La vie quotidienne à Cheverny avant et pendant la dernière guerre

Pierre Durand est né en 1931 à Cheverny à la closerie de la Barantinerie (son père en était le closier). Il a été président du Club des Séniors pendant de nombreuses années. Faisant appel à sa mémoire, il nous a confié quelques souvenirs et histoires d’enfance lorsqu’il avait 7-10 ans, avant et pendant la dernière guerre. 

À l’occasion des fêtes du village, il aimait raconter l’histoire de son village sous le caquetoire où les spectateurs se rassemblaient. Il commençait toujours son récit par l’évocation de la peste noire et du cimetière qui se trouvait anciennement place de l’église Saint-Étienne de Cheverny. 

La peste et les loups ! 
« Drôles et drôlières, ben vnue cheu nous. Nous allons vous conter noute commune de Cheverny d’hier à nos jours. On est là sur c’te place où vous avez sous vos godasses un cimetière. C’est en 1628 que la peste noire a décimé 60 % des habitants de Cheverny. Comme il n’y avait plus de cercueils, les morts ont été mis en fosse commune. Quelques temps après, pour aggraver la situation, une invasion de loups décima la campagne dévorant chieuves (chèvres), piaules (moutons) et oui-ouisses (oies), ce qui provoqua la famine dans toute la région... »

Le lavoir communal 
Le lavoir de Cheverny
Il se situe au bord de la rivière Le Courpin, à l’endroit où elle pénètre dans le parc du château. « Avant la guerre, j’allais rejoindre quelquefois ma grand-mère qui se rendait au lavoir (construit au milieu du 19e s.) pour faire sa lessive. Elle s’y rendait avec son vélo à 3 roues avec lequel elle transportait son linge et le bois pour chauffer l’eau des lessiveuses. Elle utilisait de la saponite pour remplacer le savon. Il y avait, en effet, dans le local couvert du lavoir, deux cheminées (une dans chaque angle du bâtiment). Les journées de lavage étaient réglementées. Elle y passait la journée entière. Il y avait 5 bassins : le premier, près de l’arrivée de la source qui l’alimentait était réservé pour prendre l’eau à bouillir et pour rincer le linge. Le travail était pénible et dès l’apparition des machines à laver le linge, le lavoir cessa d’être utilisé »

L’église 
« L’église Saint-Etienne est pourvue d’un caquetoire et l’intérieur est équipé de bancs dans des box, ou prétoires, sur lesquels on inscrivait à l’époque le nom de chaque paroissien. C’était une bretonne, madame Fortune, qui gérait les emplacements. Elle se rendait à la messe avec sa coiffe bretonne sur la tête. 
Du temps de l’abbé Janvier, le Suisse (ou bedeau), surnommé Popaul, sonnait les cloches, l’Angélus, le tocsin. Il avait un fort penchant pour le vin de messe de monsieur le curé. Ce dernier, trouvant son vin de plus en plus mauvais (fade), convoqua le vigneron et lui fit des reproches sur la qualité de celui-ci. Étonné, le vigneron lui confirma que le vin livré était toujours le même. Éclairé par le Saint-Esprit, notre bon curé compris aussitôt d’où venait la supercherie. Il ne dit rien, mais, subrepticement, mis dans la bouteille un puissant purgatif. La veille de Pâques, le jour de la grand-messe, le pauvre bedeau alla bien souvent aux toilettes, ce qui ne manqua pas d’intriguer les fidèles. Le curé, montant en chaire, raconta l’histoire et le bedeau, pris de remords, ne toucha plus jamais au vin de messe »

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La louée « Chaque année, au moment de l’Ascension, le village se rassemblait. Cette assemblée était très importante et l’on y venait de toute la région, y compris de la Beauce. C’est à ce moment-là que se tenait "la louée" (chômeur ou tâcheron en quête d’emploi). Les différentes catégories de demandeurs d’emploi se distinguaient par un signe particulier inhérent à leur spécialité : les drôles, un foulard autour du cou, pour un emploi de charretier ; un bâton de coudrier (noisetier) aiguisé pour les bouviers (gardien de vache) ; une pioche sur l’épaule pour les façonniers (travail à façon sur les chantiers) ; les drôlières attachaient une queue de chèvre à leur boutonnière pour un emploi de gardien(ne) de troupeaux de chieuves (chèvres) ; un morceau de laine de piaules pour les gardiens de moutons ; un plumet d’oie à la main pour les gardiens de troupeaux d’oies ; pour les « bonnes à tout faire », une balayette à la main. Les gens les plus aisés venaient de très loin pour trouver du personnel à leur mesure : c’était l’occasion d’une grande fête au village ». 

Les enterrements 
« Lors des enterrements, le corbillard était tiré par le cheval blanc de Jules Pommier. Le cheval était recouvert d’un drap noir et blanc comportant 4 cordons qui étaient tenus par les amis du défunt. Il existait alors trois sortes de cérémonies : une simple pour les plus miséreux, une avec tentures dans l’église pour les plus aisés et une troisième, dite de première classe, pour les plus riches, avec des tentures supplémentaires sur le caquetoire et dans l’église ». 

Mariage à Cheverny en 1934
Le garde champêtre « À l’époque, le garde champêtre, qui s’appelait monsieur Marquis, était un ancien militaire qui n’avait qu’un bras. À chaque événement, il circulait dans les rues pour annoncer une naissance, un mariage, une circulaire de la mairie... en criant "Avis à la population"... et, avec son seul bras, il battait du tambour. La mairie était située au premier étage de l’immeuble où se trouve aujourd’hui l’épicerie et la crêperie La Cour Aux Crêpes. Le garde champêtre, qui faisait fonction de secrétaire de mairie, logeait au rez-de-chaussée où se trouvait également la boulangerie »

Le carrier « Lorsque je venais voir ma grand-mère au lavoir, je rencontrais souvent le carrier qui exploitait la carrière de pierres située en face du lavoir, de l’autre côté du Courpin (elle est aujourd’hui envahie par un bois). Employé du marquis, propriétaire du château de Cheverny, il était aussi chargé d’entretenir certains chemins de la commune et, notamment, le chemin du Chêne des Dames. Habitant près du lavoir, il gardait la clef et attribuait les places aux lavandières qui payaient 5 sous. 
La veuve de l’ancien carrier, Raymond Janichewsky décédé en 1918 à Verdun, habitait une maison en bois sur le chemin situé au-dessus de la carrière conduisant du lavoir aux Galochères. Elle avait une mule qu’elle emmenait à la source qui alimentait le lavoir et récoltait les sangsues qui se posaient sur les pieds de la mule pour les vendre aux apothicaires, ce jusqu’en 1940 ».

Pierre Durand - La Grenouille n°41 - Octobre 2018

 Yvette Cazin, 4ème génération de Chevernois, se souvient
« Je suis née en 1923 et j’ai vécu toute ma vie à Cheverny. Ce petit pays était le berceau de mes ancêtres, parents, grands-parents et arrières grands-parents qui y sont nés ». «
 Du temps de ma grand-mère, il n’y avait pas encore d’école à Cheverny. Elle fréquentait alors l’école libre de Cour-Cheverny (devenue l’école Saint-Louis) dirigée à l’époque par des religieuses. En 1884 lorsque fut créée l’école de filles à Cheverny (l’école de garçons avait été ouverte en 1855), ma grand-mère fut choisie, en tant que meilleure élève, pour réciter à monsieur le préfet le compliment d’inauguration de l’école ». 

La rentrée des classes 
« Je me souviens de ma première rentrée des classes : les uns étaient joyeux, les autres pleuraient, mais c’était quand même une belle journée avec la distribution des livres et des cahiers, les pupitres encaustiqués et le tablier neuf bien repassé. Il faut avoir à l’esprit que certains enfants faisaient plus de quatre kilomètres à pied pour venir en classe, bien souvent trempés ou les doigts rougis par le gel en hiver. Nous mettions nos vêtements à sécher autour du poêle et bien souvent ils n’étaient pas secs pour repartir le soir »

La remise des prix 
« À l’époque, les garçons et les filles étaient séparés dans les classes et dans la cour de récréation. Les seuls moments où l’on se trouvait ensemble étaient ceux de la préparation de la fête de la distribution des prix, en fin d’année scolaire. Nous décorions dans la joie de jolis costumes avec des fleurs pendant que nous chantions, accompagnés par une fille de la grande classe qui jouait du violon. Quelle fierté que d’aller chercher notre prix (un livre rouge à tranche dorée) ! Et si nous avions la chance d’être premier de notre classe, c’était des mains de monsieur le maire que nous recevions notre prix : quel honneur ! La récompense, en sortant de cette fête, était d’aller boire un verre de limonade chez les parents de Martial qui tenaient l’un des cafés du village : c’était "le top" ! » 

Les commémorations 
Fête dans le parc du château de Cheverny
« Les enfants de village étaient invités à participer aux commémorations du 14 juillet et du 11 novembre au monument aux morts. Au 14 juillet nous chantions : 
"À ciel radieux, tu t’élances 
Gloire à Toi sainte Liberté 
Etends tes deux ailes immenses 
Sur la France et l’humanité". 
Le 11 novembre nous chantions l’hymne à la Liberté. À propos du monument aux morts de la guerre de 1914-1918, la statue du soldat qui se dressait au-dessus est tombée la veille de l’arrivée des Allemands dans le village, en 1940. Elle n’a jamais été remise en place »

Les fêtes de l’église 
« Tous les dimanches nous avions la messe et les vêpres et nous faisions à l’époque deux communions (à 11 ans et 12 ans, toujours à la Pentecôte). Trois jours avant, nous pratiquions une retraite et, à cette occasion, nous allions en récréation dans le parc du château où les garçons apportaient des sodas en cachette. Pour les communions, les filles étaient habillées en blanc : robe de mousseline et voile, bonnet et aumônière. Les garçons portaient des costumes marins et des brassards. 
Une dizaine de jours après, nous célébrions la fête Dieu : le jeudi précédent nous allions faire la moisson de fleurs chez les habitants et le samedi nous égrenions les pétales de roses et de pivoines dans de grandes corbeilles. Le dimanche, après la messe, nous formions une procession qui traversait le parc du château de Cheverny où un reposoir était installé à côté de la pièce d’eau... Le curé était en tête, suivi des enfants de choeur, des grandes filles avec les grandes corbeilles, des communiants en tenues et enfin des plus petites filles habillées de blanc avec une couronne et une petite corbeille tenant par un ruban autour du cou. Durant la procession, nous jetions des fleurs sur le parcours en chantant des cantiques... 
Le lendemain de Noël, on célébrait SaintÉtienne, patron de la paroisse. Une belle fête était donnée où presque tout le monde était présent. Après la messe et les vêpres, le pain bénit, offert par les châtelains, était distribué à tous et je crois que certains ne venaient que pour cela. À cette époque, l’électricité n’était pas installée dans l’église. Des bougies étaient reliées entre elles par un fil d’étoupe : quand l’enfant de coeur allumait l’ensemble, on trouvait cela féérique. À ce moment, nous entonnions à tue-tête le chant de Saint-Étienne avec monsieur de la Salle qui battait la mesure : "À notre foi chrétienne nous resterons soumis". 
Ces fêtes étaient l’occasion, pour les dames et les messieurs, de s’endimancher : les dames sortaient leurs bonnets broche ou leurs chapeaux ainsi que des manteaux en caracul (1) ou en astrakan, ou encore, des "renards" jetés sur les épaules. Tout le monde avait un sac à main, un chapeau et des gants »

Fête dans le parc du château de Cheverny
Le millième cerf « Le propriétaire du château de Cheverny, Philippe de Vibraye et son épouse (leurs parents habitaient le château de Chantreuil), s’installaient l’hiver pour les chasses à courre avec les cuisiniers, femmes et valets de chambres. Cela faisait de l’animation. Je me souviens d’une fête superbe, en 1938, pour la prise du millième cerf ; c’était beau de voir les sonneurs et les invités arriver par la grande allée. On donna un dîner superbe réalisé par un traiteur de Blois (la maison Arena) dans la salle à manger et la salle des gardes »

Les commerçants et les artisans « Il y avait trois « bistrots » à Cheverny : un sur la place où se déroulaient les repas de mariage, des bals et du cinéma de temps en temps, puis le café des parents de Martial, face à la boulangerie, et un autre face au monument aux morts. Une anecdote : le jour de la Saint-Vincent, patron des vignerons, après la messe, les rouges allaient dans l’un et les blancs dans l’autre ; je parle bien entendu des partis politiques... Avec la boulangerie, les épiceries et les nombreux artisans, le bourg menait une vie active et agréable »

Le stade « Le stade animait aussi le village. Le dimanche, les hommes assistaient au match de foot et les femmes venaient les retrouver avec les enfants. En revenant, les uns mangeaient un petit gâteau, les autres buvaient un verre. La gaîté à Cheverny a commencé à s’éteindre après la disparition du stade, puis de la messe du dimanche, puis de l’école »

La guerre de 1939-1945 « Nous avons subi l’occupation allemande et j’ai été certainement la première à assister à l’arrivée des Allemands sur le sol de notre commune en 1940 : tout le monde était parti soit dans les bois ou plus loin. Plus une maison n’était ouverte, sauf la nôtre, rue de l’Argonne ! Quand ils sont arrivés, les Allemands ont investi le village. Nous étions, avec mon frère Bernard Sinet, restés seuls avec notre mère. Ils ont occupé notre maison toute la nuit et attaché leurs chevaux à tous les arbres : je ne vous raconte pas l’état du jardin au mois de juin... Enfin ils ne nous ont pas fait de mal. Puis il a fallu subir cette occupation. Pendant quelques semaines, les officiers occupaient La Roseraie, avenue du Château et dans le chemin aujourd’hui appelé "l’Allée" (la maison de M. Guichard au n° 3). Ils ont été ensuite logés au château de Chantreuil et leurs chevaux ont été remisés aux écuries du château de Cheverny (durant cette occupation, on ne visitait plus le château). Cela a duré 4 ans pendant lesquels on a vécu avec des privations (bien moins cependant que dans les villes), il fallait des tickets pour tout : alimentation, chaussures, textiles, pétrole, etc. On avait des semelles de bois, des pneus rechapés tenant avec des ficelles. Le marché noir s’était installé et certains gagnaient beaucoup d’argent. Le soir, on subissait le couvre-feu et il fallait s’équiper de lumières bleues pour ne pas attirer l’attention des avions. À Blois et aux alentours les ponts ont été détruits ». 
À Cheverny, nous avons eu des résistants. A mon avis, il y avait des parachutages. Le 15 août 1944 nous aurions pu subir un second Oradour car certains de ces gars tiraient pardessus le mur du château et nous devons notre salut à monsieur Hans Haug, qui était conservateur des oeuvres d’arts du musée du Louvre entreposées provisoirement au château de Cheverny. Cet Alsacien parlait parfaitement allemand et, après de longs palabres, il nous a finalement sauvés. C’est un miracle que je puisse écrire cela aujourd’hui car les balles sifflèrent au-dessus de moi. Cheverny aurait pu, après la guerre, rendre un hommage à cet homme courageux » (voir La Grenouille n°.5 d’octobre 2009). 
« Pendant ces 4 années, la vie s’était un peu organisée : il y avait des kermesses au profit des prisonniers de guerre (il y en avait beaucoup à Cheverny). De belles fêtes étaient données dans le parc du château : fêtes de nuit avec les « ballets lumineux » de Viviane Deck, et les artistes de l’époque : André Claveau, Elyane Célis, Charles Trenet et les trompes de chasse. Après ces longues années, la Libération est enfin arrivée. Petit à petit, la vie reprit son cours en s’organisant autour d’un gros travail de reconstruction ». 

(1) Karakul : Caracul ou Karakul : race de moutons à poils longs, originaire de village de Karakul, dans la province de Boukara en Ouzbékistan. Par extension, karakul désigne également la fourrure de ce mouton.

Yvette Cazin-Sinet - La Grenouille n°41 - Octobre 2018