occupés par des classes ou des bureaux.

Les évolutions de l’école en quelques dates
• 1958 : création de la cantine ;
Ecole de Cour-Cheverny
L'école de Cour-Cheverny en 1990
• 1964 : fermeture de l’école du boulevard Munier et construction d’un nouveau bâtiment dans le groupe scolaire du boulevard Carnot, comportant 3 classes et un préau ;
• 1975 : fermeture de l’école de garçons de la rue Martinet et création de l’école maternelle dans le groupe scolaire ;
• 1984 : extension de la cantine, qui accueilleaujourd’hui plus de 80 % des élèves ;

• 2013 : fusion de l’école maternelle et pri­maire, sous une seule direction. 

L’école accueille aujourd’hui 244 élèves, répartis en 10 classes, de la maternelle au CM2, animées par 11 enseignantes, assis­tées de quatre personnes pour les classes de maternelle et de deux autres pour la biblio­thèque et les activités sportives.



Le conseil local de la FCPE (Fédération des conseils de parents d’élèves de l’école publique), présidé par Alexandra Canourgues, participe à la vie scolaire et crée du lien entre les familles pour partager sur des thèmes de l’enfance, de l’école et de la parentalité.
Ecole de Cour-Cheverny
L'école de Cour-Cheverny en 2018
Les dernières directrices de l’école de filles avant la gémination dans les années 70 (mixi­té filles/garçons dans les communes rurales, les classes des petits étant en général prises en charge par une institutrice) furent Mlle Bazin et Mme Artivaud.
Sans que cette liste soit exhaustive, nous citerons les noms de quelques directeurs (trices) d’école des périodes récentes : M. Descamps, Lucien Simon, Amédée Bense (vers 1969), Colette Doucet (1972), Jean Papon (1988), Danielle Demichélis (1992), Bernard Coursaget (1993), Roland Amardeil (1998), Franck Vermerie (2003). Katia Macé, directrice depuis 2011, a une longue carrière dans l’établissement : elle a fréquenté le cours préparatoire de la rue Martinet en 1971/1972 avec Monique Leroux, puis le CM1 et CM2 à l’école du boulevard Carnot, pour y revenir ensuite comme enseignante en 2002.
Ne pouvant les citer tous, nous évoquerons seulement quelques enseignants aujourd’hui retraités, qui ont animé les classes de Cour- Cheverny pendant de longues périodes : Monique Leroux institutrice de CP de 1964 à 1993, Danielle Debray institutrice de 1969 à 1998 et Jean-Marie Labranche, instituteur de 1959 à 1991, chargé du CM2 à partir de 1972.

Sur la commune de Cour-Cheverny, une « école de plein air » en internat a été créée au château de la Sistière, financée par la commune de Montrouge à partir de 1931.Voir La Grenouille n° 33 et ce n° 39.

Dans La Grenouille n° 40 nous traiterons de l’école de Cheverny. L’article sera complété par les souvenirs de Michel Bourgeois, ancien élève de l’école de Cheverny dans les années 50, qui nous parlera des premières années de sa scolarité.

Sources :
(1) « L’enseignement catholique dans le diocèse de Blois depuis 1823. » Direction diocésaine de l’Enseignement catholique de Blois.
(2) Comptes-rendus (ou extraits) des Conseils municipaux de Cour-Cheverny et Cheverny.
(3) www.histoire-41.fr « 1er août 1838 – l’inspecteur au rapport. » Ce document remarquable nous présente les rapports d’inspection de Charles Victor Prat dans l’ensemble de notre département.
Remerciements : Marie Anne Antier, Bernard Coursaget,
Catherine Guignebert, Jean-Marie Labranche, Jean- Claude Lambert, Katia Macé, Violette Rousvoal, Monique Vaillier.

Le Triton - La Grenouille n° 39 - Avril 2018

Les croix peintes


Les croix peintes sont des éléments du petit patrimoine de nos communes. Leur grande variété fait leur charme, autant par la dif­férence des matériaux utilisés que par la diversité des formes et des couleurs employées.
Croix peinte à Cheverny
Croix se trouvant au début de l'allée
du Chêne des Dames à Cheverny. Elle
évoque le bouquet de roses de Sainte-
Thérèse de Lisieux cité dans
sa prière "Jeter des fleurs"
Promeneurs ou auto­mobilistes, vous avez certainement remar­qué ces croix peintes situées le long de nos routes ou à certains des carrefours de nos deux communes. Vous vous êtes certai­nement demandé qui avait peint ces croix et pourquoi, car à l’ori­gine elles n’étaient pas peintes ni décorées de cette façon.La Grenouille, après avoir mené son en­quête, a rencontré les deux Chevernois à l’origine de cette opé­ration pour le moins originale, mais aussi utile et, il faut bien le dire, esthétiquement réussie.
Jean Coupé, ancien entrepreneur de pein­ture blésois, qui de­meure à Cheverny depuis plus de 30 ans, ayant remarqué que ces croix étaient en mauvais état (la fonte était rouillée, fragilisée, et le bois, pour certaines, abîmé), entreprit, avec son ami Roland Rousvoal, également Chevernois depuis plus de 45 ans, de les repeindre.
Pour Jean Couppé, « Cette démarche a été menée à bien dans un esprit chrétien et citoyen afin de donner une meilleure image de Che­verny, commune touristique, tout en oeuvrant pour la conservation du petit patrimoine communal ». En 2006 et 2007, soit pendant deux ans, ils ont donc repeint une douzaine de croix sur les communes de Che­verny et Cour-Cheverny, mais aussi sur les communes de Cellettes et Cormeray.
Il s’agit incontestablement d’un véritable travail artistique et ces croix peintes méritent un arrêt afin de les observer de plus près. Les trois photographies qui illustrent cet article permettent d’apprécier le travail effectué.
Croix peinte par Jean Couppé et Roland Rousvoal
Jean Couppé et Roland Rousvoal repeignant
la croix située au carrefour du bûcher et de
l'impasse du bûcher à Cheverny
Les couleurs n’ont pas été choisies au hasard. Jean Couppé a d’abord peint des maquettes en bois afin d’utiliser et de positionner au mieux les couleurs sélectionnées. Jean et Roland précisent, à propos des couleurs choisies : « Elles s’inspirent de celles que l’on retrouve dans la religion catholique : le blanc symbolise la joie et la pureté ; le rouge la passion du Christ évoquant le sang versé dans son martyr et celui des Saints ; le violet rappelle la méditation et la pénitence ; le vert sym­bolise l’espérance et les biens à venir ; le bleu clair en l’honneur de la vierge ; le rose inspire la joie et la solennité ; l’or est le symbole de la royauté (le royaume de Dieu) ; le jaune évoque la gaieté, la lumière et la jeunesse ».
Pendant qu’ils restauraient et repeignaient les croix, ils ont souvent été interpellés par des promeneurs piétons ou automobilistes curieux de savoir ce qu’ils faisaient.
Jean Couppé rapporte la réflexion d’un automobiliste qui s’arrête alors qu’ils se trouvaient au carrefour de la Croix de l’Ormeau à Cheverny : « L’automobiliste me demanda si j’avais la permission de faire ce tra­vail. Je lui répondis que j’avais non seulement la permission du maire, mais aussi l’accord de l’architecte en chef des monuments historiques et la bénédiction de Monseigneur l’évêque ! ».
Croix peinte à Cour-Cheverny
Croix située au carrefour de
la voie des Chatains et de la route
de Bracieux à Cour-Cheverny
Intarissable sur le sujet, Jean Couppé poursuit son récit : « C’est depuis le IVe siècle que la croix s’est imposée comme symbole du Christia­nisme. Elles ont pris parfois la place d’un lieu de culte païen.
Les croix de chemins, dont l’implantation s’est surtout développée au Moyen-âge étaient destinées à christianiser un lieu. Les processions s’y arrêtaient et c’est encore le cas de nos jours en certaines occasions, notamment à celles qu’on nommait « Croix de Rogations (1) », où l’on se rendait pour la bénédiction de la terre et des récoltes ou des ven­danges.
Un certain nombre d’entre elles étaient aussi des croix sur la « voie des morts » : de la maison du défunt à l’église, le convoi y stationnait pour réciter quelques prières, ce qui permettait aux porteurs du cercueil de faire une pause. Les croix implantées à un carrefour guidaient le voyageur. Il faut savoir que la plupart des croix de che­mins ou de carrefours ont été détruites après la Révolution française puis reconstruites au XIXe et au XXe siècles, à l’initiative des autorités ecclésiastiques ».
Merci à Jean et à Roland pour ces explications qui lèvent ainsi le « mystère » des croix peintes.

(1) Rogation : en latin, « rogatio » signifiait à l’origine « demande » et a pris le sens de « prière, supplique » en bas latin et de « prière accom­pagnée de procession » en latin ecclésiastique.

Le Héron - La Grenouille n° 39 - Avril 2018

La Sistière pendant l'occupation allemande

Germain Ghorbal nous livre ses souve­nirs d’enfance durant toute la période de l’occupation allemande qu’il a passée au Domaine de La Sistière, à Cour-Cheverny, de novembre 1940 à fin juillet 1945. Un très beau témoignage d’une période éprouvante dont il a cependant conservé le meilleur.
Ce témoignage vient compléter l’article de La Grenouille n° 33 consacré à La Sistière.

Germain Ghorbal en 1940, avant son départ pour la Sistière
Germain Ghorbal en 1940, à l'âge
de 6 ans, avec sa soeur aînée,
quelques mois après son départ
pour la Sistière
Né en 1934, Germain habitait Marseille en juin 1940 quand les bombes italiennes ont contraint sa famille à l’exode. Après une étape dans les Landes, il rejoint Paris avec sa mère et sa soeur, son père étant séparé de sa mère. Ils sont accueillis par leur tante Jeanne, native du Finistère, qui habite Montrouge. Cette dame connaissait M. Gautier, pompier et chauffeur du maire de Montrouge, M. Cresp.
Germain Ghorbal : « Je me souviens avec précision du voyage en voiture avec monsieur Cresp, en novembre 1940, qui m’a conduit de Montrouge à La Sistière. J’étais loin d’imaginer que j’entamais un bail de 14 ans en internat. Monsieur Cresp était un homme grand, trapu, la cinquantaine et très gentil. On était sous l’Occupation allemande et en zone occupée. Les pensionnaires de La Sistière doivent à monsieur Cresp d’avoir été protégés pendant toute cette période à La Sistière et, malgré les privations de toutes sortes, aussi bien ali­mentaires que vestimentaires, nous avons été bien traités. Nous n’étions pas malades ni défi­cients en entrant au pensionnat, nous étions simplement des sans-famille. Pour la première fois de ma vie, j’entrais dans un internat ».

Découverte de La Sistière
« Arrivé au château de La Sistière, en tant que « nouveau », j’ai été présenté à mes futurs camarades, garçons et filles. Ce devait être un samedi et monsieur Cresp faisait des allers et retours avec sa voiture plusieurs fois par trimestre. Je me souviens que nous étions 30 filles et 30 garçons dont les aînés avaient 15 ans, parfois 16 en 1945. L’un d’eux était à La Sistière depuis 1937. Il s’appelait Henri Germain. C’était mon copain et de loin le plus fort du groupe. Mon copain protecteur s’appe­lait Hamel et mes proches copains étaient les frères Devandeville, Gotlovitch, Sommelet, Vatone. Parmi les filles, l’ainée s’appelait Olga Kikott et était d’origine russe. Elle avait un abcès à la jambe qui a duré des années. Elle souffrait mais elle riait tout le temps. Tout le monde l’aimait. On logeait dans des dortoirs, les filles au 1er étage et les garçons au 2e. J’avais un copain très proche, Joël Sommelet, dont les parents étaient à Leipzig, me disait-il, et sans doute déportés. En fait, il ne savait pas trop car il n’a jamais vu sa famille à La Sistière. J’avais aussi un copain arrivé en 1943 qui était Arménien. Il s’appelait Tchikerian et il nous chantait des chansons dans sa langue natale. Je les ai apprises par coeur sans en avoir ja­mais compris les paroles. Aujourd’hui encore, je chante ces chansons et les Arméniens que je côtoie les comprennent ! On voyait très rarement nos familles et certains ne savaient même plus où était la leur ».

L’organisation
La Sistière - La buanderie
La buanderie
« Seules des femmes s’occupaient de nous pour toutes les tâches autres que l’enseigne­ment. Elles nous éduquaient, à la dure, il faut le reconnaître. Le chef des surveillantes était mademoiselle Edith, pas marrante du tout, pe­tite, trapue et très sévère. Elle était surveillante de dortoir et de réfectoire. Madame Morobé s’occupait de couture, madame Portier, petite et sympathique, aimait bien rire. Mademoiselle Marcel, elle, s’occupait de la basse-cour. La di­rectrice était une jeune femme brune, entre 25 et 30 ans, mademoiselle André, qui est restée jusqu’en 1944. Elle était très gentille, mais elle n’avait pas d’argent pour améliorer l’ordinaire. Il n’y avait pas de « mauvaises têtes » car la discipline était respectée et appliquée. Le vrai patron de l’établissement était le directeur de l’enseignement, monsieur Duvoux, qui habitait un pavillon au fond d’une allée près du bois. Sa femme assurait, avec son mari, l’enseigne­ment principal. Monsieur Duvoux, environ 35 ans, avait été officier en 1940. Blessé, il avait été amputé d’une jambe. Il marchait avec une jambe de bois en s’aidant d’une canne… dont il se servait allègrement en classe lorsque l’on ne comprenait pas l’arithmétique au tableau. Il y avait aussi des instituteurs et des institutrices qui se succédaient. On a connu mademoiselle Mane, institutrice, et monsieur Guéridon, l’ins­tituteur, qui nous apprenaient des chansons de marche. Une autre, Madame Lévy, enseignait en roulant les « r ». Elle était musicienne et son fils étudiait avec nous. C’était un virtuose du violon. Ils restèrent seulement quelques mois. Un jour, brutalement, la mère et le fils ont disparu. Sans doute ont-ils été dénoncés car ils étaient juifs. J’ai vu ma mère seulement 3 fois en presque 5 ans. Elle dormait pendant quelques jours dans une grange près de Cour- Cheverny, car l’Hôtel des Trois Marchands était complet. Systématiquement, chaque samedi après midi, nous étions rassemblés en classe et l’on devait écrire une lettre à nos familles. Je mettais des « car » partout dans ma lettre. Quand on en recevait une, que l’on nous remettait déjà ouverte, on devait la lire tout haut au réfectoire ».


La faim au quotidien
« L’argent n’existait pas pour nous. La vie était très dure à La Sistière. Le matin, au petit déjeuner, on nous servait systématiquement de la soupe au pain à la louche et rien d’autre : jamais de café, de beurre ou de confiture... Les repas étaient composés, la plupart du temps, de pommes de terre, de haricots secs, de purée de pois, de nouilles, de rutabagas, et un peu de viande de temps en temps. Je ne me souviens pas avoir mangé de poulet, de la­pin, de volaille ou de la charcuterie. Au goûter, on devait se contenter d’une petite tartine de pain avec un sucre que madame Portier nous apportait. Nous avions faim en permanence.
Les choses ont changé avec la nouvelle muni­cipalité élue à Montrouge en 1944 et après la Victoire de 1945. Mais la nourriture était tou­jours insuffisante. Alors, on chapardait dans les champs : betteraves sucrières et four­ragères, pommes de terre crues, quelques pommes dans les arbres. Les épis de blé ou de seigle nous rassasiaient. Même l’avoine fai­sait l’affaire. On passait par un trou de la clô­ture pour rejoindre les champs. Il arrivait qu’en passant par le trou du grillage, on déchire le tablier ou la culotte courte. Un jour avec un copain, on a chapardé des pommes dans un arbre. Le paysan nous attendait et on a été pris. La punition, en plein mois d’août, a été sévère : 8 jours au lit. C’était terrible et cette punition était fréquente. Entendre les autres jouer et crier sur la pelouse m’était insuppor­table. C’était pire que d’être malade.
C’est une fois parti de la Sistière, en juillet 1945, que je me suis rendu compte à quel
Germain Ghorbal en 1940, à l’âge de 6 ans, avec sa soeur aînée, quelques mois avant son départ pour La Sistière.
La Sistière - La basse-cour
La basse-cour
point nous avions subi les privations. Tous les pensionnaires étaient minces. Le surpoids était inconnu... Je pense que, si nous étions rationnés, c’est parce qu’il fallait ravitailler d’abord les Allemands qui se plaisaient bien dans la région à Cour-Cheverny. Une partie de la production de la petite ferme leur était destinée. Ils étaient costauds.
On ne buvait que de l’eau du robinet grâce au puits qui alimentait le château d’eau qui four­nissait l’eau courante pour toute la propriété.
Pour Noël, on ne recevait pas de colis et on n’avait aucun cadeau. Pourtant un jour, des Allemands, basés à Cour-Cheverny, sont venus dans la propriété. La directrice nous a demandé de nous aligner et de tendre nos tabliers : un officier à cheval a distribué, sucre­ries, friandises, gâteaux... Ce fut incroyable. La seule autre fois où j’ai eu des friandises ce fut en 1946, quand j’étais à l’orphelinat Saint- Louis à Paris, lorsque des Américains de l’Association CARE (Association de solidarité internationale) nous ont distribué une quantité de chocolats, biscuits, cakes... ».

La vie quotidienne à La Sistière
La Sistière - une salle de classe
Une salle de classe
« Le château est situé au centre d’un domaine de 17 hectares comprenant des pelouses, des bois qu’on appelait futaies, un espace sauvage qu’on appelait « La grande herbe », une ferme et des petits jardins que les pensionnaires cultivaient eux-mêmes à titre expérimental et pédagogique. Avec quelques copains, on allait donner un coup de main dans le jardin potager de la fermette pour désherber et récolter. On était très surveillés.

On récoltait radis, concombres, salades, ci­boulette, etc. Deux étangs autour desquels on apercevait des canards col verts, des poules d’eau... étaient remplis de carpes et autres poissons que personne ne pêchait. Le gibier était abondant et l’on tendait des collets. On fabriquait des lance-pierres et on rapportait nos « prises » à la cuisine. Je me souviens des reptiles comme les orvets, les couleuvres et surtout les vipères que l’on tuait alors que l’on était pieds nus en été. Du 1er mai au 30 sep­tembre, tous les pensionnaires étaient pieds nus. On rendait nos galoches que l’on retrou­vait le 1er octobre. Nous redoutions d’être à cette date à nouveau chaussés de galoches à cause des ampoules douloureuses qu’elles nous occasionnaient.
Dans la futaie, des arbres fruitiers sauvages donnaient de bons fruits tels que les néfliers et les cormiers. La propriété avait deux sorties : l’une qui permettait de se rendre à Cour-Che­verny et l’autre, au bout d’un long chemin, qui aboutissait à la croisée de la route de Cour- Cheverny et de Chambord. On se baladait dans tous ces espaces en complète liberté. C’est la cloche qui battait le rappel du rassem­blement.
La Sistière - le château d'eau
Le château d'eau
L’hiver, nous étions vêtus d’une chemise, d’un pull, d’un tablier bleu avec 2 poches, d’une cu­lotte courte sans poche, et d’une pèlerine noire par grands froids, sans oublier notre béret. Les filles portaient un tablier rose. Nous souffrions beaucoup du froid dehors. Nous avions des engelures et des crevasses aux mains et aux jambes. Il nous arrivait de pleurer tellement le froid était vif et nous battions fréquemment la semelle pour nous réchauffer les pieds. Ce furent les pires hivers de ma vie.
Pour dormir, nous portions tous des chemises de nuit au dortoir. Les lits métalliques et les paillasses étaient peu confortables. On n’a jamais su ce qu’était un vrai matelas. Lorsque quelques-uns d’entre nous faisaient « pipi au lit », il y avait de grandes mares sous les lits. D’ailleurs, on ne buvait presque pas le soir à cause du risque de « fuites nocturnes ».
Dans la nuit de la Saint-Sylvestre, c’était la coutume, il y avait bagarre générale de polo­chons. C’était exceptionnellement cris et rigo­lades ».

La toilette et les sanitaires
« On se débarbouil­lait aux lavabos communs et nous n’avions pas de trousse de toilette. Bien entendu, on se lavait à l’eau froide. Je ne me souviens pas avoir utilisé du dentifrice car je n’avais pas de brosse à dents. Comme les Afri­cains, on se frottait les dents avec du sureau que l’on se procurait dans la nature. Quant aux sanitaires du rez-de-chaussée, leur propreté laissait beaucoup à désirer. Il n’y avait pas de papier toilette. Du papier « cahier » faisait l’affaire. Les murs portaient des traces et chacun se débrouillait. Mais on préférait se soulager dans la nature et s’essuyer avec des feuilles de bardane en craignant souvent de voir un reptile déguerpir. On ne se plaignait jamais, car on savait que les Allemands, eux aussi, se lavaient toujours à l’eau froide et torse nu.
Il y avait des douches seulement à la ferme, avec le gymnase. On ne les a jamais vues. Rien n’existait pour nous. C’est seulement à l’été 1945 qu’il y eut une innovation : deux employées, qui nous plaçaient dans une demi barrique d’eau tiède, procédaient à notre « grande toilette ». Lorsque l’on entrait « à poil » dans la demi barrique, elles éclataient de rire en voyant notre « zizi ». C’est madame Portier qui riait le plus fort. Cette « grande toilette » avait été organisée à quelques jours de notre départ définitif en juillet ».

L’enseignement
La Sistière - jeux de plein air
Jeux de plein air
« Chaque matin on avait « classe » avec le di­recteur monsieur Duvoux et madame Duvoux qui étaient de Saint-Aignan. D’autres institu­teurs complétaient l’équipe enseignante. En 1943 madame Duvoux étant enceinte d’un pe­tit Sylvain, a été remplacée momentanément. Monsieur Duvoux était colérique et il se servait souvent de sa canne pour nous frapper les mollets. On le redoutait alors que sa femme était d’une gentillesse et d’une patience infi­nies. Personne d’autre ne nous frappait.

On écrivait presque toujours sur des ardoises et peu sur des cahiers qui étaient de très mau­vaise qualité. L’après midi, la sieste était obli­gatoire, soit au dortoir, soit sous un gros arbre. Le silence était la règle. On ne dormait pas et, si l’on chahutait au dortoir, on était puni. Un jour, mademoiselle Mane m’a puni. Elle m’a fait faire la sieste sur la descente de lit de sa chambre. La sieste durait une heure. C’était long, surtout en été pendant les vacances. Comme on n’avait pas assez d’heures de classe, on prenait du retard et parfois on avait du mal à suivre. Aucun pensionnaire ne quittait La Sistière pendant les vacances.
Chaque année, le jour de notre anniversaire, nous avions notre journée libre : pas de classe. On passait la journée dans la bibliothèque et je lisais « L’Illustration ». Parfois on y trouvait le temps long, puisqu’on n’avait personne à qui parler. Je me souviens avoir lu quelques livres dont « Raboliot » de Maurice Genevoix. Évidemment il était solognot. Les enseignants insistaient particulièrement sur l’orthographe, la grammaire et l’arithmétique. On apprenait les leçons de choses et on passait du temps dans la nature pour étudier les plantes. On aimait l’histoire et la géographie. Quelquefois, on nous passait les actualités lorsque les Alle­mands engrangeaient des victoires et aussi celles qui glorifiaient les actions du maréchal Pétain. On avait appris la chanson « Maréchal nous voilà » que l’on entonnait souvent ».

Les activités de plein air
« Les activités champêtres ne manquaient pas. On marchait, quelquefois au pas caden­cé, et l’on faisait du sport dans les espaces. Il y avait un sautoir, une barre fixe et une piste pour courir. Les filles avaient leurs propres activités. Deux d’entre elles, des nouvelles venues en 1945, avaient fait de la danse. Elles étaient prodigieuses. On participait à des jeux, on fabriquait des cabanes avec des cadres de branches coupées dont on bourrait les orifices avec de l’herbe sèche. Ça sentait bon et l’on avait chaud. Pour nous, l’outil indispensable était le couteau, Pradel ou Opinel, qui nous permettait de tout faire. Nous savions com­ment l’utiliser pour ne pas nous couper.
Les garçons étaient souvent sollicités pour participer à des corvées chez les paysans des environs. Dans les champs, on passait des journées à débarrasser les plants de pommes de terre des doryphores. Cette corvée était harassante et durait plusieurs jours... On chia­lait tellement le sol était froid en automne pen­dant la cueillette des haricots ou la récolte des pommes de terre. Plus tard, on revenait pour les plantations. On passait toujours devant une maison au bout de la propriété. Sur le pignon était inscrit : « Une journée sans vin est une journée sans soleil.
Avec quelques copains, nous étions parfois réquisitionnés pour tirer une charrette à bras jusqu’au village de Cour-Cheverny situé à 3 km de La Sistière. L’établissement ne possé­dait ni véhicule, ni cheval. On s’y mettait à six pour tirer la charrette et ramener du ravitaille­ment ou du matériel. Un jour, après le départ des Allemands, on s’est rendu en corvée à la mairie de Cour-Cheverny pour débarrasser le mobilier cassé par les Allemands avant leur départ en 1944. Nous étions des petits gaba­rits, mais nous étions efficaces ».

La « corvée de l’étang » en 1944
« Un jour d’été, une partie de l’étang devait être nettoyée. Monsieur Duvoux avait trouvé la solution : dix d’entre nous dont je faisais partie se sont dévêtus, sont entrés dans l’eau et, couverts de vase, ont exécuté la corvée de curetage. On avait honte. Deux de mes copains, les plus forts se sont rebiffés, Hamel et Henri Germain, mais Monsieur Duvoux les a menacés avec sa canne ».

L’enseignement religieux
« On avait des leçons de catéchisme. On a fait notre Première Communion habillés en « dimanche » et l’on portait tous un brassard blanc de premier communiant, garçons et filles mélangés sur la photo ».

Les fugues
« Durant mon séjour, il y eut deux fugues. En 1943, un pensionnaire de 14 ans s’est enfui. On ne l’a jamais revu. La même année, un bon copain, qui s’appelait Jean Capelle s’est lui aussi enfui. Il avait 16 ans. Au printemps 1945, il est revenu nous voir en uniforme de soldat. Il avait pris le maquis et a été enrôlé dans la Première Armée de De Lattre de Tassigny. Il avait une voix d’homme, ce qui nous a surpris. Il nous a dit avoir fait la campagne des Vosges et avoir eu les pieds gelés tellement l’hiver 44/45 avait été rigoureux. Ce héros nous a vraiment bluffé et nous l’avons admiré ».

La Libération
« Les Allemands sont partis de Cour-Cheverny en juillet 1944. Nous les avons vus se diriger vers Chambord. Ils quittaient la région sous la pression des Alliés qui libéraient le pays. Les escadrilles de « forteresses volantes » passaient au dessus de nos têtes pour aller bombarder les ponts et les noeuds ferroviaires. Des chasseurs allemands attaquaient les for­teresses et se faisaient abattre par les chas­seurs de protection. Un dimanche, on a été averti que des combats allaient avoir lieu et on a passé des heures dans les fossés de la futaie du domaine. En cette année 1944, le maire de Montrouge, monsieur Cresp, a été remplacé par monsieur Delaunay. La directrice de La Sistière, mademoiselle André, que nous avons regrettée tellement nous l’aimions, a été remplacée par madame Chauveau. L’une des premières décisions de la nouvelle direc­trice a été de remplacer la « soupe » du petit déjeuner par du café au lait en semaine et du chocolat au lait le dimanche. Cette personne était énergique, disons même que c’était une femme « à poigne ».

Les nouveaux hymnes 1944/1945
« Fin 1944, la victoire des Alliés semblait acquise car dorénavant nous avions des nou­velles du front. Madame Duvoux nous a appris à chanter successivement le « God Save The King », l’hymne Américain, et l’hymne de l’Union Soviétique. Plus question de chanter « Maréchal nous voilà » ! Nous n’avions au­cune idée de ce que nous allions devenir. On parlait beaucoup de Robert Demorget, acteur qui jouait dans plusieurs films de l’époque et l’on disait que c’était un ancien de la Sistière qui avait joué dans le film « Le carrefour des enfants perdus ». On ne parlait que de lui. Au printemps 1945, des soldats Français sont ve­nus nous rendre visite à La Sistière. Ils se sont mal conduits et monsieur Duvoux, le directeur, a prié le commandant de repartir. Les Alle­mands, eux, ne nous ont jamais importunés ».

Le départ définitif du 21 juillet 1945
« Le 8 mai 1945, la directrice, Madame Chau­veau, nous a tous réunis pour nous annoncer que la guerre contre l’Allemagne était termi­née. Ce fut un cri de joie inoubliable. On a tout de suite pensé qu’on allait revoir nos familles. En juillet, on nous a prévenus que nous allions tous quitter définitivement La Sistière pour retourner à Montrouge. On appréhendait ce moment car nous allions perdre nos repaires. Certains n’avaient plus de famille et allaient quitter celle de La Sistière. Le 21 juillet, on a voyagé ensemble jusqu’à Montrouge. Je suis sorti le dernier de l’autocar. Personne ne m’attendait et suis resté seul sur le trottoir. Ma mère travaillait à Paris et c’est ma tante Jeanne qui a été avertie de ma présence par les autorités de Montrouge. Elle m’a accueilli et conduit dans le 5e arrondissement de Paris, dans la minuscule chambre d’hôtel où logeait ma mère qui n’était pas rentrée du travail. Une autre vie allait commencer pour moi, et ce jour-là, j’ai vraiment regretté la Sistière car nous formions une grande famille. J’avais le coeur gros. Pendant cette guerre, nous n’avions pas connu les bombardements meurtriers des soldats ennemis puis alliés. Aucun Allemand n’est venu nous menacer ni nous brutaliser. On n’a rien su de ce qui se passait jusqu’à la Libération. Nous n’avons pas connu les tickets de rationnement, les privations, les intermi­nables files d’attente pour trouver un peu de nourriture. Dès le lendemain de mon arrivée à Paris, j’ai connu ces files d’attente. Les en­fants dont les parents travaillaient étaient mis à contribution.
Le 7 août 1945, alors que la presse du soir annonçait le largage de la bombe atomique sur Hiroshima, je fus confié à une amie de ma mère et l’on prit le train de nuit à la gare Montparnasse à destination du Finistère, chez mes grands parents maternels. Largué à Guingamp, je poursuivis le voyage jusqu’à Chateauneuf du Faou où j’arrivai le lendemain après midi. J’étais seul et ce jour-là, j’ai réalisé qu’on m’avait protégé durant toute la guerre. J’ai pensé à la grande famille formidable que je venais de quitter : celle de La Sistière ».

Germain Ghorbal
Nice, le 25 décembre 2017

La Grenouille n°39 - Avril 2018