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La curée aux flambeaux dans les années 60 |
Entretien avec
Charles-Antoine de Vibraye et Jacques Moret (1)
L’ouverture à la visite du
château de Cheverny en 1922, par le marquis de Vibraye (c’était une « première
» en France), constitue une première approche de la « culturisation » du tourisme.
Et ce à double titre : tout d’abord parce que ce château, qui fait partie
intégrante du Val de Loire, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, est
unique parmi les châteaux de la Renaissance qui l’entourent : il est en effet,
contrairement aux autres, « un résumé de l’art de la première moitié du XVIIe s. », c’est-à-dire de l’architecture
classique à la française de l’époque Louis XIII (2).
Un deuxième facteur, et non des
moindres, est aussi à prendre en considération : Cheverny est un château privé,
encore habité par ses propriétaires, ce qui lui confère un charme particulier
et le rend vivant. Il est considéré comme le château le mieux meublé du Val de
Loire et ses propriétaires successifs ont eu à coeur de conserver le mobilier
ancien et souvent rare, présentant, en outre, des collections complètes jamais
dispersées. Ce mobilier est complété régulièrement, y compris, récemment, par
des acquisitions de meubles contemporains. Si l’on ajoute la splendide
décoration intérieure, oeuvre de Jean Monier, peintre blésois protégé de la reine
Marie de Médicis (pour laquelle il a notamment travaillé à la décoration du
Palais du Luxembourg) et les aménagements, réalisés à différentes époques
postérieures, des anciens appartements de l’aile gauche, la visite est un
enrichissement permanent au gré de la déambulation à l’intérieur du château. Il
en est de même pour la visite du parc,ouvert au public en 1994. Le parc, avec
sa pièce d’eau, comporte un certain nombre d’arbres remarquables et est
complété par trois jardins, magnifiques au gré des saisons. Le premier juillet
dernier, un nouveau jardin a vu le jour : le « Jardin de l’Amour », près de la pièce
d’eau, dans lequel ont été installées six sculptures monumentales, oeuvres du sculpteur
franco-suédois Gudmar Olovson (événement dont nous rendons compte par ailleurs
dans ce numéro de La Grenouille).
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"Rêves en Sologne" |
À cet aspect culturel est venu
s’ajouter au fil des décennies des animations plus ludiques qui peuvent aussi
être culturelles : tout d’abord, une exposition permanente consacrée au personnage
de bande dessinée Tintin, dont la renommée internationale n’est plus à faire ;
en somme, Tintin ne faisait que revenir chez lui puisque le château de Cheverny
était devenu, par la volonté du dessinateur Hergé, son château (légué par son
ancêtre, le chevalier de Hadoque au capitaine Haddock). De nombreuse animations
furent également mise en place : spectacles historiques, salons, « garden
partys », concerts, etc.
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Dépliant qui a inspiré Hergé pour créer le château de Moulinsart (Collection du marquis de Vibraye) |
Rappel
La Grenouille a déjà évoqué les fêtes données au
château, notamment au XVIIe s., puis, dans la seconde moitié du XVIIIe s. par le comte Dufort de Cheverny qui avait même
construit un théâtre (3).
Mais quid des fêtes et
animations après cette période dont la fin a été marquée par la Révolution
Française ?
Deux événements sont à l’origine
de cet article :
- le témoignage de Michel
Bourgeois (dans ce numéro de La Grenouille) dans lequel l’auteur nous fait part de ses premiers
pas dans la vie active à la CEIC (Compagnie Électro industrielle du Centre), la
plus importante entreprise industrielle de Cheverny. L’entreprise ,dans les
années 60, a été chargée de la mise en place d’une partie des installations
techniques et de leur maintenance pour la réalisation de différentes animations
et spectacles donnés dans le parc du château. Il témoigne ainsi plus
précisément du déroulement de deux animations grand public : les « curées aux flambeaux
» ainsi que les spectacles et ballets donnés sur la pièce d’eau ;
- la création récente du « Jardin
de l’Amour ».
Charles-Antoine de Vibraye,
propriétaire actuel du domaine de Cheverny, revient sur la période plus
contemporaine du XXe et du début du XXIe s. : « Le château de Cheverny est le premier château privé ouvert au
public en France en 1922 ; ce ne fut pas sans mal que mon oncle Philippe de
Vibraye décida mon arrière grand-mère à consentir à l’ouverture du château au
public. Cette dernière ayant toutefois demandé que la visite soit fermée le
mardi afin qu’elle puisse recevoir ses amis tranquillement... La première et la
seconde génération du XXe s., c’est-à-dire mon grandoncle Philippe de Vibraye et mon père
Arnaud de Sigalas, n’ouvrirent le château que dans sa partie centrale (les deux
ailes étant toujours habitées). Traditionnellement, depuis la fin du XVIIIe s. le domaine de Cheverny
est fortement impliqué dans la vie des deux villages sur lesquels il est
implanté. Mon ancêtre Paul de Vibraye est, au XIXe s., conseiller municipal et
conseiller général du Loir-et-Cher. Depuis cette époque, les Vibraye siègent
régulièrement au conseil municipal de Cheverny.
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Week-end vénitien |
Pendant la guerre
1939-1945, des fêtes sont données pour les habitants par Philippe de Vibraye
dans le parc du château et au profit des prisonniers de guerre. Le spectacle de
la curée aux flambeaux apparaît après la guerre, jusque dans les années 80.
Dans les années 60, des spectacles et des ballets sont donnés sur la pièce
d’eau. Les « garden partys » organisées de 1989 à 2014, à l’occasion des ventes
du célèbre commissaire priseur Philippe Rouillac, ont également participé à la
notoriété du château de Cheverny ainsi que les spectacles produits par
l’association « Il était une fois Louis XII ».
En ce qui concerne ma
génération, et à partir de 1994-1995, nous avons développé, avec mon épouse
Constance, des animations à la fois culturelles et ludiques, en ouvrant à la visite
la partie de l’aile gauche, ainsi que le parc, en créant de nouveaux jardins et
de nouveaux événements qui reviennent maintenant régulièrement chaque année (5). Nous avons mis en place
en 2001 l’exposition Tintin en collaboration avec la fondation Hergé.
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"Jazzin' Cheverny" |
Depuis 2008, le château
accueille un festival de jazz réputé : Jazzin’ Cheverny, créé par l’association
éponyme, et nous organisons, avec le concours de nos partenaires, de nombreux événements,
et notamment le week-end vénitien et le festival du chapeau dont la 2e édition a eu lieu en juin
2019. Nous organisons également, chaque année depuis 2014, la visite de miss
France qui participe généralement à plusieurs manifestations ».
Les « Spectacles Louix XII »
donnés à Cheverny
Créée en 1986, l’association « Il
était une fois louis XII » avec son président Jacques Moret, imagine et joue
dans la cour du château de Blois jusqu’en 1989 des spectacles sur la vie des
rois Louis XII et Henri III (jusqu’à 18 spectacles durant l’été avec 400 figurants
). En raison des travaux de restauration du château de Blois, Jacques Moret et
le père de Charles-Antoine de Vibraye, Arnaud de Sigalas, s’entendent pour que
l’association se transporte en juillet et août 1990 dans le parc du château de
Cheverny. Elle y donne « Rêves en Sologne » jusqu’en 1994 puis, en 1995 et
1996, un nouveau spectacle « Le cours du temps ».
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Quelques figurants costumés du spectacle
"Rêves de Sologne"
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Au travers du récit de la vie
d’une jeune bergère « Rêves en Sologne » faisait revivre les souvenirs de la
famille Hurault, propriétaire du château de Cheverny, mais également ceux attachés
aux traditions solognotes. Tintin et Hergé étaient également évoqués. Le
spectacle était co-produit par les Conseils régional et général avec un budget
d’environ 3,5 millions de francs (de l’époque) et bénéficiait de soutiens
locaux étatiques, notamment de celui des Monuments historiques.
Rencontre avec Jacques Moret
(toujours président de l’association)
« Les spectacles étaient
joués une quinzaine de fois chaque été et nous avions régulièrement 800 à 1 000
spectateurs installés dans de grandes tribunes avec des sièges coquilles... Les
week-ends du 15 août, nous totalisions jusqu’à 1 500 personnes, soit au total,
pour 1990, 20 000 entrées payantes. L’objectif était d’atteindre plus de 40 000
spectateurs, ce que nous n’avons malheureusement pas pu réaliser. Une
cinquantaine de bénévoles s’occupaient de l’accueil et du placement. Pour la
technique, cinq permanents avaient été engagés, dont deux à mi-temps et 180
figurants se produisaient dans les spectacles, presque tous habitants de
Cheverny et Cour-Cheverny et, bien sûr, les membres de l’association. Le
spectacle comprenait des projections d’images sur le château, des jets (et
jeux) d’eau sur la pièce d’eau (fontaines lumineuses), avec en final un feu
d’artifice. Les moyens techniques étaient très importants avec une régie et un
laser semi-enterré dans une fosse. Les trois groupes électrogènes pour
l’alimentation électrique consommaient plus que l’ensemble du village. Faute de
spectateurs et de recettes en nombre suffisant, nous n’avons pas pu poursuivre
les spectacles au-delà de l’année 1996.
Après l’abandon de la
production de spectacles, l’association s’est installée à Neuvy, près de
Bracieux, et a développé la location de vêtements d’époque, liée à des
déplacements et des animations dans toute la France ».
L’exposition Tintin ou « Les
secrets de Moulinsart »
Nous avons déjà évoqué les
circonstances qui ont amené les propriétaires du château de Cheverny
(Moulinsart en l’occurence) à créer cette exposition en 2001, avec
l’autorisation et le concours de la fondation Hergé (6).
Exposition "Les secrets de Moulinsart" |
Charles-Antoine de
Vibraye : « Tintinophile averti et
disposant des locaux et du cadre prestigieux du château de Cheverny, dont Hergé
s’est inspiré, l’idée m’est venue de proposer à ses héritiers de créer une
exposition consacrée au personnage de BD connu dans le monde entier.
Contrairement à ce que l’on peut penser, et même si les visites de l’exposition
rapportent, il s’agissait, pour moi, d’une démarche patrimoniale, artistique et
culturelle. Ce que l’on appelle aujourd’hui le « neuvième art », n’est plus
associé à un public juvénile ; il a gagné ses lettres de noblesse, et j’ai pu constater
que la visite de l’exposition enchantait autant les enfants que les adultes.
L’exposition n’est pas statique mais interactive ; les scènes des albums qui
sont reproduites dans les pièces visitées ont été réalisées par la société
Moulinsart avec un véritable souci de réalisme qui permet au visiteur d’évoluer
comme s’il était « l’acteur de la BD ». Hergé n’est vraisemblablement jamais venu à Cheverny
mais on a retrouvé, dans sa documentation, un ancien dépliant touristique sur
le château de Cheverny. Cette thèse est confortée par le fait que les pièces ou
éléments d’architecture du château qui sont reproduits dans les albums de
Tintin sont les seuls qui figurent sur le dépliant touristique. Ce sont les
jardins devant la façade sud qui sont identiques, l’escalier d’honneur et sa «
fragile » quatrième marche, la salle d’armes transformée en salle de marine du
capitaine Haddock, ainsi que la chambre à coucher de la Castafiore inspirée de
celle du roi.
Le succès de cette exposition est
réel puisqu’elle a accueilli un million de visiteurs en 10 ans (de 2001 à 2011)
et, depuis, la fréquentation n’a jamais faibli.
Le château accueille maintenant
450 000 visiteurs par an et, en conclusion, nous pouvons faire le constat qu’à
ce jour, Charles- Antoine de Vibraye, avec le concours de son épouse Constance,
a su développer l’intérêt des visiteurs par les innovations successives apportées
à l’animation du château. Fruit d’un travail constant et rigoureux, ensemble,
ils ont concouru efficacement à la conservation du patrimoine familial en
appliquant avec rigueur la maxime d’André Malraux : « Il n’y a d’héritage que
s’il y a métamorphose ».
(1) Jacques Moret : président de l’association « Il
était une fois Louis XII ». (
2) Cf. le livre « Les grandes heures de Cheverny
et Cour- Cheverny en Loir-et-Cher et nos petites histoires », p. 27 à 30.
(3) Voir le n° 42 de janvier
2019 de « La Grenouille ».
(4) Cf. le livre « Les grandes heures de Cheverny
et Cour- Cheverny en Loir-et-Cher et nos petites histoires », p. 172.
(5) Ce sujet a été en partie traité
dans le livre « Les grandes heures de Cheverny et Cour- Cheverny en
Loir-et-Cher et nos petites histoires » p. 54 à 61.
(6) « Les grandes heures de Cheverny
et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher et nos petites histoires » p. 54.
F.P. – La Grenouille n°44 –
Juillet 2019

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