Clair de lune au Château de Cheverny pendant la dernière guerre

Catherine Beau (Guérin à l’époque), était une petite fille de 11 ans pendant la guerre. Elle a vécu au château de Cheverny avec ses parents. Son père était responsable des objets d’art qui y étaient momentanément entreposés. Elle nous raconte les évènements qu’elle a vécus en ce lieu et ces circonstances si particuliers. 
« Pendant la guerre, Chambord faisait office de « gare de triage » et, de là, on actait les différentes caisses contenant les objets des musées à destination des châteaux de la région, réquisitionnés pour abriter les oeuvres d’art. 
Catherine Beau-Guérin
Cheverny était un de ces châteaux et mon père, Jacques Guérin, conservateur en chef du Musée des Arts Décoratifs de Paris en était le responsable. 
Quelques jours avant l’arrivée des Allemands, il n’y avait, au château, que mon père, ma mère et moi ainsi que madame Metman, épouse du conservateur adjoint de mon père à Paris avec son fils. Trois gardiens de musée veillaient nuit et jour au rez de chaussée. Il était prévu que ma mère et moi, ainsi que madame Metman et son fils, devions descendre dans le sud dans la camionnette du château qui partait, emmenant des membres du personnel et conduite par le chauffeur du château, M. Détienne. 
La veille de ce jour, rentrant de dîner chez Lemoui, restaurateur à l’entrée du château, nous souhaitons une bonne nuit aux trois gardiens, Faure, la Ronde et un petit gros qui fanfaronne en nous assurant qu’avec lui et son chien, un affreux petit roquet, nous ne craignons rien. 
Nous montons nous coucher. La chambre de mes parents se trouve dans l’aile gauche du château, au premier étage au bout du couloir et la mienne, la petite pièce entresolée qui la précède. 

Des coups de feu dans la nuit 
À minuit, nous sommes réveillés par des coups de feu. Mon père bondit de son lit et descend précipitamment, en pyjama et pieds nus. Ma mère le suit rapidement et, à la hauteur du palier, se trouve nez à nez avec un homme armé qu’elle prend pour un parachutiste allemand (c’était un soldat Français). Faisant demi-tour, elle « s’envole » littéralement dans notre chambre, passe devant moi, debout, hébétée près de mon lit en murmurant : 
« Des hommes armés ! Des hommes armés ! » et saisit dans un tiroir de commode le pistolet de mon père. Plantée au milieu de ma chambre, je vois arriver un soldat qui me braque son arme sur la tempe : 
- « Tes papiers ou je tire ! » 
- « J’ai 11 ans et pas de papiers ! » 
- « C’est le bel âge ! » s’écrie-il en me prenant dans ses bras ». 
Tout s’est passé en même temps. Mon père surgit, suivi d’un soldat qui lui enfonce son pistolet dans les reins. Tous deux voient le geste de ma mère et l’arme qu’elle tient. Mon père, rapide, ouvre le tiroir du dessus pour remettre l’arme à sa place. Le soldat, ivre et excité ne se rend compte de rien. Il exige, sous la menace, de visiter tout le château à la recherche d’espions qu’il soupçonne de s’y trouver. Mon père, toujours en pyjama et pieds nus, le mène des combles au sous-sol à la recherche d’éventuels espions. 
Pendant ce temps, ma mère et moi restons debout sur le petit palier devant nos chambres, toujours menacées par ce fichu pistolet qu’un soldat nous brandit sous le nez. Ma mère arrive parfois à le calmer. Il nous raconte sa guerre, nous parle de ses enfants, nous explique qu’il revient de Dunkerque, affreux épisode de la guerre, que tous nos généraux sont pourris et les ont trahis, qu’il y a des espions partout... Et hop ! c’est reparti ! Il brandit à nouveau son arme. Dans sa chambre, madame Metman se livre à la même tentative de séduction avec un autre soldat, avec plus ou moins de succès. 
Cheverny vu du ciel
Aquarelle de Hans Haug (Baltasar de son nom d'artiste :
voir "La Grenouille n° 5 et 6) réalisée en 1941
C’est une nuit longue et difficile mais, quand je la raconte, je pense aux films de guerre joués par Bourvil, car en fait, tout s’est bien terminé et il y eût beaucoup de scènes très cocasses. Alors que nous sommes, ma mère et moi, sur notre palier, nous voyons passer, comme deux fantômes, le gardien La Ronde, marchant à reculons, devant un autre soldat armé et murmurant : « Ne me tuez pas je vous en supplie ! » Ils passent sans nous voir devant nos yeux ébahis. 
La balle tirée par le premier coup de feu avait atteint Faure au ventre mais percuta son bouton de culotte, le cassa et dévia. Madame Faure le ramassa pour l’encadrer ! 
Quant au gardien « tout rond », terrorisé, il grimpa par l’escalier de service jusqu’au dernier étage, sortit par une lucarne, suivit la gouttière et s’engouffra dans une chambre de domestique par une fenêtre ouverte. La pièce était fermée à clef et, quand enfin on retrouva le gardien, ce fût toute une histoire pour retrouver la clef et le délivrer. Le chien censé nous défendre s’était enfuit et ne fut jamais retrouvé. 

Les raisons de l’intrusion des soldats 
L’explication de cette intrusion est surprenante. C’était une nuit de pleine lune, claire, avec de gros nuages passant rapidement. La lumière de la lune se reflètait dans les lanternes du château, cachée par intermittence par le passage des nuages, ce qui pouvait faire penser, pour des esprits excités et embrumés par l’alcool, à des émissions de signaux. 
Au petit matin, mon père, qui a pu faire prévenir le régiment de ces soldats égarés, accueille des officiers qui viennent les récupérer. Mon père fait alors appel à leur l’indulgence. 
Le lendemain de notre départ, un conservateur vient rejoindre mon père, le docteur Conteneau, conservateur au Louvre des Antiquités Orientales. D’origine suisse, il parle parfaitement allemand. 
Une amie de madame de Vibraye vient les retrouver, mademoiselle de Sèze, qui lui a promis de veiller sur ses affaires personnelles et qui s’installe dans l’aile privée. 
L’arrivée des Allemands ne tarda pas. Je n’étais pas présente, mais j’ai le récit de mon père. 

Quelques années plus tard 
Le jour de l’arrivée des Allemands, seuls dans le château, tous les trois réunis dans notre chambre nous mettons imprudemment à la fenêtre en entendant les bruits des tanks et des motos. La réaction ne se fait pas attendre : ils se font mitrailler et rentrent prudemment à l’intérieur. 
Le docteur Conteneau explique à l’officier la situation au château. Mais rien n’y fait ! C’est une troupe de choc, de véritables sauvages, complètement ivres qui envahissent le château. L’officier exige que mademoiselle de Sèze le conduise à la chambre de madame de Vibraye car il voulait « coucher dans le lit de la marquise. » La pauvre mademoiselle de Sèze ne peut s’y opposer et décide de s’y installer pour éviter des dégâts.
Cette troupe ne fait que passer mais laisse le château dans un état lamentable. Du vomi partout, urine et plus sur tapis et parquets, des cadavres de bouteilles dans tous les coins, les lits souillés et couverts de boue. 
Gardiens et personnels du château mettent plusieurs jours pour tout nettoyer et ranger. Mais rien n’est cassé ni volé ! 
Une fois encore, au mois de mai, la lune nous joue un tour, mais cette fois c’est un officier avec des soldats allemands qui pénètrent dans le château à la recherche de terroristes. Une fois de plus, mon père, en pyjama et pieds nus, arme dans les reins, emmène ces visiteurs menaçants visiter le château jusque sous les combles pour leur prouver que ce n’est pas un repère de maquisards. 
Les occupants du château n’en menent pas large, mais à nouveau, la lune et les nuages en cause convainquent les soldats. 

Après la signature de l’armistice, les troupes d’occupation arrivent. 
Il existe un accord entre les alliés et les allemands qui stipule que les alliés s’engagent à ne pas bombarder les lieux où les oeuvres des musées sont entreposées, à condition que les Allemands ne les occupent pas. À Cheverny, cet accord sera toujours respecté. 
Je pense que mon père avait le texte de cet accord pour pouvoir obtenir de chaque nouvelle unité qu’elle ne s’installe pas au château et a pu le montrer car ce fut quelquefois difficile. 
C’est encore aujourd’hui une surprise pour moi qui n’ai jamais entendu mentionner nulle part l’existence d’un tel document dans les différents récits sur les rapports entre les musées et l’occupant. 
Une fois, mon père dû consentir à ce que l’officier monte à cheval dans la cour d’honneur, devant le château. Une autre fois, l’officier tint absolument à protéger le château et ses richesses en nous imposant, la nuit, une sentinelle sur le perron. 

La visite de Goering 
Un jour, la Kommandantur appelle mon père pour lui annoncer que le maréchal Goering désire visiter le château de Cheverny le lendemain après midi. Mon père est très, très ennuyé. Il n’est pas question qu’il accepte. Le jour dit, il fait fermer toutes les persiennes du château : opération « château mort » et, à l’heure précise où la limousine se présente et que le maréchal en descend, mon père, très digne, sur le perron du château, poli mais glacial, lui refuse l’entrée du château en invoquant l’accord dont j’ai parlé plus haut. Le maréchal s’incline et lui demande la permission de faire le tour du château en voiture, ce que mon père, soulagé, lui accorde... 
Présentes à ce moment, ma mère et moi avec deux amies venues nous réconforter, observons la scène, angoissées. Il était vraiment osé d’interdire l’entrée du château au deuxième personnage du Reich. 
Il est probable que s’il était entré, le maréchal se serait fait ouvrir des caisses et aurait pris les oeuvres d’art qui lui auraient plu. 
Au moment de la libération, nous étions retournés à Paris et je ne connais aucune anecdote ni récit de la façon dont le château a vécu ces jours là ». 

Catherine Beau-Guérin - La Grenouille n°22 - Janvier 2014