Le comte Jean-Nicolas Dufort
de Cheverny, propriétaire à la fin du XVIIIe siècle du domaine de
Cheverny, comme beaucoup de ses pairs contemporains proches de Paris et de la
cour, menait aussi une vie mondaine « parisienne ». Il fit la connaissance de
Mesmer avec ses amis, le président de Salaberry (1) et le comte de Pilos, Pablo
de Olavide (2), qui étaient à l’affût des événements qui se déroulaient dans la
capitale. Pour comprendre ce que fut cette rencontre, il convient au préalable
de connaître le personnage principal de cette aventure.
Qui était Mesmer ?
Guillaume Comparato (3) a rédigé en 2010 une thèse sur « L’homme, les fluides et la vie. Physique,
médecine et universalisme au coeur des années Mesmer ». Nous sommes à la fin du XVIII e s., et voici ce qu’il écrit :
« ...La notion de fluide universel est une des préoccupations
les plus en vogue à la fin du siècle des Lumières. Il peut prendre différentes formes,
se dote également de diverses dénominations, mais a toujours la même finalité :
relier les hommes et leur corps à un ensemble. Tout comme l’univers, le corps
humain est un domaine de découverte qui ne cesse de croître. Les scientifiques
des Lumières - épris des idées de Newton - découvrent, expérimentent, et se passionnent
pour toutes les nouveautés de l’univers... ».
Guillaume Comparato présente
Mesmer de la façon suivante : « Mesmer, l’illusionniste et le miracle du fluide, du scientifique
au charlatan ». Les sciences connectant l’Homme à ce qui l’entoure sont une
vogue qui dépasse le cadre des académies et de la science dite officielle. En
1779, Paris accueille un nouveau visiteur venu tout droit de Vienne : Franz
Anton Mesmer. Après des études de théologie en 1752, il entre en médecine à
partir de 1760. En 1766, il publie sa thèse « De l’influence des planètes sur le corps humain », déjà imprégnée par les théories
magnétiques de médecins étrangers, dont le médecin belge Jean-Baptiste
Vanhelmont (avec le traitement magnétique des plaies en 1621)... Entre 1767 et
1777, il effectue ses premières expériences sur sa théorie magnétique des fluides.
Il quitte Vienne après l’échec public où il avait prétendu rendre la vue à
Maria-Theresa Von Paradis, fille du secrétaire général de la cour impériale et
il s’installe en France. C’est en 1779 qu’il publie son célèbre mémoire sur la
découverte du magnétisme animal, base de la théorie qu’il applique. Cette
théorie, qui met rapidement à mal la médecine traditionnelle, se base sur deux principaux
points : le corps est relié aux astres et à la terre par un fluide invisible.
La pratique de ce traitement consiste en la réorganisation des magnétismes
corporels dans le but de faire circuler convenablement ces fluides dans le
corps grâce à divers attouchements. Cette médecine presque miraculeuse, très
proche des théories sur la médecine électrique, suscite rapidement un grand
engouement dans la capitale (malgré les critiques de cette théorie jugée
contre-nature et « charlatane » par l’Académie des Sciences).
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Le baquet de Mesmer |
La rencontre entre le comte
Dufort de Cheverny et Mesmer
Qui mieux que le comte Dufort
lui-même peut narrer cette rencontre ? Reportons-nous donc à ses mémoires (4).
La rencontre, la découverte du
baquet et de pratiques étranges : « Ce fut à peu près vers ce tеmрѕ-là [vers 1784] que la fureur du magnétisme tourna toutes les
têtes à Paris. Je vais à ce sujet entrer dans quelques détails qui me sont
personnels. Le comte de Pilos, Olavides, mon ami particulier, avait une
imagination vive. Mesmer le séduisit. Il donna cent louis pour être initié, et
il entraîna le président de Salaberry, dont l’imagination se prêtait à tout.
Mon ami Sérilly, insouciant mais curieux, en homme pour qui cent louis
n’étaient rien, fut aussi admis. J’éprouvai alors les persécutions les plus
vives, on m’aurait fait recevoir pour rien. On voulait vaincre mon incrédulité en
obtenant des effets sur moi. Dans un dîner, j’avais avancé que je résisterais à
toute attaque. On essaya, rien ne réussit, et l’on me regarda comme un sujet
rebelle. Cependant, mon cher Salaberry et le comte de Pilos, pour lequel Mesmer
avait beaucoup de considération, obtinrent que je serais initié et introduit dans
les salles. La scène est trop singulière pour que je ne la retrace pas ici
telle qu’elle se passa. J’arrivai avec le président, à midi, à l’hôtel de
Coigny, rue Соq-Нérоn, où Mesmer tenait ses séances. Nous montâmes au premier par
un petit escalier, et l’on alla avertir Mesmer. Il salua amicalement mon
camarade, vint à moi et me dit avec l’accent allemand : "Monsieur, M. le
comte de Pilos et М. le président de Salaberry m’ont répondu que vous n’abuseriez
pas de la complaisance que j’ai pour eux en vous laissant voir les effets du magnétisme.
J’exige seulement que vous ne disiez à personne que vous n’avez pas été reçu ;
vous direz que je vous ai traité et guéri". Je lui répondis : "Si
l’on me fait la question, je répondrai dans ce sens-là. Je vous remercie de me
mettre еn portée de m’instruire". Alors il ouvrit une petite porte, et
nous entrâmes dans l’appartement. Toutes les pièces étaient ouvertes. Dans la
première, décorée comme une salle à manger, il y avait plusieurs personnes qui
allaient et venaient. On y voyait un piano-forte ouvert et deux ou trois
guitares. Dans la pièce à droite, faisant jadis un grand salon, étaient plusieurs
personnes devisant très bas. Quelques gens, les uns malades, les autres croyant
l’être, s’apprêtaient à entrer ou à s’en aller. Je rentrai dans la première pièce
pour passer dans celle du baquet. Qu’on s’imagine une grande caisse ronde, haute
d’environ dix-huit pouces, fermée hermétiquement, et en gros bois de chêne, à peu
près comme un baquet ; plusieurs trous dans le couvercle dans lesquels
entraient à l’aise des barres de fer coudées, jouant à la volonté du malade ;
de grosses cordes d’un pouce, passant de même dans d’autres trous, se
rattachaient à la barre de fer du milieu. Ces cordes, plus ou moins longues,
étaient occupées par des malades ou en attendaient. Il y avait environ vingt
personnes, toutes de ma connaissance, hommes et femmes. Les uns dirigeaient une
barre de fer, soit vers des obstructions, soit vers telle autre partie du corps
qu’ils croyaient malade. Il y avait des hommes penchés, des femmes en léthargie
; les uns poussant des cris périodiques, d’autres se livrant au sommeil,
d’autres à des rires convulsifs. Je fis le tour comme un homme initié dans les
mystères. Mesnard de Clesles y était assis ; il me demande quel était mon mal.
Je lui réponds : "Je n’en ai plus, je suis guéri". Je me place à côté
de lui, il me parle avec transport de sa maladie, du bien qu’il ressent et de
la certitude de sa guérison... Cependant, un des médecins s’approche de moi et
me dit : "Monsieur, prenez garde, cette dame va avoir des
convulsions". Elles ne tardèrent pas, elle se tordit les bras, roula les
yeux, rit, cria. Pendant ce temps, mon médecin, que je n’avais jamais vu, sur
ma question "Quel remède lui donner ?" me dit : "Monsieur,
suivez-moi". Il ouvre une porte et entre avec moi seul dans un grand
salon. Il était matelassé, le plancher en totalité de plus d’un pied, les murs
et les croisées à la hauteur de six pieds. Il me dit : "Pour hâter la
guérison, quand le malade est attaqué dans le principe par le mesmérisme, on
l’enferme ici jusqu’à ce qu’il soit en état de sortir. Ces attaques ne durent
pas plus d’une demi-heure"… J’entends dans le lointain une guitare, une
voix qui avait l’air Adrienne (5), chantant une ariette (6) italienne ; tous écoutent, tombent en extase, et l’on peut suivre
sur leurs visages les mouvements de la musique ou gaie ou triste. Je sus que
c’était un des médecins « qui guérissait comme Orphée (7) ». J’en conclus qu’il y avait là bien des dupes
et beaucoup de jongleurs...
[Le comte Dufort poursuit sa
visite : un autre baquet se trouve dans un jardin et une paralytique se trouve
là, parmi de vieilles femmes]... Je questionnai [les] vieilles femmes, qui me dirent que ma paralytique était dans un
sommeil procuré exprès pour la guérison du malade. Un médecin arriva ; une
assez belle fille, les yeux fermés, était tranquille sur une chaise ; il
s’approcha d’elle et passa plusieurs fois l’index sur ses paupières. La fille
se réveilla et regarda tout le monde. Le médecin lui promena les mains, les
doigts étendus, un demi-pied tout le long de son corps, surtout sur l’estomac ;
par degrés elle revint à elle, se leva, causa. Alors les vieilles femmes me dirеnt
: "Monsieur, voyez, voilà le moment où elle peut seсоurir notre
malade". Elles lui dirent un mot ; elle se fit donner un siège vis-à-vis
de la paralytique et la magnétisa un gros quart d’heure ; mais la chose ne
réussissait pas. Alors ellе lui prit tous les membres, lui secoua toutes les
articulations avec une adresse que n’aurait pas eue le plus habile (8) de l’Нôtеl-Dіеu. La paralytique criait, pleurait,
souffrait ; enfin l’imagination exaltée орérа son effet : elle jura qu’еllе se
trouvait mieux et se mit à marcher de force et avec un bras. Tous les
regardants furent dans l’admiration. Plusieurs autres furent magnétisées, endormies,
éveillées. J’en avais assez vu pour asseoir un jugement. J’emmenai mon beau-frère,
et nous allâmes dîner. Cependant le comte de Pilos, qui voulait tout observer,
s’était fait montrer l’opération prétendue chimique du baquet et avait été
autorisé par écrit à me la communiquer. Il fallait toutes ces précautions,
attendu que Mesmer avait ses raisons pécuniaires ».
Le baquet est installé au
château de Cheverny
« Nous partîmes pour Cheverny et, à peine arrivés,
nous procédâmes avec le comte de Pilos à l’opération du baquet. Je fis faire
six barres de fer coudées, rondes comme des tringles, longues de trois pieds,
limées en pointe et arrondies de chaque bout, un baquet de bois rond, avec un
couvercle, de cinq pieds sur deux de hauteur. Dans le couvercle étaient huit
trous en rond, espacés également, et un dans le milieu. J’envoyai chercher un
tombereau de sable de Loire, assez gros et mêlé de galets ; je pris soixante
bouteilles vides, bien nettoyées, que je fis emplir d’eau de Loire et boucher
en bouchons neufs. Nous nous enfermâmes ; chaque bouteille fut magnétisée, c’est-à-dire
qu’en prenant la bouteille dans les mains, et tournant le goulot
horizontalement vers le nord, nous lui procurâmes la vertu prétendue
magnétique, en promenant nos mains vivement dessous et ramenant le principe au
goulot et au nord ; chaque bouteille demandait trois minutes d’opération. Nous
les couchions alors sur un lit de sable, au fond du baquet, en observant de les
diriger toutes au nord et d’introduire chaque goulot dans le fond d’une autre
bouteille ; toutes couchées et ramenées à leur direction intérieure. Cette opération
se rapetissa jusqu’au point milieu, et quand elle fut finie, nous fîmes remplir
avec exactitude tout le baquet, jusqu’au ras, du reste du gros sable. Le tout
fut porté dans un salon en tente, contigu au grand salon. On mit une grosse et
longue corde dans le trou du milieu, et les barres de fer dans leurs trous respectifs.
Chacun de nous avait une petite baguette de fer bien propre, de dix pouces de long,
pour augmenter l’action du magnétisme. Les boiteux, les paralytiques, les
malades des deux bourgs furent invités ; comme l’opération était accompagnée de
beaucoup de secours pécuniaires, il n’en manqua pas. La magnétisation et toutes
les simagrées que nous avions vu faire furent employées sans succès, sans
obtenir le moindre effet. La simplicité des habitants de la campagne était bien
plus sûre que l’astuce des habitants des villes ; aussi un mois après il n’en
fut plus question. Le sable fut rendu au jardin, les bouteilles à la cave, et
le fer à une destination plus utile. Sans nous disputer avec les fous ou les
têtes exaltées, nous savions à quoi nous en tenir, et c’était suffisant pour
nous... ».
Nous conclurons cette
rocambolesque histoire en citant Luc Boisnard (9) qui, dans son ouvrage « La noblesse dans la tourmente » intitule l’un des sous-chapitres
de son livre « Au royaume des dupes » dans lequel il constate que la cour (celle de Louis
XVI) était prête à subir les charlatans : d’abord le duc de Saint-Germain, qui
précéda Mesmer, lequel fut suivi par Cagliostro ! Mais c’était le siècle des
Lumières durant lequel les charlatans se mêlèrent aux savants et aux
philosophes.
À noter
En anglais, le verbe « mesmerise » signifie magnétiser, hypnotiser, et aujourd’hui dans
le langage courant : méduser, fasciner (wikipedia) ; c’est un verbe encore
employé de nos jours par les anglais et qui montre que Mesmer, ou du moins le
magnétisme qu’il pratiquait, a eu une certaine renommée en Angleterre (il a
fait un bref séjour à Londres), ainsi qu’aux États-Unis.
(1) Charles Victoire François d’Irumberry de
Salaberry, né en 1733, était président de la Chambre des comptes de Blois.
(2) Comte espagnol, grand ami de Dufort de Cheverny,
évoqué à propos du rachat du presbytère de Cheverny – cf. page 160 et s. du
livre « Les grandes heures de Cheverny et Cour-cheverny... ».
(3) Guillaume Comparato. L’homme, les fluides et la
vie. Physique, médecine et universalisme au coeur des années Mesmer. Histoire
2010 ffdumas-00539158f
(4) Les pratiques savantes à Versailles d’après les
journaux, mémoires et souvenirs de cour (1673-1789) Mémoires du comte Dufort de
Cheverny.
(5) Voix Adrienne : référence à une actrice
/chanteuse du XVIII e siècle.
(6) L’ariette (de l’italien arietta : petit aria)
est, en musique, un petit air léger et détaché, à l’imitation de la musique
italienne.
(7) Guérir comme Orphée : référence à la légende
grecque.
(8) gargon : Jargon, bavardage (Dictionnaire de l’ancienne
langue française. Godefroy).
(9) Éditions Taillandier. F.P. - La Grenouille n°44 - Juillet 2019
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