![]() |
Auguste Bourgeois |
Pendant ces années noires, la chasse était prohibée pour les
français, elle était régie par l’occupant. Les Allemands organisaient parfois
des battues aux grands gibiers en forêt de Cheverny. Principalement réservées
aux gradés, ils réquisitionnaient alors les gardes qui, connaissant
parfaitement le terrain, dirigeaient les battues en conduisant les « rabats » (1).
À cette occasion, l’occupant avait remis un fusil aux gardes ainsi que des
munitions, qu’il fallait rendre à la fin de la battue.
Dans leurs tâches quotidiennes, le rôle des gardes se limitait
alors à la gestion des coupes de bois de chauffage, très demandé à l’époque. Le
braconnage était pratiqué, notamment sur le lapin de garenne qui abondait
partout, collets et « fermés » (2), étaient largement utilisés en
l’absence d’armes à feu. Gardes et propriétaires fermaient les yeux, tout le
monde avait faim…
Cependant, le sanglier lui, s’était bien développé, n’étant plus
chassé. Aussi, dès la libération, il fut expressément demandé aux gardes de
réguler au mieux ce cheptel grandissant. Le marquis Philippe de Vibraye était
un veneur assidu. Pour lui, le seul animal digne d’intérêt était le cerf. Il
fallait donc que les « bêtes rousses » (3) soient restreintes à une
densité compatible au bon développement des cervidés. Afin d’optimiser
quiétude, nourriture et sécurité pour les faons naissants, il fallut traquer
le « cochon » (4). Mon père, Auguste Bourgeois, aimait beaucoup la
chasse aux sangliers car pour lui, cet animal était le seul digne d’une chasse
à l’approche. Il est rusé, intelligent, courageux et, à l’occasion, il sait se
défendre. Pour l’aider dans cette tâche, il avait deux fox-terriers… enfin,
plus terriers que fox. Il s’agissait d’un croisement entre ratier et
fox-terrier déjà plus ou moins bâtards. Ces chiens n’avaient rien du standard
que l’on rencontre dans les concours de beauté. Ils étaient de couleur feu,
presque roux, avec quelques taches blanches et noires. Le mâle s’appelait
Clairon, la femelle Trompette. Ce joyeux orchestre était « créancé » (5) sur
le sanglier. Sevrés depuis trop longtemps, ils étaient impatients à chaque
départ de chasse.
- officielle, en battue avec quelques invités de marque et les
trois gardes ;
- en équipe restreinte : les gardes, le régisseur, et le piqueux
;
- seul, à la « billebaude » (6) à l’occasion d’une tournée
de surveillance.
Cette troisième méthode avait sa préférence. Après avoir «
rembûché » (7) un ou plusieurs sangliers, il revenait rapidement sur sa
« brisée » (8) accompagné de ses chiens. Auguste Bourgeois connaissait
parfaitement les zones broussailleuses de chaque parcelle : les hautes «
brémailles » (9), les épines noires entremêlées, les callunes et les
fougères sèches. C’est là que se remisent les sangliers quand le jour se lève.
Ces attaques où il opérait seul ne duraient pas longtemps. Il mettait ses
chiens sur la « brisée », les appuyait en marchant directement vers les zones
fourrées. Deux cas de réaction s’observaient souvent : soit les bêtes
détalaient aux premiers aboiements et filaient droit devant, quittant
l’enceinte, et la chasse était souvent finie, soit tout le monde, ou presque,
restait dans les broussailles, se sentant en sécurité et faisait alors face aux
chiens en tournoyant sur quelques hectares. Là, il y avait danger, et pour les
chiens et pour les cochons. Placé à bon vent, mon père attendait patiemment, un
individu viendrait bien par passer à bonne portée. Parfois, un ragot (10) décidait
de tenir le « ferme » (11). Dans ce cas-là, le garde doit réagir
rapidement car les chiens sont en danger, il doit les appuyer de très près afin
d’apercevoir le cochon et de pouvoir le tirer dans les meilleures conditions
possibles, y compris vis-à-vis des chiens. Par exemple, une laie avec des
petits tentera de défendre sa portée plutôt que de fuir. C’est précisément dans
ces circonstances qu’un jour, mon père et mon frère Raymond alors âgé de 16 ans
étant partis chasser à pied, virent les deux fox mettre au ferme une laie «
suitée » (12). Malgré le courage de la mère, les chiens capturèrent un
jeune marcassin qui s’était trop éloigné de sa protection. Malgré un rappel
rapide des chiens, le petit couinait dans la gueule de Trompette. Mon frère,
avec l’assentiment du père qui veillait, se précipita afin d’arracher le petit
des dents de la chienne. Blessé au côté, il couina encore plus fort lorsque
Raymond réussit à le glisser dans la poche du dos de sa veste carnier qu’il dut
boutonner car, même pas plus gros qu’un lapin de garenne, le marcassin
gesticulait. Comme il était sérieusement blessé, ils décidèrent de rentrer au
plus vite à la Tesserie (13).
La famille s’agrandit
En examinant le marcassin de plus près à la maison, on constata
que sa peau était déchirée sur le flanc. Il fallut la recoudre. Mon père avait
l’habitude, il avait déjà été amené à recoudre les fox blessés par des sangliers.
Ils s’y mirent à deux et, le travail fini, ils installèrent le marcassin dans
une caisse garnie d’une couverture près de la cheminée. Il n’était pas des plus
vigoureux après l’opération. Caché sous la couverture, il ne bougeait plus, ou
plutôt « elle » car, à l’opération, on constata que c’était une laie.
Mes sœurs, ravies de voir arriver ce petit animal inoffensif, si
joli avec ses rayures jaune pâle, si attendrissant, l’adoptèrent de suite. Dès
le lendemain, alors qu’il reprenait goût à la vie, elles s’en occupèrent.
Yvonne soigna sa blessure et lui trouva un nom : elle s’appellera Charlotte.
Huguette se débrouilla pour trouver un vieux biberon afin de la nourrir au lait
de vache. Renée, plus jeune, lui apporta ses meilleures caresses. Charlotte se
rétablit rapidement et, au bout de quelques jours, délaissa le biberon pour
goûter à la pâtée des chiens. Au début, elle vivait à la maison car on
craignait de la voir repartir en forêt. Très vite, choyée, dorlotée, caressée,
gâtée, elle fit partie de la famille. Elle n’eut même aucune rancune envers les
chiens avec qui elle commença à jouer et ces derniers l’adoptèrent comme l’un
des leurs. Le troisième fox du chenil était né.
Un jeune sanglier bien nourri grandit très vite
Charlotte dépassa rapidement la taille des deux fox. Après un mois
d’adaptation, il fut décidé de la laisser gambader dans la cour. À l’heure de
la pâtée, elle mangeait avec les chiens et, très normalement, faisait
copain-copain avec eux, jouant tel un jeune chien. Les semaines suivantes, elle
retrouva une liberté totale. La barrière de la cour restant ouverte, elle
commença à découvrir les alentours immédiats de la maison forestière : les
bois tout proches où elle retrouva le besoin de fouiller, les prés où elle
côtoya les vaches, la mare où elle alla se souiller, enfin, tout ce que font
dans la nature ses congénères. En revanche, elle rentrait tous les soirs, plus
précisément à l’heure du casse-croûte. Dès l’automne venu, les vaches
regagnèrent l’étable et, tout naturellement, Charlotte alla aussi coucher dans
l’étable. Elle adorait s’allonger le long du corps de « Charmante », c’était la
plus docile qui l’acceptait volontiers : pas raciste la vache !.. Charlotte
bénéficiait ainsi de la litière et de la chaleur de l’étable.
Le plus drôle est à venir
Mesurant maintenant entre quarante et cinquante centimètres au
garrot, Charlotte est de taille à devenir un vrai jouet grandeur nature pour
mes sœurs. En effet, la plus hardie des trois entreprit de lui grimper sur le
dos. À défaut de cheval de bois, elle ferait une excellente monture pour des
cavalières de 9-10 ans ! Charlotte acceptait momentanément une gamine sur son
dos, mais lorsqu’elles y montaient à deux ou trois, elle se mettait à tourner
sur elle-même éjectant tout le monde au bout de quelques secondes. Elle était
aussi gourmande de caresses, elle adorait se laisser gratter le dos ainsi que
derrière les oreilles. Après ces câlineries, on pouvait lui monter sur le dos.
Elle se comportait vraiment comme le troisième chien de la maison. Un jour, mon
père partit en tournée en vélo comme souvent, il emmena les deux chiens et
Charlotte, autant dire les trois chiens. Le plus drôle survint quand les deux
chiens prirent la « voie » (14) d’un de ses congénères et partirent en
aboyant. Elle suivit les chiens qui couraient sur le cochon et ne revint que
plus tard avec les deux fox. Lorsque mon père relata cet épisode à la maison,
il précisa avec un sourire malin : je vous confirme que Charlotte n’a pas
aboyé… Mais au fond, il était rassuré : elle n’était pas partie avec ses
congénères. Ce type de chasse où Charlotte prit sa part à la poursuite de ses
congénères se renouvela plusieurs fois. Elle restait parfaitement indifférente
lorsque la traque se terminait par la mort d’un des siens. On comprit que son
vrai plaisir était de courir avec les chiens. Par la suite, elle s’éloigna de
plus en plus de la maison, absente de longs moments, trouvant par elle-même
quelques gourmandises. Cependant, outre la nourriture, un lien que je ne
qualifierais pas d’amitié mais sûrement de reconnaissance était né.
Un après-midi d’automne où tout le monde vaquait aux tâches
domestiques quotidiennes dans la cour et le jardin, mon père entendit des cris
d’effroi provenant de l’orée du bois tout proche. Toute la famille alertée
regarda, inquiète en cette direction, surprise de voir sortir du bois en
courant, deux femmes, panier à la main et réclamant de l’aide ! On comprit
rapidement l’objet de cette peur mal contenue, lorsque l’on aperçut à dix
mètres derrière, notre Charlotte toute guillerette, cherchant un quignon de
pain ou une caresse. Comprenant la scène, toute la famille éclata de rire. Les
deux femmes entrèrent dans la cour, tout essoufflées criant qu’un sanglier les
coursait ! Mon père goguenard leur répondit : « je sais, je l’ai moi-même
envoyé, il est dressé pour chasser les champignonnistes ». Là-dessus,
Charlotte s’est approchée et laissé caresser par les enfants, du même coup,
rassurant les deux femmes qui reprenaient leur souffle.
Dédicace de Philippe de Vibraye à Auguste Bourgeois |
Ces animaux ont une mémoire impressionnante et un flair
incroyable. Je dois relater à ce sujet une anecdote amusante. Il faut rappeler
que nous sommes juste après la guerre, la circulation n’était en rien
comparable à celle d’aujourd’hui. Quelques rares C4 et tractions fréquentaient
les rues, et on croisait plus fréquemment des cyclistes et des voitures à
cheval. Mon père part de la Tesserie pour Cour-Cheverny où il se rend chez son coiffeur.
Il prend soin de refermer la barrière de la cour afin que chiens et cochon ne
le suivent point. Auguste Bourgeois est tranquillement assis dans le fauteuil
du coiffeur, celui-ci en plein travail est brusquement interloqué par un
brouhaha inhabituel dans la rue. Des exclamations, des cris d’effroi, il ouvre
la porte et là, Charlotte fait son show ! Elle avait réussi à sortir de la cour
et à suivre au nez le trajet des 7 kilomètres qui la menèrent jusqu’au salon du
coiffeur. Celui-ci n’en revenait pas, et quelle attraction insolite ! En
quelques minutes un attroupement digne d’une star s’était formé. Quel nez et
quel attachement !...
La fin de l’histoire
Charlotte est restée encore quelques mois à la maison, elle était
belle, d’une taille respectable car adulte maintenant. C’est alors que l’idée
de la présenter au château de Cheverny germa dans l’esprit du régisseur. Ne
serait-elle pas une intéressante attraction pour les visiteurs du château ?
C’est ainsi, qu’au grand dam de la famille, elle fut transférée dans un local
en exposition au vu des visiteurs, au même titre que la meute du chenil. Hélas,
Charlotte n’était pas formatée pour la prison, elle dépérit et mourut
rapidement au grand désespoir de mes sœurs et de mes parents.
Le manque de liberté, une nourriture différente et surtout un
manque d’affection auront concouru à l’issue fatale. On voit bien, dans ce cas
précis qu’un animal sauvage est fait pour vivre en liberté. L’en priver, à
moins d’y apporter énormément de compensations, ce dont elle bénéficiait à la
Tesserie est fortement déconseillé.
Jean de la Fontaine aurait pu dire en conclusion (mais ce n’est
pas une fable) : « La privation d’amour et de liberté conduit à la mort tout
être sensible, y compris un modeste sanglier ».
Michel Bourgeois, mars 2018
(1) Rabat : action de rabattre le gibier vers
une ligne de tir lors d’une battue.
(2) Fermé : consiste à relever un grillage
mobile après que les lapins aient pénétré dans un enclos.
(3) Bêtes rousses : sangliers d’un âge moyen.
(4) Cochon : nom donné au sanglier par les
chasseurs.
(5) Créancé : dressé sur un type de gibier bien
spécifique.
(6) Billebaude : chasser devant soi un peu au
hasard.
(7) Rembûcher : s’assurer qu’un animal est bien
entré dans une enceinte et n’en est pas ressorti.
(8) Brisée : branchette plantée dans le sol à
l’endroit où l’animal est entré dans l’enceinte.
(10) Ragot : sanglier mâle vivant souvent seul,
qualifié de vieux quand il est âgé.
(11) Ferme : tenir le ferme : sanglier décidé à
faire face aux chiens et aux chasseurs, souvent dans un endroit très
broussailleux.
(12) Suitée : femelle suivie d’une portée
encore allaitée ou en bas âge.
(13) La Tesserie : ferme située dans la forêt
de Cheverny, aujourd’hui disparue.
(14) Voie : odeur laissée par un gibier après
son passage.
(15) Compagnie : groupe d’individus de tous
âges, souvent mené par une femelle plus âgée.
Cet article a été publié en
exclusivité dans le livre « Les grandes heures de Cheverny et Cour-Cheverny en
Loir-et-Cher... et nos petites histoires ». Éditions Oxygène Cheverny en
novembre 2018.
La Grenouille n°46 – Janvier
2020
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Merci de nous donner votre avis sur cet article, de nous transmettre un complément d'information ou de nous suggérer une correction à y apporter