L'Union Musicale de Cheverny

Dans le précédent numéro de La Grenouille a été évoquée la pratique de la musique à Cheverny et Cour-Cheverny. Depuis 1814, la Garde nationale de Cour-Cheverny était composée de gardes de Cheverny et Cour- Cheverny, la musique était alors militaire. Les premières musiques civiles sont des émanations de ces musiques militaires.
Union Musicale de ChevernyDans notre département, la fin du XIXe siècle voit la création des nombreuses sociétés musicales civiles. L’Union Musicale de Cheverny est l’une d’elles.

Ainsi, le 4 février 1890, six habitants de Cheverny : messieurs Sinet, Bourbon, Hardy, Paunin, Guillot et Testard, membres du bureau provisoire de la Société musicale de Cheverny, adressent un courrier au préfet du Loir-et-Cher (2e division, direction de la Sûreté générale) lui demandant de bien vouloir autoriser leur association en voie de formation dans la commune, sous la dénomination de « Union musicale de Cheverny » en approuvant le règlement joint. Leur demande est accompagnée, le 5 février, d’un courrier du maire, signé par l’adjoint délégué M. Testard.
Ces signataires habitent Cheverny. Une recherche dans le recensement de 1891 permet de préciser l’âge et la catégorie socioprofessionnelle des demandeurs fondateurs : Albert Sinet, 49 ans, couvreur, habite le bourg ; Louis Bourbon, 61 ans (ou son fils Louis, 36 ans) sont tuiliers dans le bourg ; François Hardy, 47 ans, est vigneron au hameau de Lézeau ; Louis Paunin, 50 ans, est maréchal-ferrant dans le bourg ; Charles Guillot, 58 ans, est charpentier dans le bourg ; André Chouard, 34 ans, est vigneron à Cheverny (Poëly), Ernest Chouard, 48 ans, est fermier ; enfin, Jean-Charles Testard, 69 ans, est rentier et maire adjoint délégué. Les prénoms n’étant pas forcément précisés, il est permis d’hésiter entre le père et le fils.
Union Musicale de ChevernyLa préfecture transmet la demande au ministère de l’Intérieur, avec exemplaire des statuts. La réponse du ministère au préfet, en date du 15 février 1890, indique que « ces statuts ne renfermant aucune clause contraire à l’ordre public, je ne vois rien qui s’oppose à ce que vous accordiez à la société l’autorisation administrative ; toutefois, le local siège de l’association, devra être indiqué. En outre, à l’art. 35, les mots « à l’approbation » devront être remplacés par ceux de « à l’examen ». Ci-joint le règlement communiqué que vous voudrez bien nous retourner rectifié et revêtu de votre visa, avec une ampliation (1) de votre arrêté et la liste de ses membres ».
Signé « Pour le ministre », par le conseiller d’État chargé de La direction de la Sûreté générale.
Le 25 février 1890, le service « Sociétés musicales » informe le maire de Cheverny de la transmission au ministre de l’Intérieur, des statuts de la société en voie de formation : « J’ai l’honneur de vous renvoyer les trois exemplaires des statuts en vous priant de me les retourner complétés conformément aux indications qui précèdent.
Dès réception de ces documents, Je vous transmettrai ampliation de mon arrêté d’autorisation. »
Le maire de Cheverny retourne, le 28 février 1890 au préfet, les statuts de l’Union musicale modifiés selon les instructions en précisant que le local-siège de l’association (2) est indiqué à l’article 31 du règlement.
Le 5 mars 1890, la préfecture de Loir-et-Cher communique l’arrêté de création de l’Union musicale en ces termes :
« Nous, préfet de Loir-et-Cher,
Vu la demande qui nous a été adressée par un certain nombre d’habitants de Cheverny, à l’effet d’obtenir l’autorisation en faveur d’une Société en voie d’organisation dans cette commune sous la dénomination de l’Union musicale,
Vu les statuts, en triple expédition, qui doivent régir cette association,
Vu l’avis de monsieur le maire de cette commune,
Vu la Loi du 10 avril 1834, les articles 291 et suivants du Code pénal,
Arrêtons :
- Art 1. Est autorisée la Société en voie d’organisation dans la commune de Cheverny sous la dénomination l’Union musicale.
- Art 2. La dite association sera régie par les statuts susvisés dont un double demeurera annexé au présent arrêté. Toute modification aux dits statuts, tout règlement se rattachant à leur mise en pratique, doivent être préalablement soumis à l’approbation du préfet.
- Art 3. Ampliation du présent arrêté sera adressée à monsieur le maire de Cheverny chargé d’en assurer l’exécution ».
La première assemblée générale a lieu le 19 avril 1891, dont voici l’extrait des délibérations « L’an mil huit cent quatre-vingt onze, le 19 avril, les membres honoraires et les membres exécutants de l’Union musicale se sont réunis en assemblée générale au siège de la société. Conformément à l’article 5 du règlement, M. Testard a été nommé président de la séance.
1) Il a été décidé que, pour garantir l’emprunt, tous les sociétaires (membres titulaires et membres honoraires) se portaient solidairement garants du remboursement, et que les instruments resteraient à la société jusqu’à extinction de la dette, et ne pourraient être vendus qu’un an après la dissolution, qui ne sera prononcée que par les deux tiers des membres réunis en assemblée générale. (Modification de l’article 33 du règlement).
2) La société a décidé à l’unanimité qu’il y avait lieu de nommer deux membres honoraires dans le conseil d’administration dont l’un serait président et l’autre vice-président. Monsieur Mangon a été élu président et Monsieur Bimbenet vice-président (modification de l’article 4).
3) À l’unanimité, il a été décidé d’ajouter deux jours de sorties supplémentaires à l’église : la fête de Pâques et l’Assomption. L’assemblée a autorisé le conseil d’administration à statuer sur les autres sorties imprévues par le règlement (modification article 29) ;
Pour copie conforme, le président de séance ».
Signé : Testard.
Suivent les noms de tous les membres présents : MM. Mangon, Bimbenet, comte de Vibraye, Daridan, Bourbon, Paul Bonroy, Fanton, Bonroy, Riffault, Brémont, Ledard, Guichard, A. Maret, A. Pauron, Augé, Chartier Maxime, Lefèvre, Chouard, Sinet, Leroux, Lecomte, Roy, Larue, Blot, Gauthier, Guillot, Bouton, Paunin, Hardy, Guignebert Albert, Sommier, Beloin, Montet, Duveau, Chartier Hilaire, David, Blanchard, Guignebert Joseph, Cazin Gabriel, Poitou.
Les 3 dispositions décidées lors de l’assemblée générale de ce 19 avril 1891, ont été validées, le 11 mai 1891, par un courrier de la 2e division, direction de la Sûreté générale, qui confirme les modifications de statuts de l’Union musicale de Cheverny.
En date du 22 mai 1891, le bureau des associations musicales de la préfecture de Loir-et-Cher transmet au maire de Cheverny une ampliation de l’arrêté du 11 mai 1891 cité, « autorisant les différentes modifications à introduire dans les statuts de l’Union musicale organisée dans la commune », et le prie de vouloir bien notifier sans retard cet arrêté au président de l’association.
Les informations socio-professionnelles et âges concernant les membres musiciens et membres honoraires, outre les membres fondateurs déjà cités, permettent de constater que la population active de la commune, artisans et vignerons, ainsi que la diversité des âges, était bien représentées :
Henri Mangon, 50 ans, rentier, le Bourg ; Henri Bimbenet, 54 ans, propriétaire aux Robinières ; Raoul Hurault, comte de Vibraye, 29 ans, propriétaire ; Louis Daridan, 45 ans, vigneron à la Caneterie ; Paul Bonroy, 39 ans, instituteur, le bourg ; ? Bonroy ; Vincent Fanton, 51 ans, vigneron à l’Etarge; Albert Riffault, 51 ans, régisseur, la Basse Cour ; Brément ; Antoine Maret, 73 ans, rentier, le bourg ; Albert Ledard, 50 ans, peintre ; Guichard ; François Auger, 73 ans, rentier, le bourg ; Maxime Chartier, le bourg ; 40 ans, menuisier ; Ernest Lefèvre, 34 ans, propriétaire à Poëly ; André Chouard, 34 ans, vigneron à Poëly ; Adolphe Pauron, 40 ans, piqueur, rue de l’Argonne ; Raoul Leroux, 23 ans ou Joseph, 62 ans, charpentier, le bourg ; Roy, médecin, Étienne Larue, 30 ans, ou Gustave, 37 ans, tailleur de pierre, le bourg ; Henri Blot, 33 ans, cordonnier, le bourg ; Eugène Gauthier, 46 ans, vigneron, le bourg ; Joseph Bouton, 50 ans, fermier ; Albert Guignebert, 22 ans , tailleur de pierre, le bourg ; Augustin Sommier, 45 ans, vigneron, le Petit Luth ; François Beloin, 33 ans, bourrelier, le bourg ; (?) Montet ; François Duveau, 46 ans, vigneron, La Porte Dorée ; Hilaire Chartier, 72 ans, rentier, le bourg ; François Lecomte, 36 ans, vigneron Les Cabossières, Étienne David, 34 ans, vigneron ; (?) Blanchard ; Ernest Lefèvre, 34 ans, propriétaire à Poëly ; Joseph Guignebert, 41 ans, vigneron, le Bûcher ; Gabriel Cazin, 16 ans, fils de vigneron ; Joseph Poitou, 53 ans, charron.
Concernant les activités de cette association, aucun registre des assemblées générales n’a été retrouvé. Par contre, Bernard Sinet, alors maire de Cheverny, avait conservé à la mairie, des médailles attribuées lors de participations à des concours musicaux hors département : le 4 juin 1893 à Boissy-Saint-Léger : une médaille d’argent ainsi qu’une médaille d’or en lecture à vue et en exécution ; puis une médaille d’or en exécution au concours du festival de Poissy le 23 juin 1895. Ensuite, plus aucune trace de manifestations.
Il semble raisonnable de penser que les premiers musiciens inscrits à l’Union musicale de Cheverny (comme d’ailleurs à la Lyre de Cour- Cheverny créée en janvier 1890), aient pu bénéficier de la formation musicale dispensée par « La Société des Jeunes gens » créée à Cour-Cheverny en 1877 ! Puisque les jeunes gens de Cheverny pouvaient y avoir été admis. Ce qui expliquerait le bon niveau musical tant en exécution qu’en lecture à vue, et le désir légitime de l’association de se mesurer à d’autres sociétés hors département, avec les excellents résultats que l’on connaît.
Maurice Blanchet, rencontré il y a une quinzaine d’années, avait évoqué quelques noms de musiciens, comme Henri Blanchet qui était 2e alto, Maurice Besnard, Maurice Dassise, ou encore M. Audiane. Il se souvenait que les répétitions et les réunions avaient lieu dans une auberge, « le Grand Chancelier », tenue par le garde du château ; la salle était en terre battue, et servait aussi de salle de bal lors des mariages.

L’Union musicale de Cheverny n’aurait pas survécu à la Guerre 1914-1918
La dissolution n’a pas été actée au service des associations de la préfecture. De plus, le service des associations de la préfecture n’avait aucune trace de cette Union musicale de Cheverny. Il semble que, lors de la parution de la Loi de 1901 qui régit les associations, les dirigeants de l’Union musicale n’aient pas procédé à l’enregistrement de l’association auprès de la préfecture, ce qui expliquerait l’absence de trace officielle. C’était une association de fait.
Les familles des descendants des musiciens, souvent arrière petits-enfants, que nous avons rencontrées, n’avaient aucune trace de leurs aïeuls musiciens, aucun souvenir transmis, aucune photo, aucun instrument.
La bannière de l’Union musicale a été offerte à la Lyre de Cour-Cheverny lors du déménagement des locaux de l’ancienne mairie de Cheverny, ainsi que les vieux instruments. Le nom de Cheverny a été associé à la Lyre de Cour-Cheverny lors du centenaire en 1990.

Les règles qui procédaient à la bonne marche de l’Union musicale étaient précisément définies
Union Musicale de ChevernyLes membres titulaires de l’Union musicale devaient acquitter un droit d’entrée de 3 francs et une cotisation mensuelle de 1 franc (3).
La cotisation annuelle des membres honoraires était de 5 francs.
Toute personne qui désire devenir membre titulaire ou honoraire devra être acceptée par le Bureau mais ne sera réellement engagée qu’après avoir pris connaissance du règlement et l’avoir signé. Pour un candidat titulaire, son acceptation ne pourra se faire que par le chef-directeur qui, après examen, opérera le classement du nouveau membre d’après son degré d’instruction musicale : soit parmi les élèves aspirants, soit parmi les exécutants. Les élèves ne seront admis qu’au commencement des cours d’hiver.
Toute discussion politique ou religieuse est interdite dans les réunions de la société.
Dans le cas de décès d’un membre titulaire ou honoraire, chaque sociétaire est prévenu. Chaque membre doit se rendre sans faute à cette convocation (sous peine d’amende), en tenue, revêtu de ses insignes, casquette, giberne, décorations et crêpe noir au bras gauche. Dans le cas de mariage d’un membre titulaire, la musique donne une aubade si la cérémonie a lieu dans la localité. Pareilles aubades sont données dans le cas de mariage d’un membre honoraire ou de ses enfants.
Le costume adopté par la société de musique diffère de la tenue militaire, de même que les signes distinctifs de grades et les médailles qui ne ressemblent en rien aux décorations nationales et étrangères.

Françoise Berrué - La Grenouille n°43 - Avril 2019

(1) Ampliation : copie authentifiée d’un acte notarié ou administratif.
(2)Le siège de l’Union musicale de Cheverny était fixé au n° 50 de l’avenue du château à Cheverny.
(3) 1 franc de 1890 = 2,98 euros aujourd’hui.

Sources : Archives départementales du Loir-et-Cher ; préfecture du Loir-et-Cher.
Merci à Bernard Sinet, Yvette Cazin-Sinet, les familles Blanchet, Sommier-Héron, Cazin.