Cour-Cheverny et la famille Ouvrard

Dominique Ouvrard est né en 1953 à Cour-Cheverny et y a toujours habité ; il a donc une bonne connaissance du village et de ses habitants. Il nous a ouvert ses archives et permet ainsi à La Grenouille de compléter certains sujets déjà publiés dans nos colonnes et de découvrir de nouvelles informations concernant nos villages en général et sa famille en particulier.

La famille Ouvrard à Cour-Cheverny
Dominique nous a évoqué sa longue carrière d’électricien chauffagiste : après trois ans d’apprentissage aux établissements Boireau à Cour-Cheverny, il a passé 40 ans, de 1972 à 2012, au service de l’entreprise de Bernard Sinet, devenue « Entreprise Nouvelle Sinet » en 2000. Cette entreprise a été reprise en 2014 par Axel Féron sous le nom Sogeclima sas. Et la boucle est bouclée, car c’est Dominique qui a formé Axel comme apprenti dans les années 2000…

La famille Ouvrard à Cour-Cheverny
Une histoire de famille
Nous commençons par découvrir cette photo datant de 1923 ou 24, prise devant la boutique de son arrière-grand-père Vrain (1) Alphonse Pelletier, installé comme bourrelier au 57 (2) rue Nationale à Cour-Cheverny, avec leur petit-fils Serge, le père de Dominique. Le bâtiment ancien, vétuste, a été démoli dans les années 70 et un nouvel immeuble a été reconstruit au même endroit, où s’est installée la librairie maison de la presse Lesage. Le restaurant « La Station » y est ouvert depuis quelques années.

La famille Ouvrard à Cour-Cheverny
Un mariage qui se présentait mal
La fille d’Alphonse et de Victorine, Marie- Louise (1891-1926), épousera Georges Ouvrard (1887-1968).
Ce mariage est un petit miracle, ou le résultat d’une volonté farouche du couple pour s’unir, car l’affaire se présentait mal, comme nous l’indique une lettre du beau-frère de Georges (le mari de sa soeur), adressée aux parents de la future mariée deux ans auparavant (voir cicontre)… Cette correspondance présente un caractère intime, mais nous avons fait le choix de la publier, avec l’autorisation de Dominique, car elle permet d’évoquer certains usages d’il y a plus d’un siècle et depuis longtemps révolus.… Son contenu peut surprendre, mais il faut savoir qu’à cette époque, selon la loi du Code civil napoléonien de 1804, il fallait, pour se marier, le consentement des parents de la demoiselle si elle avait moins de 21 ans, et de ceux du monsieur s’il avait moins de 25 ans (3). On peut donc c o m p r e n d r e que l’auteur de cette lettre a agi en son âme et conscience, en assumant les responsabilités qui étaient les siennes vis-à-vis de Georges. Et ce n’est que deux ans et demi plus tard, le 6 mai 1911, que Marie-Louise épouse Georges à la mairie de Cour-Cheverny...

« Châtellerault [la famille Ouvrard est originaire de la Vienne], 18 décembre 1908 Monsieur Pelletier, Ayant eu connaissance de plusieurs lettres de votre demoiselle écrites à mon beaufrère Georges Ouvrard dont j’ai été le tuteur, je viens vous informer, comme vous le savez probablement déjà, qu’il vient de s’embarquer pour Saïgon. Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, mais cependant je me fais un devoir de vous donner un conseil, c’est celui de faire renoncer votre demoiselle aux projets de mariage qui ont été faits sans mon accord avec mon beaufrère. …/… D’abord, vous savez qu’il n’a pas l’âge de se marier et d’autre part son engagement de 5 ans dont il lui reste 3 à faire ne lui permettrait pas de se lier. C’est par là qu’il aurait du reste, dû commencer ; son âge et le temps lui restant à faire aux Colonies auraient dû l’empêcher, s’il était sérieux, de faire des promesses qu’il sait ne pouvoir tenir. Certes Georges est un bon garçon, mais il n’a rien de ce qu’il faut pour se mettre en ménage, il est excessivement volage et je ne serais pas autrement surpris que vous vous en aperceviez bientôt. En outre, il ne sait pas travailler et il est incapable de gagner sa vie et il n’a aucune instruction. C’est du reste la raison pour laquelle le conseil de famille s’est réuni en vue de le faire s’engager pour y faire sa carrière militaire car dans la vie civile il ne gagnait pas sa vie. Le but de ma lettre est de vous faire connaître que son engagement a été très difficile à contracter, mais puisqu’il y est, ce serait pour lui une mauvaise affaire que de le laisser entraîner par une amourette, qui l’empêcherait de s’engager. La situation serait ensuite très délicate et pourrait lui faire regretter, mais un peu tard, de n’avoir pas écouté les bons conseils que je lui ai toujours donnés depuis cinq ans qu’il a perdu sa mère et qu’il était chez moi, et je me demande ce qu’il pourrait bien faire lorsqu’il serait libéré avec entre les mains aucun moyen de gagner sa vie. Excusez-moi de la permission que je prends pour vous écrire exactement la situation, mais j’estime qu’étant donné ma qualité d’ex-tuteur de Georges, je devais vous fournir ces renseignements qu’il a probablement omis de vous donner. Je termine en vous laissant le soin d’en informer votre demoiselle et de lui faire comprendre qu’il serait préférable également pour elle de rompre la relation déjà établie, peut-être à la légère ; je dis à la légère car j’estime que lorsque l’on ne s’est vu que deux fois, on n’est pas suffisamment fixé pour établir des relations. Je vous présente, Monsieur, mes salutations empressées. Signé L. B. »
La famille Ouvrard à Cour-Cheverny

La famille Ouvrard à Cour-Cheverny
Comme évoqué dans la lettre de son beau-frère, le registre matricule militaire de Georges (où sa profession de sellier est mentionnée) nous indique qu’il s’engage pour cinq ans au 3 e régiment d’infanterie coloniale (3 e RIC) basé à Rochefort le 19 décembre 1906, puis passe au 11 e RIC, puis au 7 e RIC, puis dans la réserve de l’armée en décembre 1911. Moins de trois ans plus tard, il est rappelé à l’activité par décret de mobilisation du 1er août 1914 et intègre le 3 e RIC le 3 août 1914. Il sera démobilisé le 29 mars 1919.

Durant ces dix années de vie militaire, Il participe à une campagne en Cochinchine (4) de décembre 1908 à octobre 1910 (période de paix), puis aux campagnes contre l’armée allemande en France en 1914 et 1915, puis vraisemblablement sur le front d’Orient (Dardanelles et Balkans) de 1916 à 1918. Dans les années 20, Georges reprend la succession de son beau-père comme bourrelier, toujours rue Nationale à Cour-Cheverny, ce qui nous prouve qu’il avait acquis certaines compétences, contrairement à ce qu’affirmait son tuteur quelques années auparavant…
Georges Ouvrard a été évoqué plusieurs fois dans nos lignes (5), notamment dans une chanson de 1930 écrite par Henri Lecomte, et dans une autre de 1945 (auteur inconnu). Un témoin de l’époque dit de lui : « Il faisait partie de la troupe de théâtre et ne savait pas souvent son rôle ou n’avait pas bonne mémoire ». Il était également pompier volontaire et aussi « tambour de ville », annonçant régulièrement les informations locales aux quatre coins du village, comme certains anciens s’en souviennent encore, dans les années 50. Il animait également certaines ventes aux enchères chez des particuliers. Tous ces éléments et les témoignages à son sujet permettent de le classer parmi les citoyens dévoués et bons vivants du village…

La famille Ouvrard à Cour-Cheverny
Serge, le fils de Georges et Marie-Louise, naît le 29 juin 1921
Serge aura une enfance difficile, car il perd sa mère à l’âge de cinq ans. Une photo de 1936 nous le montre faisant partie de l’Étoile Sportive de Cour-Cheverny section ping-pong (créée en 1930).
Ses attestations de travail nous indiquent qu’après avoir été employé chez Maître Liège, notaire au 6 boulevard Munier, il devient, le 15 septembre 1937, à 16 ans, comptable chez Roger Marionnet, courtier en vins installé dans la grande maison située à l’angle de la rue Barberet et de la rue Gambetta et dans le bâtiment de la place Gambetta occupé ensuite par le magasin l’Union et aujourd’hui par le cabinet médical.

La famille Ouvrard à Cour-Cheverny
Les années de guerre
En 1942, Serge Ouvrard est réquisitionné, comme des centaines de milliers de travailleurs français, par le Service du Travail Obligatoire (STO) instauré par l’Allemagne nazie occupant la France à cette époque, et imposé par un décret du Gouvernement de Vichy. Il part le 10 novembre 1942, et est affecté à l’usine Electromechanick de Alt-Habendorf (6) en Tchéquie, occupée à l’époque par les Allemands. Il en reviendra le 15 juin 1945, rapatrié au centre de Hayange en Moselle. Comme la plupart des hommes ayant vécu cette réquisition, il parlera très peu à ses proches de ces 31 mois passés loin de son village natal…

La famille Ouvrard à Cour-Cheverny
Retour au village
Il reprend ensuite son métier de comptable chez Roger Marionnet, puis aux établissements Roussely, négociant en vins à Angé et dans plusieurs entreprises des environs. Il épouse Marie-Thérèse Lucas (7) le 22 mars 1952 à Villeau en Eure-et-Loir, commune de naissance de son épouse. Le couple habitait au n° 2 (maintenant le n° 7) boulevard Carnot à Cour-Cheverny, dans la maison qui porte encore aujourd’hui le nom de « La Mal tournée ». C’est l’occasion de préciser que cette dénomination n’a rien de péjoratif : elle exprime simplement le fait que la façade de cette maison est perpendiculaire au boulevard Carnot, contrairement aux autres maisons du boulevard qui sont orientées dans l’autre sens…
Comme pour son père, nous avons déjà évoqué Serge Ouvrard dans nos colonnes, notamment en tant que membre du groupe des Joyeux Fantaisistes créé par Georges Berrué, Gilbert Trousselet et Pierre Bellanger (7) dans les années 30.
Serge Ouvrard décède le 5 février 1978 à l’âge de 57 ans.
La famille Ouvrard à Cour-Cheverny

Merci à Dominique Ouvrard de nous avoir permis de compléter la mémoire de nos villages au travers de l’historique de sa famille. 

P. L.

(1) Vrain est un prénom rencontré dans le Loiret, en fait dans toute la Beauce, surtout avant 1850, avec sa déclinaison féminine Vraine et un dérivé Vrine (nominis.cef.fr).
(2) La numérotation de la rue Nationale a changé depuis cette époque : c’est aujourd’hui le n° 66.
(3) La loi a été définitivement abolie en 1933.
(4) La Cochinchine est une ancienne colonie française, annexée en 1862 par le traité de Saïgon. En 1887, la colonie de Cochinchine est intégrée à l’Indochine française lors de la formation de celle-ci (Wikipédia).
(5) Voir « Les grandes heures de Cheverny et Cour- Cheverny en Loir-et-Cher… et nos petites histoires » - Éditions Oxygène Cheverny 2018 – page 179 : « Les commerces et les artisans de Cour-Cheverny – Revue chantée ».
(6) Alt-Habendorf est la traduction allemande de Stráž nad Nisou, nom actuel de la ville, située à 90 km au nord de Prague.
(7) Marie-Thérèse Ouvrard, âgée aujourd’hui de 95 ans, est une lectrice assidue de la Grenouille et fidèle adhérente de notre association Oxygène Cheverny depuis de nombreuses années.
(8) Voir « Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher : À la poursuite de notre histoire » - Éditions Oxygène Cheverny 2022 - page 235 « Les Joyeux Fantaisistes ».

La Grenouille n°64 - Juillet 2024

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