Histoire de la gendarmerie de Cour-Cheverny

Quand La Grenouille mène l'enquête... à propos de la Gendarmerie

La Grenouille à la Gendarmerie de Cour-ChevernyDésireux de mieux connaître leur passé, les gendarmes de Cour-Cheverny ont sollicité La Grenouille pour enquêter et partager avec vous l’histoire de la gendarmerie locale.
Nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer les interventions locales de la maréchaussée dans nos communes, notamment au XVIIIe siècle. Il s’agissait d’un corps de cavaliers chargé de maintenir l’ordre et la sécurité publique sous l’ancien régime (1).
Gendarmerie de Cour-Cheverny
Extrait du cadastre napoléonien de 1813 - Section K
Source AD 41
Son principal mode d’action était la chevauchée, pratique ancienne qui remonte au XVIe siècle. Le prévôt ou son lieutenant parcourent alors le territoire de la compagnie (sur une étendue compatible avec le parcours d’un cheval en une journée) pour surveiller la population et prévenir les crimes et délits. En 1720, la maréchaussée est symboliquement placée sous l’autorité administrative de la gendarmerie de France, corps de cavalerie lourde assimilé à la maison militaire du roi, qui sera dissout le 1er avril 1788. En 1791, elle prend le nom de « Gendarmerie nationale » car elle n’est plus au service du roi mais de la nation, et elle abandonne sa fonction judiciaire pour ne garder que sa fonction policière. Le monopole des brigades à cheval prend fin dès 1780 avec l’apparition des premières brigades à pied dans la région parisienne : la gendarmerie se sédentarise dans les villes, puis dans les campagnes, devenant ainsi plus proche de la population. Le nombre des brigades à pied progresse continuellement et régulièrement à partir de 1830, alors que parallèlement celui des brigades à cheval entame un mouvement de réduction à partir de 1850 (2). Les archives communales et départementales nous ont permis de retrouver ces mêmes évolutions vécues sur le plan local par la gendarmerie depuis deux siècles.

 La gendarmerie à cheval avant son installation à Cour-Cheverny
Un courrier du préfet, adressé en 1828 à la mairie de Cour-Cheverny, évoque le fait que les gendarmes « ne peuvent trouver une auberge pour y placer leurs chevaux sans payer une rétribution de cinq centimes chaque fois par cheval », et demande que la commune contribue à ces « frais d’écurie ». La gendarmerie n’était donc pas implantée localement à cette date. On retrouve la trace, dans plusieurs courriers officiels de l’époque (3), du transfert le 17 janvier 1845 de la gendarmerie de Bracieux à Cour-Cheverny, sans doute pour des questions de logement. Le retour de la brigade à Bracieux sera réclamé par cette commune dès 1848. Un poste provisoire de gendarmerie y sera créé en 1858, qui deviendra définitif quelques années plus tard.

Première implantation locale de la gendarmerie
La gendarmerie de Cour-Cheverny au début du 20ème siècle
La gendarmerie de Cour-Cheverny avec sa terrasse,
au début du 20ème siècle. Au fond, les jardins.
Dans un acte du 19 octobre 1844, « M. Louis Pierre Ganne (4) donne en bail pour 12 années au département du Loir-et-Cher, pour servir de casernement à la brigade de gendarmerie de Cour-Cheverny, une maison nouvellement construite située au bourg de Cour-Cheverny au lieudit Lalay, joignant au midi le Grand Chemin de Cour-Cheverny à Pontlevoy, au couchant un autre chemin, au levant et au nord une propriété de M. Ganne ». M. Ganne et son épouse (Mme Olympe Berrué-Boiteau) avaient fait construire cette maison sur « un terrain qu’ils ont acquis avec la propriété de Halay (variante dans la dénomination du lieudit Lalley ou Lalleu) et de La Borderie de M. Porchet-Guibert suivant contrat passé devant Maître Bisson, notaire à Cour-Cheverny » dans l’optique de l’utilisation par la gendarmerie, mais les exigences précisées dans le contrat suscitent quelques réactions de M. Ganne quant au loyer annuel proposé de 700 francs qu’il juge insuffisant… L’affaire est cependant conclue à ce montant. Cette maison a été construite sur une parcelle (n° 108 du cadastre napoléonien) située aujourd’hui entre la rue Denet (autrefois appelée la rue du Vieux four à chaux), la rue Félix Faure et la rue du Carroir, et connaîtra différentes destinations au cours des XIX e et XX e siècles… Les bâtiments actuels situés à cet endroit comportent encore quelques éléments de cette époque, mais ils ont subi de très nombreux aménagements (modifications, démolitions partielles, etc.) comme nous le verrons plus loin. Les casernements accueillaient généralement 5 gendarmes (et 5 chevaux) et leurs familles ; s’appuyant sur une réglementation très précise s’appliquant aux casernes de gendarmerie (5). Le bail de location précise notamment la composition du casernement que M. Ganne doit aménager avec, entre autres détails : - cinq logements (suit la description détaillée de chaque pièce) ;
- une grange de dix mètres vingt de long sur cinq mètres soixante-dix de large dans laquelle le propriétaire s’engage à créer une écurie avec six stalles en bois, garnies de deux anneaux en fer […] ; au fond de l’écurie, sera installé un coffre contenant trois hectolitres d’avoine ;
- un terrain sera aménagé à proximité de l’écurie pour stocker le fumier ;
- un hangar dans lequel seront construites une petite écurie, dite infirmerie, une sellerie avec supports de selles et de brides, une chambre de sûreté contenant un lit de camp avec une croisée grillée avec des jambages en pierre de taille, équipée d’une porte fermée par une forte serrure et dans laquelle sera pratiqué un guichet de vingt centimètres carrés ;
- une buanderie équipée d’un fourneau et d’un chaudron ; - cinq celliers pouvant contenir trois à quatre pièces de vin ;
- deux cabinets d’aisance séparés par une cloison ;
- la cour sera close de murs, et six anneaux pour les chevaux seront scellés sur le mur ;
- les greniers seront divisés en trois parties, pour la paille, les foins et l’avoine ;
- une terrasse de trois mètres de large sera aménagée, avec un accès par une porte du côté du midi, surmontée d’une enseigne sur laquelle sera mentionné « Gendarmerie départementale » et surmontée d’un drapeau tricolore. Au bas de cette terrasse sera aménagé un chemin donnant accès à une fontaine à laquelle tous les logements auront droit de puiser l’eau ;
- au nord du terrain seront aménagés les jardins des logements sur une largeur de quarante-cinq mètres. Le bail est renouvelé en 1856 pour 18 années supplémentaires. Le 31 octobre 1874, la maison abritant la gendarmerie est mise en vente par adjudication en l’étude de maître Deschamps, notaire à Blois. Elle sera vendue par M. et Mme Ganne à leur mère et belle-mère, veuve de M. Augustin Berrué Boiteau. Fin 1874, à l’expiration du bail en cours, il s’avère que les bâtiments de la gendarmerie sont devenus vétustes et inadaptés et, de plus, « les héritiers de Mme Berrué-Boiteau, décédée récemment, n’ont pas encore opéré leur partage, ni pris les mesures nécessaires pour la location ». Il est envisagé de transférer la gendarmerie dans le bourg, dans une maison appartenant à M. de Vibraye. Mais, faute de trouver un accord financier avec le propriétaire, on décide alors de construire de nouveaux bâtiments, dans un autre lieu, plus proche du centre bourg.

La gendarmerie de Cour-Cheverny, rue de la Gendarmerie
Plan de Cour-Cheverny de 1893 - école de filles - rue de la  Gendarmerie
Plan de Cour-Cheverny de 1893 indiquant l'école
de filles entre la voie de chemin de fer et la rue de la
Gendarmerie (Source : AD41 - 112 Fi-Cour-Cheverny)
Une nouvelle maison est finalement trouvée « au centre bourg de Cour-Cheverny, à une très petite distance de la halle », propriété de M. Jouanneau Ludendorf (demeurant à Paris et représenté par M. Gitton, receveur des Postes à Blois), qui s’engage à réaliser les travaux nécessaires, s’élevant à 15 605 francs. Le bail démarre le 23 janvier 1876, avec un loyer annuel de 1 400 francs et les travaux sont réceptionnés le 22 mars 1876. La famille Jouanneau avait acquis les parcelles (terres et vignes) en 1864 et 1866, et y avait fait construire une maison quelques années plus tard. C’est sans doute dans celleci que fut aménagée la gendarmerie, après d’importants travaux. Sur un plan de 1893, on retrouve l’emplacement des bâtiments, où plus tard (en 1894) s’installera l’école publique de filles, et à l’endroit où se situe aujourd’hui le centre de Secours des pompiers de Cour- Cheverny. On constate d’ailleurs sur ce plan qu’à cette époque, l’actuel boulevard Munier (6) s’appelait alors « rue de la Gendarmerie ». En 1881, une partie de la propriété est expropriée pour créer la ligne de chemin de fer Blois-Romorantin. Cela concerne une partie des jardins et les « water closets », et justifie une demande de réduction du loyer annuel, ou la mise à disposition par le propriétaire d’un autre terrain de même surface (6 ares) à proximité, donnant lieu à quelques tractations entre le département et M. Jouanneau.

Quand la brigade descend de cheval
Le 20 février 1885, dans un courrier au préfet, le maire de la commune exprime l’inquiétude du Conseil municipal devant la « transformation en brigade à pied de la brigade à cheval existant à Cour-Cheverny depuis le 1er janvier 1845. Cette brigade a pour circonscription 9 communes sises sur 3 cantons (Cour- Cheverny, Cheverny, Cellettes, Fontaines, Tour-en-Sologne, Mont-près-Chambord, Seur, Chitenay, Cormeray). La brigade à cheval peut à peine suffire aux exigences du service et sa « transformation en brigade à pied ne pourrait avoir pour conséquence que la multiplication des délits de toute nature et enlever à la population la sécurité dont elle a besoin dans les temps agités que nous vivons ».

Retour à la case départ
Gendarmerie de Cour-Cheverny - 1892
Procès-verbal d'installation de la gendarmerie
 le 1er janvier 1892 à la Borderie, signé
par le maire de Cour-Cheverny, Alphonse Bonamy
Caves de l'ancienne gendarmerie de Cour-Cheverny
Caves de l'ancienne gendarmerie de Cour-Cheverny
Les installations de la rue de la Gendarmerie se sont dégradées au fil des ans, et le 5 février 1890, une lettre du brigadier Laurenceau, commandant la brigade de Cour-Cheverny au chef d’escadron commandant la compagnie de Blois, signale que « le propriétaire M. Jouanneau n’a pris encore aucune mesure pour faire exécuter les réparations urgentes qui lui ont été demandées, n’est pas venu depuis plus de deux ans et n’a personne dans le pays pour le représenter – plusieurs lettres lui ont été adressées et sont restées sans réponses ». Malgré les protestations de la commune à propos de la suppression de la brigade à cheval, et après avis favorable du préfet, la brigade à pied sera bien créée en 1886, comme en témoigne le procès-verbal d’installation dans un nouveau lieu, le 1er janvier 1892, document affiché de nos jours à la gendarmerie de Cour- Cheverny. Il s’agit en fait des bâtiments (dont certains ont été transformés) de la Borderie, où la gendarmerie était déjà installée 45 ans plus tôt, et désormais propriété de M. Chambélin, qui signe un nouveau bail de 18 ans, avec un loyer annuel de 1 400 francs. Des travaux de transformation et de rénovation sont demandés au propriétaire, comme dans les précédentes installations, mais cette fois-ci, on ne demande plus d’écurie ni de réserves pour la nourriture des chevaux… L’aménagement demandé au propriétaire est très détaillé, concernant notamment : - « la salle de discipline » (auparavant désignée « salle de sûreté ») « qui sera munie d’un lit de camp et d’une planche à pain (7) et sera aménagée sous le hangar situé au-dessus des caves dans la partie sud-ouest du bâtiment ». - « le jardin, d’une contenance de 1 460 m2 environ, sera clos par un mur existant déjà sur la rue du Carroir, par un autre mur qui sera construit sur la rue du Vieux four à chaux et par un grillage du côté des propriétés voisines ». À noter également que « Le propriétaire s’engage à munir chaque logement d’un râtelier d’armes réglementaire ». Au début des années trente, les terrains et les bâtiments, propriété à cette époque de M. Copin, seront rachetés par le département du Loir-et-Cher et la gendarmerie restera installée à La Borderie presqu’un siècle… Ces anciens bâtiments, aujourd’hui transformés en résidence (8), rappellent bien des souvenirs à certains Courchois… Comme pour ce riverain tout proche, qui entend encore le « clac-clac » de la serrure de la porte de la cellule de sûreté (ou de dégrisement…) se refermant en soirée sur un individu éméché, ramené du centre bourg par les gendarmes pour passer une nuit au chaud et repartir le matin du bon pied…
Caves de l'ancienne gendarmerie de Cour-Cheverny
Caves de l'ancienne gendarmerie de Cour-Cheverny
Caves de l'ancienne gendarmerie de Cour-Cheverny

Pierrot Gourgues, retraité de la gendarmerie depuis décembre 1979, ayant connu ces installations, nous a apporté son témoignage : « Je garde de bons souvenirs de mon séjour à Cour-Cheverny où j’ai tenu le poste de chef de brigade de 1971 à 1976, dans les locaux de La Borderie ; nous étions 5 gendarmes à la brigade, qui couvrait le territoire de 10 communes. Le fait que la brigade était installée à Cour-Cheverny, qui n’était pourtant pas un chef-lieu de canton, est pour moi sans doute dû à la présence du château sur le territoire. On accédait à la gendarmerie par un escalier donnant rue Denet. Les locaux de travail étaient très exigüs, avec un bureau pour le chef de brigade et un petit bureau pour les quatre gendarmes, et deux cellules de sûreté. J’ai fait aménager une autre pièce, pour notamment y mener les interrogatoires dans de bonnes conditions de confidentialité. Les bâtiments étaient dans un état catastrophique, et nous assurions nous-mêmes les travaux d’entretien (peinture, tapisserie, etc.). Chaque logement était équipé d’un cellier, d’une cave et d’un petit jardin (à l’emplacement des logements actuels construits en 2012) et bénéficiait d’une buanderie commune. À l’époque, on parlait déjà de nous installer dans de nouveau locaux, qui sont venus bien plus tard… La brigade était équipée d’une seule voiture, une Renault (sans doute une 4L : « C’est l’une des voitures françaises de l’époque qui permettait de conduire avec le képi sur la tête » (9)), mais chaque gendarme se déplaçait souvent avec son véhicule personnel : mobylette et vélo, et recevait à ce titre une indemnité (comme un siècle plus tôt, à l’époque des brigades à cheval, où le gendarme était propriétaire de son cheval). Chaque gendarme fournissait également sa machine à écrire personnelle… Je me souviens qu’en début de carrière, la mobylette et la machine à écrire avaient représenté pour moi deux mois de salaire…».
PG : « Nous formions une équipe soudée, proche de la population qui nous respectait, des élus, des services locaux (comme les pompiers avec qui nous entretenions d’excellentes relations) et des nombreux propriétaires de châteaux des environs. Nous étions souvent sollicités pour les festivités au château et pour assurer le service d’ordre dans les nombreux bals du samedi soir… Ces bals étaient l’occasion pour des bandes de différents villages alentour de faire parler d’elles en causant quelques dégâts… Pour maîtriser ces soirées, nous avions souvent l’appui des pompiers et de leurs lances à incendie, et même un jour du club local de judo, qui, anonymement et discrètement nous a donné un sérieux coup de main pour assurer le service d’ordre… Notre brigade possédait également une bonne cave, bien garnie, qui nous permettait de recevoir nos amis de façon conviviale, créant ainsi de nombreuses occasions d’échanger avec eux ».

Installation rue de la Touche
Dès 1980, le besoin d’augmenter les effectifs et d’installer la gendarmerie dans des locaux plus adaptés se fait sentir. En 1986, le département du Loir-et-Cher décide de construire une nouvelle gendarmerie à Cour-Cheverny et en 1990, la gendarmerie s’installe sur les terrains de la rue de la Touche achetés à la commune, sur lesquels ont été construits les nouveaux locaux et logements. Selon nos informations, et pour conclure cette enquête, La Grenouille vous informe qu’il n’est pas prévu de nouveau déménagement…
Merci à Denis Enters, Pierrot Gourgues, Bruno Brachet, et aux Archives départementales du Loir-et-Cher qui ont contribué à la rédaction de cet historique.

 P. L.

(1) Source : dictionnaire Larousse
(2) Source : Le cheval dans la gendarmerie de XVIIIe au XXIe siècle - Édouard Ebel et Benoît Haberbusch – Revue historique des Armées – n° 249 - 2007.
(3) Source : Archives communales de Bracieux, explorées par Denis Enters
(4) M. Ganne sera maire de Cour-Cheverny de 1853 à 1870
(5) Source : Dictionnaire de la gendarmerie – Editions Léautey,1844.
(6) « Louis Laurent Munier, né le 16 janvier 1788 à Cour- Cheverny, ancien négociant en vin à Paris, se retira à la fin de sa vie dans le faubourg de Vienne à Blois. À sa mort le 6 août 1869, […] "par testament, il a légué à la ville de Blois une somme suffisante à l’achat de 200 francs de rente perpétuelle, lesquels doivent être employés à l’acquisition de quatre livrets de caisse d’épargne à distribuer chaque année à quatre enfants de 12 à 16 ans et sortant des écoles laïques de Blois" ». (Source : Blois, le dictionnaire des noms de rue – Pascal Nourisson – Editions CLD - 2003)
(7) « Une chambre de sûreté doit être munie d’un lit de camp, d’une planche pour mettre le pain et les mets des détenus, d’un baquet et d’une cruche d’eau » - Dictionnaire de la gendarmerie – Editions Léautey – 1844 / Google Book.
(8) SCI de la Borderie.
(9) Source : Wikipedia

La Grenouille n°45 - Octobre 2019