Des rues et des Hommes à Cour-Cheverny

 Des rues et des Hommes (ou des femmes) à Cour-Cheverny(1)

La commune de Cour-Cheverny possède environ 140 avenues, rues, ruelles, boulevards, voies, allées ou places dont une vingtaine portent un nom de personne. Certaines d’entre elles sont célèbres natio­nalement ou internationalement (Victor Hugo, Sadi Carnot, Léon Gambetta…), d’autres le sont plus localement et d’autres enfin n’évoquent rien à la plupart des habitants de la commune, qui s’interrogent parfois sur l’origine de ces appellations. De la même façon que nous nous intéressons à l’origine des noms de lieudits, il nous a paru utile de répertorier ces rues associées à des personnages afin que certains, surtout les plus méconnus, ne tombent pas dans l’oubli…

À noter que seule la commune de Cour- Cheverny possède des rues portant le nom de personnes ; les rues de Cheverny ne portent que des noms dont l’origine est liée à des lieudits ou/et à la topographie locale.

Des rues et des Hommes à Cour-Cheverny
Préparatifs du marché avenue de la République
La désignation des rues de Cour-Cheverny en 1905
« Lors de la réunion extraordinaire du Conseil municipal du 2 avril 1905 et sur proposition du maire, Monsieur Mahoudeau, le Conseil décide d’attribuer aux rues et places du bourg les dénominations suivantes : les rues Martinet et Gilette conservent leur appellation d’origine. Les noms de certaines rues comme Barberet, Munier, Denet, Ribeiro, Decuves, Leroy, Fourché, ont été attribués pour perpétuer le souvenir de généreux bienfaiteurs commu­naux. Les autres noms ont été choisis parmi ceux d’hommes illustres qui, par leur dévoue-ment et leur patriotisme ont contribué au déve­loppement de nos institutions actuelles. Le Conseil décide que des plaques indicatrices seront posées à l’entrée de chaque rue ou place (ce qui est une innovation), et charge le maire d’en faire l’acquisition ».

Des rues et des Hommes à Cour-Cheverny
Rue de Bracieux devenue rue Barberet
Nous présentons ci-dessous un aperçu des rues concernées par cette décision, avec plus ou moins de détails, certains personnages faisant l’objet d’articles plus complets parus ou à paraître dans notre revue, d’autres étant très connus et pour lesquels vous savez déjà tout… Figurent aussi dans cet inventaire des rues portant des noms d’événements particu­liers (République, Convention, etc.).

• Place Victor Hugo
Victor Hugo (1802-1885) : on ne le pré-sente plus… Auparavant place de l’Église. Communément, on a toujours, et encore aujourd’hui, employé les deux noms pour désigner cette place.
En juillet 1928, il est prévu une voie nou­velle passant derrière l’église (alors nommée impasse Berrué-Marteau) rejoignant la rue Augustin Thierry. Du fait de nombreux litiges avec les riverains et l’impossibilité de trouver un accord avec la municipalité quant au prix du terrain, la jonction ne fut jamais réalisée et cette voie est restée une impasse...

• Place de la République (et avenue)
Auparavant : place de la Mairie. En 1906, suite à une demande, le Conseil municipal autorise le maire « à faire abattre les quelques arbres de l’avenue de la République qui, pour la plupart sont morts, et en raison de leur peu de valeur, à les vendre à l’amiable au mieux des intérêts de la commune, sans avoir recours à une adjudication ».
En novembre 1921, le conseil décide « la pose de chaînes pour attacher les chevaux les jours de marché, à l’emplacement le mieux approprié de la place pour ne pas gêner la circulation. Plus tard, il fait poser des barres ou traverses destinées à recevoir les licols ou tous autres liens qui empêchent les animaux de circuler librement sur la place du marché ».
En 1925, « des travaux d’assainissement sont réalisés sur la partie située devant la salle des fêtes (l’actuelle mairie) où se tient le marché, dans la saison d’hiver, afin que les vendeurs et acheteurs ne soient plus obligés de patauger dans la boue, sur un terrain rendu boueux par le déversement des gouttières avec le marché public et le piétinement sur place pendant les quelques heures que dure la vente des produits. Après l’exposé des frais : achat de grilles, buses, etc., nécessités pour rendre la place saine et praticable, le Conseil approuve le devis de 2 000 francs, et demande l’exécution des travaux, avec le plus d’économie possible ».
À noter qu’en mai 1940, Louis Sauvage, adjoint faisant fonction de maire, l’assemblée communale donne le nom du maréchal Pétain à l’avenue de la République, « en l’honneur des services que le chef de l’État rend à la patrie (1)L’Histoire fera que quelques années plus tard, cette avenue reprendra son nom d‘origine.

• Rue Nationale
Auparavant : Grande Rue.

Des rues et des Hommes à Cour-Cheverny
La Grande Rue est devenue Rue Nationale en 1905.
En réalité, lorsqu’en 1905, le Conseil muni­cipal de Cour-Cheverny décide de substituer le nom de rue Nationale à celui de Grande Rue, la route de Blois à Romorantin était une route départementale qui ne devint nationale qu’en 1931. Ce changement de nom n’était, en fait, dû qu’à un « élan » républicain (la IIIe République s’étoffait) du Conseil qui, dans la même délibération, rebaptisa la place de la Mairie place de la République, la rue de Fougères rue Félix Faure et l’avenue de la Gare boulevard Carnot. Pour ce qui est de la route nationale, son histoire commence à la fin du XVIIIe siècle, peu de temps avant la Révolution française, époque à laquelle fut construite entre 1770 et 1776 la nouvelle route de Blois à Romorantin (2).

Rue Félix Faure
Auparavant : rue de Fougères. Félix Faure (1841-1899) : président de la République du 17 janvier 1895 jusqu’à sa mort.

• Rue Denet
Auparavant : rue dite Thori (nom d’un proprié-taire de l’endroit). Louis Joseph Denet : maire de Cour-Cheverny sous la Restauration, du 21 avril 1822 au 9 octobre 1831, puis conseiller municipal pendant la Monarchie de Juillet durant le mandat du maire Jean Touchain à partir du 3 mai 1842, sous la IIe République. Il décède en 1850. M. Denet a fait un don de 4 000 francs au bureau de Bienfaisance.

Des rues et des Hommes à Cour-Cheverny
Augustin Thierry
• Rue Augustin Thierry (et ruelle)
Auparavant : rue Creuse.
A u g u s t i n Thierry est né en 1795 à Blois et décédé en 1856 à Paris. Il est
« reconnu comme l’un des premiers his­toriens à avoir travaillé sur des sources originales ; il se démarque de ses homologues contempo­rains par une narration très vivante et presque romancée, mêlant érudition et imagination. On lui doit aussi la première étude critique des institutions communales françaises » (3). Il a donné son nom en 1872 au collège communal de Blois, qu’il a fréquenté de 1806 à 1811 avant d’entrer à l’École Normale.
En 1872, le maire communique au Conseil une lettre du préfet notifiant qu’un arrêté du mois de janvier du ministre de l’Intérieur accorde à la commune une subvention de 300 francs pour travaux d’utilité communale. Après consultation des propriétaires présents au Conseil, Messieurs de Sèze, Martinet, Cochet et Grasset, il est décidé que cette somme servirait « aux travaux de terminaison de la rue Creuse, et à l’achat d’un terrain mitoyen ». En 1924, un élargissement de la rue Augustin Thierry est demandé par le maire, dans les parties non encore bâties. « Le peu de largeur de cette voie conduisant à la gare des marchandises rend la circulation difficile quand deux véhi­cules se rencontrent ». Un plan d’alignement de cette voie est demandé. En janvier 1925, « l’élargissement du chemin vicinal n°13, rue Augustin Thierry est reconnu comme répon­dant à un besoin réel et incontesté. La largeur est limitée à 8 m, de plus il est admis la construction de trottoirs avec demi-caniveaux ; la largeur de la chaussée empierrée se trouvera de ce fait sensiblement élargie, de sorte que la circulation pourra s’y faire normalement ». Le projet est voté par 10 voix contre 2.
En 1926, le maire sollicite M. d’Ouvrier, pro­priétaire du château de La Favorite et des nombreuses terres l’entourant, pour acheter une bande de terre de 73 m² lui appartenant, au prix de 4 francs le m² pour élargir la rue. Un autre propriétaire est également sollicité pour une bande de terrain de 10 m de large, au même prix. Ce qui est accepté par le Conseil qui charge le maire de conclure ces achats.

Des rues et des Hommes à Cour-Cheverny
L’avenue de la Gare, devenue boulevard Carnot.
Boulevard Carnot
Auparavant : avenue de la Gare. Sadi Carnot (1837-1894), président de la République fran­çaise de 1887 à 1894, année où il fut assas­siné. C’est en 1916 que le maire soumet au Conseil le projet d’élargissement de la ruelle allant du chemin de grande communication n°2 (actuelle rue Barberet) au chemin vici­nal n°3 (rue Augustin Thierry). Une enquête dévoile qu’une protestation collective conte­nant 62 signatures a été déposée, contestant l’utilité du projet et les intentions du Conseil municipal concernant les dépenses à enga­ger. Un argument mis en avant est l’inopportu­nité du projet en raison de l’état de guerre. Or ce projet a été élaboré début 1914, avant les hostilités. Il s’agit de terminer les formalités. De plus, « le gouvernement a exprimé le désir que les affaires reprennent leur marche normale pendant la guerre ». Le Conseil n’a pas l’intention d’engager des dépenses nouvelles pendant les hostilités, mais de ter­miner une affaire en litige... La protestation reproche également la dilapidation des fonds communaux ; le maire prouve que « ce sont des travaux d’assainissement qui ont été faits pour l’embellissement de la commune et réalisés à l’aide de "bonis", à la fin de chaque exercice. Et ce projet sera réalisé de la même façon. De plus, ce projet va contribuer à créer des emplacements pour bâtir et ainsi contribuer à l’embellissement de la commune. L’élargissement se fera au fur et à mesure des demandes d’alignement en payant aux propriétaires le terrain qui leur sera pris ».

Des rues et des Hommes à Cour-Cheverny
Boulevard Munier, autrefois rue de la Gendarmerie
Rue Barberet
Auparavant : rue de Bracieux.
En 1862, Mme Barberet, de Pont-Chardon, fait don de 700 francs à la commune « valeur approximative de l’ancien cimetière » selon elle, en assortissant cette offre de certaines conditions (4) . Mme Barberet a fait « don de 20 000 francs au bureau de Bienfaisance, plus l’emplacement de l’usine à gaz, sur lequel a été construit le monument aux Morts en 1922- 1924 et inauguré en 1924 ».

• Impasse de la Convention
Auparavant : rue de la Convention. La Convention nationale est un régime poli-tique français qui gouverne la France du 21 septembre 1792 au 26 octobre 1795 lors de la Révolution française. Elle succéda à l’Assemblée législative et fonda la Première République. Elle fut élue, pour la première fois en France, au suffrage universel masculin afin de donner une nouvelle constitution à la France, rendue nécessaire par la déchéance de Louis XVI lors de la journée du 10 août 1792 (3).

• Boulevard Munier
Auparavant : rue de la Gendarmerie (5).
Louis Laurent Munier, né le 16 janvier 1788 à Cour-Cheverny, ancien négociant en vin à Paris, se retira à la fin de sa vie dans le faubourg de Vienne à Blois. À sa mort le 6 août 1869, […] « par testament, il a légué à la ville de Blois une somme suffisante à l’achat de 200 francs de rente perpétuelle, lesquels doivent être employés à l’acquisition de quatre livrets de caisse d’épargne à distribuer chaque année à quatre enfants de 12 à 16 ans et sortant des écoles laïques de Blois » (6). En 1955 et 1956, 50 francs sont attribués à 3 filles et 1 garçon de Cour-Cheverny ; de 1957 à 1960, 250 francs sont attribués à 2 filles et 2 garçons chaque année ; en 1961, 2,50 nouveaux francs à 2 filles et 2 garçons ; et jusqu’en 1966, 5 nouveaux francs sont attri­bués chaque année. Il semble qu’il n’y ait plus eu d’attribution après cette date.

Des rues et des Hommes à Cour-Cheverny
Rue Fourché
• Rue Fourché (parfois nommée rue- Fourche)
Auparavant : rue basse de l’Abreuvoir (2).
« M. Fourché a fait un don de 1 000 francs au Bureau de bienfaisance, pour les pauvres de la commune ».

• Rue Gambetta
Auparavant : rue Neuve ou rue de l’Église. Léon Gambetta (1838-1882). Membre du gouvernement de la Défense nationale en 1870, chef de l’opposition dans les années suivantes. Président de la Chambre des dépu­tés (1879-1881), puis président du Conseil et ministre des Affaires étrangères du 14 novembre 1881 au 30 janvier 1882 (3).

• Rue Decuves (écrit parfois Descuves) 
Etienne Philippe Decuves, propriétaire d’une closerie au Tertre à Cour-Cheverny. Par déli­bération du conseil municipal du 29 août 1822, Le maire, Louis Denet, informe que, « par tes­tament du 8 avril 1822, M. Decuves Étienne Philippe a fait don et légué au Bureau de Bienfaisance de Cour-Cheverny d’une rente annuelle et perpétuelle de 100 francs hypo­théquée sur sa closerie du Tertre, pour les pauvres de Cour-Cheverny ».

• Rue de Saint-Aignan
Auparavant dénommée « la ruelle menant à la Fontaine Saint-Aignan ».

• Impasse Ribeiro.
M. Ribeiro a fait un don de 2 000 francs au Bureau de Bienfaisance. Le document indique « Impasse conduisant aux maisons Leroux » mais on ignore ce que désigne ce terme.

• Rue Leroy
Lors de sa séance du 13 août 1882, le maire donne au Conseil municipal communi­cation du testament olographe fait par Marie Alexandrine Le Roy, demeurant à Versailles, où elle est décédée. Elle lègue les sommes ci-après désignées « que mes légataires ne toucheront qu’au décès de mon mari… Aux communes de Cour et Cheverny (Loir-et- Cher) la somme pour chacune d’elles de six cents francs qui sera plus particulièrement employée pour les orphelins ». M. Leroy a donné une rente annuelle et perpétuelle de 22 francs en faveur d’un orphelin de la commune de Cour-Cheverny.

Pour d’autres rues, la décision du Conseil municipal n’est pas datée à ce stade de nos recherches, mais nous pouvons cependant publier quelques précisions :

• Rue Martinet
Auparavant : rue de Pigelée. Ce nom désigne maintenant la voie qui part du giratoire et longe la RD 765.
Eugène Martinet : conseiller municipal sous le Second Empire durant le mandat de Louis Pierre Ganne, à partir du 14 août 1853, puis président par délégation spéciale (et non maire) de Cour-Cheverny désigné par le préfet sous le Second Empire, du 29 sep­tembre 1870 au 11 mai 1871. Il sera à nou­veau conseiller municipal durant le mandat du maire Alphonse Bonamy du 11 mai 1871 au 3 janvier 1886.

• Square Fernand Brunet
C’est une dénomination méconnue car il n’y a pas de plaque la signalant, mais l’emplace­ment du Monument aux morts est bien nommé ainsi, comme indiqué sur le site de la mairie. Edouard Fernand Brunet est né en 1893 à Savigny sur Braye. Engagé volontaire en 1913 à Cholet, il entreprend une longue carrière militaire qui le mènera au grade de lieutenant-colonel. Il combat durant les 5 années de la Première Guerre mondiale, notamment à Verdun. Il est blessé à deux reprises en 1916 et 1917, et reçoit de nombreuses médailles et citations qui soulignent son engagement et sa bravoure au combat. Il épouse en 1921 Rolande Leroux originaire de Cour-Cheverny où le couple s’installe. Cette même année, il intègre l’École militaire de Fontainebleau comme instructeur, puis devient professeur adjoint à l’École militaire de l’infanterie en 1925 et intègre l’École supérieure de guerre en 1931. Il est fait prisonnier le 26 juin 1940 et envoyé à l’OFLAG XB (7) de Nienburg-sur- Weser en Allemagne pendant 5 ans. Il est libéré le 26 avril 1945 par les Alliés. Revenu à Cour-Cheverny à la fin de sa carrière militaire, il en devient le maire en 1953 jusqu’à son décès en 1970.

Plus tard
Suite à la délibération municipale du 12 décembre 1964, le maire décide « d’honorer la mémoire de deux enfants de Cour-Cheverny qui ont acquis une certaine notoriété dans les arts » : à savoir Pascal Forthuny et Paul Renouard.

Des rues et des Hommes à Cour-Cheverny
Pascal Forthuny
• Rue Pascal Forthuny
Pascal Forthuny (1872-1962) (8). Forthuny est le pseudonyme de Georges Cochet, érudit, artiste peintre, poète, romancier et sinologue. Son père était né à Cour-Cheverny et Pascal Forthuny venait très souvent à Cour-Cheverny chez ses grands-parents. À la disparition de ces derniers, il fréquentait l’hôtel des Trois Marchands, et s’il n’y avait plus de chambre disponible, il logeait à proximité chez l’artisan bourrelier-matelas­sier Eugène Berrué, dont le père était né à Cour-Cheverny (à l’emplacement actuel du Crédit Agricole).
Pascal Forthuny avait aussi des dons de médium et a publié de nombreux ouvrages traitant des phénomènes psychiques. Extrait de la délibération du conseil municipal du 8 août 1960 : « Le maire, M. Brunet, lit au conseil la lettre de Pascal Forthuny du 12 janvier 1960 qui offrait à la commune 480 exemplaires de ses oeuvres (parmi lesquelles « Pour les roses futures » - 1955 - Éditions de l’ICP à Paris), sous la seule condition d’en prendre livraison à Paris, boulevard de Magenta, et d’en disposer au mieux pour maintenir le souvenir de l’auteur dans notre commune, où il a passé son enfance et sa jeu­nesse ». Le Conseil décide d’accepter cette offre. Le transport et leur dépôt à la mairie de Cour-Cheverny ont lieu le 27 juin 1960, par les messageries Chandon de Blois, pour un mon-tant de 22,44 NF que la commune mandatera au transporteur.
Citons également le « Prix de poésie Pascal Forthuny » : c’est un prix annuel de l’Acadé­mie Française créé en 1959, qui récompense un auteur de poèmes de deux cents vers maximum, quel que soit le genre. Il a été décerné de 1966 à 2006.

Des rues et des Hommes à Cour-Cheverny
Paul Renouard
• Rue Paul Renouard
Paul Renouard : peintre et illus­tra-teur, né à Cour-Cheverny en 1845. Issu d’une famille modeste (son père est sabo­tier) d’origine solognote, il part, dès l’âge de 14 ans, à Paris pour gagner sa vie en tant que peintre en bâti-ment, puis se consacre à son art, dans lequel il rencontre beaucoup de succès (9).
En février 1924, Edouard Fillay, président de l’école de la Loire à Blois, par courrier au maire de Cour-Cheverny, demande « à ce que le nom du maître Paul Renouard, enfant du pays, soit donné à une rue ou à une place de la localité, en souvenir de ce grand artiste, parti d’une origine tout à fait modeste et qui arriva à la plus haute notoriété artistique ». Le Conseil municipal de Cour-Cheverny décide de donner à la salle des délibérations du conseil le nom de Paul Renouard, et de faire apposer une plaque en marbre sur la façade de la maison qui a vu naître cet illustre enfant du pays, et perpétuer ainsi le souvenir de cet artiste que fut Paul Renouard.
Au n° 82 de la rue Nationale, on peut voir la plaque « Maison natale de Paul Renouard - 1845-1924 ».
À noter que l’école primaire publique de Cour- Cheverny porte également son nom.

Des rues et des Hommes à Cour-Cheverny
Rue Gilette dans sa partie
devenue aujourd’hui avenue de Verdun.
Rue Gilette
Nous n’avons pas retrouvé l’origine exacte de la dénomination de cette rue. L’hypothèse la plus vraisemblable serait que le « Chemin vicinal n°7 » désigné ainsi en 1877 et même avant 1854 (10) aurait pris le nom de rue Gilette du fait qu’il menait à une maison ou un terrain appartenant à un propriétaire portant ce nom, comme nous l’avons déjà explicité pour d’autres lieux (11).
Précisons également que Gilette est un pré-nom féminin assez rare, utilisé notamment dans les années 1920, ou masculin très ancien comme l’indique le site généalogique Filae, devenu également un patronyme.
En 1907, les propriétaires de la rue Gillette adressent une pétition au maire, demandant à ce « que les ormeaux plantés dans cette rue soient abattus car ils causent aux propriétaires riverains des dégâts appréciables de nature à motiver cet abattage, mais que d’un autre côté leur ombrage est très utile en été, et est un embellissement pour le pays. A l’unanimité, il est décidé que ces arbres seront vendus et abattus, à la condition qu’ils soient remplacés par d’autres d’une essence moins nuisible et plus belle, et que les propriétaires consentent à les laisser planter à la même distance de leur propriété que ceux existants de manière à ne pas rétrécir la voie ».

• Autres voies urbaines de la commune
En mars 1966, « Les amicales d’Anciens com-battants et Victimes de guerre, des Anciens prisonniers de guerre ont adressé à la mairie des courriers demandant que des noms, com­mémorant des grandes dates des campagnes 1914-1918 et 1939-1945 soient donnés à des voies urbaines de l’agglomération. Seul le monument aux morts et un square main-tiennent ces souvenirs à Cour-Cheverny ».

Le Conseil à l’unanimité décide :
« de dénommer boulevard de Verdun (aujourd’hui avenue) la partie de la rue Gillette entre le carrefour de Talcy (RD 102) et le bou­levard Munier. Le nom de rue Gillette restera à la partie de cette rue entre le boulevard Munier et la RN 765 ».
« de réserver le nom de rue du 8 Mai 1945 à la partie de la voie communale n°3 entre son intersection avec la RN 765 (actuellement rue Nationale) et le passage à niveau des Carelles. Cette dénomination ne sera effective qu’après le classement dans la voirie urbaine de cette portion de voie communale n°3. Ce qui sera fait dans de brefs délais puisque des constructions sont déjà réalisées dans le lotissement bordant ces voies ».

Dans cette même catégorie, citons également la rue du 11 Novembre 1918 et la rue des Anciens combattants d’Afrique du Nord (AFN) qui ont été tracées sur l’ancienne voie de chemin de fer Blois-Romorantin ; les anciennes maisons de garde-barrière dite des Carelles et celle de la rue Barberet en sont les témoins.

Les autres voies et lieudits de Cour- Cheverny
Sur les plans et/ou les cartes, on repère environ 300 noms pour désigner l’ensemble des voies et lieudits de la commune… : un beau programme de recherche, quand on sait que jusqu’à présent, nous n’avons évoqué qu’une cinquantaine d’entre eux dans nos publications…

P. L. & F. B.

Sources :
L’essentiel des éléments publiés ci-dessus ont été ras-semblés par Françoise Berrué, extraits des archives municipales de Cour-Cheverny. Certains d’entre eux ont été publiés dans les Bulletins municipaux de 1989 à 2004. Nous remercions Jean-Alain Jutteau, petit-fils de Fernand Brunet qui nous a donné accès aux archives de sa famille

(1) La Grenouille n°45 – « La vie difficile à Cour-Cheverny de 1939 à 1947 » / Françoise Berrué.
(2) Extrait du livre « Les grandes heures de Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher… et nos petites histoires - Éditions Oxygène Cheverny 2018 - page 104.
(3) Wikipédia.
(4) Extrait du livre « Les grandes heures de Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher… et nos petites histoires - Éditions Oxygène Cheverny 2018 - page 112.
(5) Extrait du livre « Les grandes heures de Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher… et nos petites his-toires » - Éditions Oxygène Cheverny 2018 - page 120 et La Grenouille n° 45 – « Quand La Grenouille mène l’enquête… à propos de la Gendarmerie ».
(6) Blois, le dictionnaire des noms de rue - Pascal Nourisson – Editions CLD – 2003
(7) OFLAG : abréviation de Offizier-Lager « camps d’offi-ciers » ; c’est le nom donné en Allemagne aux camps de prisonniers de guerre destinés aux officiers durant la Seconde Guerre mondiale (Wikipédia).
(8) Extrait du livre « Les grandes heures de Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher… et nos petites histoires » - Éditions Oxygène Cheverny 2018 - page 102.
(9) La Grenouille n°47 - « Paul Renouard croque les animaux de la ferme » ; et La Grenouille n°16 - Juillet 2012 - « Renouard de Cour-Cheverny ».
(10) Extrait du livre « Les grandes heures de Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher… et nos petites histoires - Éditions Oxygène Cheverny 2018 - page 120.
(11) Extrait du livre « Les grandes heures de Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher… et nos petites histoires » - Éditions Oxygène Cheverny 2018 - page 295.

La Grenouille n°52 - Juillet 2021

La famille Poisson, charpentiers de père en fils

La famille Poisson, charpentiers de père en fils à Cour-Cheverny de 1905 à 2009

La famille Poisson, charpentiers de père en fils à Cour-Cheverny de 1905 à 2009
Le livret d'ouvrier d'Alphonse Aristide Poisson,
charpentier daté du 11 juillet 1896 et
validé par le maire de Chouzy-sur-Cisse

La famille Poisson vivait à Chouzy-sur- Cisse. Le père était maçon. Il avait 5 en­fants, 3 garçons et 2 filles. Alphonse Aristide, né le 30 novembre 1879, était le père de Maurice (1909-1998) et de André (1913-1998). Il était aussi le grand-père d’Annette, née en 1935 et de Jean, né en 1949. 
Alphonse Aristide part faire le tour de France des Compagnons en mai 1896 à l’âge de 17 ans, jusqu’en mai 1905, pour apprendre le métier de charpentier. Cet apprentissage est cependant interrompu par son service militaire qu’il effectue de septembre 1900 à mars 1904.

La famille Poisson, charpentiers de père en fils à Cour-Cheverny de 1905 à 2009
La famille Poisson, endimanchée, au bord du Conon. 
À l’arrière, le pont de Chantreuil. 4ème personne à partir
de la gauche, Renée, André, Alphonse et Maurice.

Le livret d’ouvrier (loi du 22 juin 1854)
Les ouvriers de l’un ou l’autre sexe attachés aux manufactures, fabriques, usines, mines, carrières, chantiers, ateliers sont tenus de se munir d’un livret d’ouvrier délivré par le maire. L’employeur doit, au moment où il reçoit l’ouvrier, inscrire la date de son entrée dans l’entreprise sur son livret. Il transcrit sur un registre le nom et le domicile du chef d’éta­blissement qui l’a employé précédemment. À l’issue de son stage, l’employeur inscrit sur le livret la date de sortie de l’ouvrier et l’acquis des engagements. Dans tous les cas, il n’est fait sur le livret aucune annotation favorable ou défavorable à l’ouvrier. Le livret est visé par le maire de chaque commune où l’ouvrier est amené à travailler.


La famille Poisson, charpentiers de père en fils à Cour-Cheverny de 1905 à 2009
L’entreprise de charpente Poisson-Clamet à
Cour-Cheverny (1907). Alphonse Poisson, au premier plan.
L’arrivée à Cour-Cheverny
Après sa période de formation, Alphonse se fait embaucher comme ouvrier charpentier chez M. Clamet, rue Fourché, à Cour-Chever­ny. La poésie et la fraîcheur du Conon ne suf­fisent pas à calmer la flamme qu’Alphonse finit par déclarer à Renée, la fille de son patron. Il l’épouse...

Son fils Maurice prend la suite de son père en 1935, année où il se marie, le 31 juillet, avec Mariette Auger. Les beaux frères, Alphonse Poisson et Raymond Clamet (frère de Renée) ne s’entendaient guère. Ils se séparèrent rapi­dement pour créer deux entreprises distinctes. Il en fut de même avec leurs enfants, Maurice Poisson et Pierre Clamet, qui étaient cousins et charpentiers tous deux à Cour-Cheverny.
Les deux familles habitèrent longtemps rue Fourché, la dernière maison à étage, à gauche, juste avant la rivière. Ils habitèrent un peu plus tard en face de l’hôtel des Voyageurs, une mai­son jouxtant le cabinet du docteur Benoistel

La famille Poisson, charpentiers de père en fils à Cour-Cheverny de 1905 à 2009
De g. à dr. Alphonse, Renée, 
André (au banjo), Maurice, en août 1931
La guerre est déclarée
Le 18 juin 1940, jour de l’appel de de Gaulle, Alphonse et Renée, pressentant l’arrivée imminente des Allemands à Cour-Cheverny, écrivent une lettre à leurs enfants.
« Mes chers enfants,
En cas d’accident, vous trouverez les outils à main et courroies, etc. sous l’épure de l’esca­lier au chantier. Enlevez 2 ou 3 planches auprès de la scie à ruban, passez les mains entre 2 lambourdes, poulies de chèvres (1), etc. sous le casier, pointes, sucre, conserves, etc. Hangar bois sur la noue en zinc à côté du vieux chantier, tout ça est caché. Cordages, etc. sous les ardoises à côté de la cave, banjo, accordéon à gauche dans un sac grenier. Ou­tils de jardinage, vin, derrière vieilles ardoises descente de cave, bicyclette grenier de la grande maison, grenier parqueté au long des murs à gauche. Cadre, roues pas à côté, sous débris pièces moto à Nénette. Sous l’escalier de la maison, dans le fond un peu d’argente­rie divers dans le trou où on avait enlevé les pierres. Les Allemands arrivent, nous restons. Si j’ai le temps, les valeurs seront dans le pou­lailler sous les pigeonniers par terre, la caisse à lapins serait dessus. La carabine dans les greniers au-dessus de la cuisine derrière les vieilles croisées, notre argent et bons est sur nous. Le livret d’André est dans les titres avec les nôtres.
Vous pensant en bonne santé mes chers petits, nous vous embrassons de tout notre cœur.
Votre père et mère qui vous aiment
Alphonse et Renée ».

Durant la guerre, Maurice Poisson est fait prisonnier et détenu en captivité en Alle­magne pendant 4 ans

La famille Poisson, charpentiers de père en fils à Cour-Cheverny de 1905 à 2009
Maurice Poisson,prisonnier en Allemagne (1942)
À son retour de captivité, Maurice reprend l’activité de l’entreprise de charpente, qui était plutôt florissante, surtout grâce à la demande importante de constructions de hangars avec des charpentes en bois (la construction métal­lique viendra longtemps après). La construc­tion de pressoirs pour les vignerons locaux commençait à se développer, complétée par la réalisation d’escaliers et de cercueils...

La famille Poisson, charpentiers de père en fils à Cour-Cheverny de 1905 à 2009
La famille Poisson en juin 1948.
Maurice, à gauche avec le béret.

La famille Poisson, charpentiers de père en fils à Cour-Cheverny de 1905 à 2009
Construction d'un hangar par l'entreprise Poisson
L’accident
Le métier de charpentier comportait des risques. Maurice frôla la mort dans les an­nées 60, lorsqu’il tomba d’un toit de la ferme de la famille Gandon, à La Béchardière. Son état était critique. Une collecte de sang pour « sauver Maurice » a été organisée à Cour- Cheverny par Roger Duceau, capitaine des pompiers, et Gérald Poirier, directeur de la vinicole. Il s’en suivit une amitié très forte entre ces 3 hommes.
Une fois tiré d’affaire, Maurice, pour remer­cier tous les donneurs de sang, organisa une grande fête dans sa maison de la rue Martinet.
Patrice Duceau, (fils de Roger), se souvient : « Maurice Poisson était très impliqué dans la vie locale : à la Lyre de Cheverny/Cour-Che­verny, il faisait partie, comme mon père, du corps des pompiers et était conseiller munici­pal. Comme ils étaient "forts en gueule" tous les deux, je me souviens de leurs engueulades mémorables après les réunions du Conseil municipal. Maurice traitait mon père de "con" et ce dernier de lui répondre : "ça ne décharge pas ta charrette !.. Viens boire un coup à la maison...".

Une méthode de séduction d’un autre temps
P. D. : « Quelques années après son accident, Maurice, la casquette sur le coin de l’oreille et la cigarette au coin du bec, racontait sa vie dans le bourg de Cour-Cheverny à un groupe de femmes qui faisaient leurs courses. Il n’était pas rare qu’il remonte sa chemise jusqu’au menton pour montrer sa cicatrice en "L" qui couvrait tout son thorax ».
Jean Poisson, né en 1949, succède à Mau­rice, son père, en 1976, après avoir suivi des études de charpentier à Orléans. Jean, à l’inverse de son père, est un homme très réservé. Il traversa sa vie professionnelle avec la rigueur d’un chef d’entreprise responsable. Il cède son entreprise à Laurent Girardeau en 2009. Jean s’impliquait beaucoup dans le secteur associatif local. Dans les années 90, sa passion pour les cibistes lui fit passer quelques nuits blanches. Puis il s’impliqua, avec d’autres amis de Patrice Duceau tels les couples Delebecque, Jousselin, Loth... pendant une douzaine d’années aux Rallyes des Trois Châteaux (2). Jean fut président de 1995 à 2008, de l’association VBR (Vélo entre bruyère et roseaux). Il était aussi de la partie au festival Jazz’in Cheverny, à la fête des ven­danges et au club de marche.

La famille Poisson, charpentiers de père en fils à Cour-Cheverny de 1905 à 2009
Les jolies vacances
P. D. : « À l’époque où j’étais enfant de choeur du temps de l’abbé Tertre, Jean Poisson ne ser­vait pas la messe, mais n’était pas le dernier à faire des farces. Nous chassions, pendant les vacances scolaires, un gibier rare : les "chave­niaux". Nous persuadions quelques copains parisiens de l’existence de cet animal étrange que nous savions comment capturer à coup sûr... Ces oiseaux vivaient dans le grenier. Mais comme ils ne volent pas la nuit, si on leur fait peur en les poussant hors du grenier, ils tombe­ront comme des fruits mûrs sur le sol de la cour. Le piège à chaveniaux consiste donc à pos­ter plusieurs de nos copains parisiens munis de sacs à pommes de terre devant la porte du garage en leur disant : "Ouvrez grand vos sacs et tenez les bien ! Jean et moi montons au grenier pour effrayer les chaveniaux". Nous avions préparé des seaux d’eau en attente dans le grenier. Puis en criant "Attention, ils arrivent !", les parisiens prenaient quelques dizaines de litres d’eau sur la tête ».

P. D.  

Merci à Jean Poisson pour sa collaboration active.
(1) Poulie de chèvre : la chèvre est un appareil de levage.

(2) Le Rallye de Cheverny, initié en 1992, s’appellera plus tard « Rallye des Trois Châteaux » et « Rallye Coeur de France »

La Grenouille n°52 - juillet 2021




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Un Courchois part à la conquête de la Nouvelle France

Sous Louis XIV, un Courchois part à la conquête de la Nouvelle France

Sous Louis XIV, un Courchois part à la conquête de la Nouvelle France
Le bulletin municipal de Cour-Cheverny de septembre 2009 a publié un texte rédigé par Jean-Jacques B o u c h e r , président à l’époque de l’association France Québec pour le L o i r - e t - C h e r et aujourd’hui décédé, qui nous indique que « Cour-Cheverny fait partie des quelque trente communes de Loir-et-Cher à avoir participé au peuplement et à la colonisation de cette terre lointaine de Québec appartenant à la Nouvelle-France (1) du XVII e siècle ! »

Nous en publions ici de larges extraits 
« À travers la plaque commémorative offerte par le Conseil général dans le cadre du 400 e anniversaire de la fondation du Québec, Cour-Cheverny se place sur un nouveau lieu de mémoire, un souvenir oublié qui reste bien vivace grâce aux multiples descendants des migrants partis de France, abandonnant leur passé et leurs racines pour s’installer dans une terre inconnue, encore inhospitalière et porteuse d’espoir. 

Quel challenge, dirait-on aujourd’hui ! Mais au fait, qui est donc ce Courchois à avoir tenté l’aventure ? Avant le départ… 
Né en 1621 et baptisé le 31 mai 1621 en l’église Saint-Aignan de Cour-Cheverny, Étienne Pézard est le fils de Claude Pézard et de Michelle Masson, tous deux qualifiés dans les actes de baptême d’honnête homme et honnête femme. Le parrain d’Étienne est Étienne Ragois, de Chambord, valet de chambre de feu le duc d’Anjou, sa marraine est Claude Masson (2).
La famille de Michelle Masson semble originaire de Blois, puisque le père de Michelle est Silvain Masson, de la paroisse Saint-Honoré de Blois. Étienne est l’un des nombreux enfants du couple Pézard […/…]. On peut supposer qu’Étienne est issu d’une famille aisée pour l’époque (bourgeois ou petite noblesse de l’époque) : beaucoup savent signer […/…] ; les parrains et les marraines sont choisis parmi les notables locaux (la fille d’un notaire royal de Blois, Philippe Bernard par exemple), qualifiés d’honorables. Mais les sources restent maigres sur la vie des Pézard, peu de choses pour les années 1640 et 1650. 

Une ascension fulgurante 

Sous Louis XIV, un Courchois part à la conquête de la Nouvelle France
La commune de Champlain, au bord du fleuve
Saint Laurent, compte aujourd'hui 1800 habitants.
Carte Universalis.fr

En 1661, la présence d’Étienne Pézard est attestée au Canada, à Trois-Rivières où il est lieutenant, puis capitaine, de la garnison de cette ville. Il est écuyer, officier dans les armées des Compagnies gérant le Québec, puis à partir de 1663 dans la colonie royale de la Nouvelle-France (lorsque la Couronne prend le contrôle direct de ces territoires).
Lors de son séjour à Trois-Rivières, Étienne aurait aidé Pierre Boucher, gouverneur de la ville, à rédiger son "Histoire véritable… du Canada" (1664). En juin 1664, il assure le commandement de la garnison de Montréal (appelée alors Ville-Marie). C’est là, le 20 juin, qu’il épouse, dans l’église paroissiale Notre-Dame, Madeleine Mullois de la Borde, originaire de Blois. De leur mariage sont nés cinq enfants (Daniel Jacques, décédé à Beauport en 1690 lors d’une bataille contre les Anglais, Madeleine, mariée à Joseph Desjordy de Cabanac, Marie, Thérèse et Étienne, qui a eu neuf enfants).
Ce même 20 juin, Saffray de Mezy, gouverneur de la Nouvelle-France, le nomme gouverneur de Montréal, fonction qu’Étienne n’occupe pas puisque le pouvoir de nomination est entre les mains des seigneurs de Montréal qui lui préfèrent Marie Perrot. En compensation et par reconnaissance des services qu’Étienne Pézard a rendus à la communauté québécoise, Saffray de Mezy lui donne une seigneurie, située au confluent du Saint-Laurent et de la rivière Saint-Maurice. Commence alors pour Étienne une vie de seigneur et de colon, tâches dans lesquelles il s’investit totalement. 

Une installation définitive 
La seigneurie d’Étienne (qu’il dénommera "Seigneurie de Champlain"), un vaste arrière-fief, s’étend, comme le rappelle l’acte de concession, sur "une lieue et demie de terre de front à prendre sur le grand fleuve Saint- Laurent depuis la rivière Champlain (3) en montant sur le dit fleuve vers lesdites Trois- Rivières, sur une lieue de profondeur dans les terres (…). Pour jouir dans cette étendue de terre, de justice tant moyenne que basse et des droits honorifiques ordinaires aux seigneurs de paroisses dans les églises lorsqu’elles sont bâties. Les appellations de la justice que le concessionnaire ou ses héritiers établiront, devant ressortir à la justice royale des Trois-Rivières.
Fait à Québec, le 8 août 1664

Le roi ratifia cet acte en 1689, et il y inséra le droit de "haute, moyenne et basse justice" (4). Dès son installation dans sa seigneurie, Étienne prend son rôle de colon très au sérieux et entreprend un certain nombre de constructions et le développement de son domaine :
• dès 1664, un manoir sur la pointe du rocher à l’embouchure de la rivière Champlain et pour se prémunir contre les attaques des Iroquois, un fort, le fort de la Touche (mentionné dans différents actes notariés, aujourd’hui disparu). Une chapelle lui est même associée, premier lieu de culte pour les colons de Champlain ;
• à partir de 1665, une église, pour attirer les colons, ce qui semble réalisé rapidement puisque cette année-là, Étienne accorde plus de 22 censives (biens appartenant à un seigneur mais laissés à l’usage d’un censitaire en échange d’un loyer, le cens) ;
• en 1669, la fondation de la mission de la Visitation ;
• en 1682, l’ouverture de l’école ;
• en 1684, les autorités religieuses organisent l’érection canonique de la paroisse de Notre- Dame-de-la-Visitation de Champlain, dont le territoire couvre une partie de la seigneurie de Champlain,
• en 1697, la seigneurie de Champlain est augmentée par 3 lieues de profondeur en faveur de la veuve d’Étienne.
Étienne Pézard de la Touche et de Champlain (souvent nommé ainsi) décède entre le 25 janvier 1695 et le 20 novembre 1696 à Champlain. Sur sa seigneurie se développe ce qui deviendra la petite ville de Champlain (5) (au bord du fleuve Saint-Laurent). La seigneurie est restée jusqu’en 1789 dans la famille Pézard. Les descendants d’Étienne ont fait des alliances avec d’autres familles de notables de la Nouvelle-France - comme les Dejordy de Cabanac, les Vallières, les Ross… - et ils sont nombreux à vivre aujourd’hui au Québec »

Sous Louis XIV, un Courchois part à la conquête de la Nouvelle France
Sous Louis XIV, un Courchois part à la conquête de la Nouvelle France

En mémoire de ce notable courchois, deux plaques ont été inaugurées le samedi 13 juin 2009 à la mairie de Cour-Cheverny, en présence de M. Boucher, représentant de France-Québec dans le Loir-et-Cher. 

Merci à l’association France Québec qui nous a autorisés à publier ce texte. 

(1) La Nouvelle-France est un ensemble colonial français d’Amérique du Nord qui a existé de 1534 à 1763 avec le statut de vice-royauté. Sa capitale était Québec. Son territoire était constitué des colonies d’Acadie, du Canada et de la Louisiane (Wikipédia). 
(2) AD Blois, CR 1015, Origine des émigrants du départ du Loir-et-Cher vers l’Acadie et la Vallée du Saint Laurent : actes de baptêmes, XVI e-XVIII e siècles, 1999. 
(3) Samuel Champlain (1567-1635) est un colonisateur français qui donna son nom à la rivière Champlain. Etienne Pézard donnera ensuite le nom de Champlain à sa seigneurie. 
(4) Dictionnaire biographique du Canada en ligne, www.biographi.ca. (5)Prosper Cloutier : Histoire de la paroisse de Champlain, Trois-Rivières, Le Bien Public, 1915, T.I., p. 54-55.

La Grenouille n°51 - avril 2021

Guerre de 1870 : ne les oublions pas…

La Grenouille vous a récemment informé(e) de la cérémonie qui a eu lieu le 10 octobre dernier à Cour-Cheverny, et de l’exposition organisée en mairie par le Souvenir Français (1) à l’occasion du 150anniversaire de la guerre de 1870.


La guerre près de chez nous

Dans notre département, les plus importantes batailles se sont déroulées au nord de la Loire, mais la rive gauche a aussi connu des escarmouches et des combats dans différents lieux comme Saint-Laurent-des-Eaux (devenu Saint- Laurent-Nouan), Chambord, Montlivault… Le but de l’armée allemande, commandée par le prince de Hesse, était de prendre à revers, par la rive gauche, l’armée française qui s’était repliée à Blois. Les communes voisines comme les nôtres, hors des combats, ont souvent accueilli des « ambulances » (formations sanitaires en secours aux blessés).

Un important travail de recherche

Dès janvier 2019, Denis Enters, le président du Comité local du Souvenir Français, avec quelques bénévoles, a entrepris de recenser les monuments et les tombes de 1870 sur les cantons de Bracieux et de Contres (dont nos communes faisaient partie jusqu’en 2015) afin d’en faire l’inventaire. Cette recherche méticuleuse, commencée en janvier 2019 a duré plusieurs mois : elle a conduit ces passionné(e)s d’histoire à se répartir les tâches pour visiter une trentaine de cimetières concernés et les lieux commémoratifs, et à consulter de très nombreux documents d’archives afin d’en relever les moindres indices et que ces morts ne tombent pas dans l’oubli. À noter qu’à l’époque de cette guerre, les soldats français ne portaient pas encore de plaque individuelle d’identité ; de ce fait, la majorité des soldats qui ont été relevés sur les champs de bataille sont restés inconnus.


La prise en charge par l’État des sépultures de guerre (2)

Après l’adoption de la loi française du 4 avril 1873 relative à la conservation des tombes des soldats morts pendant la guerre de 1870- 1871, l’État a acheté les parcelles des cimetières communaux ou a exproprié les terrains non-clos où se trouvaient des tombes de soldats. Ces tombes ont été aménagées, garnies d’un entourage en fonte correspondant à un modèle réglementé avec une plaque portant la mention « Tombes militaires - Loi du 4 avril 1873 ». (On retrouve d’ailleurs ce type de grille dans la plupart des catalogues de fondeurs, entre les grilles d’autels et les portails !).

Guerre de 1870 : ne les oublions pas… Cheverny et Cour-Cheverny
Cimetière de Cheverny

La mise en application de la loi du 4 avril 1873 a conduit les préfets à demander aux communes le recensement des soldats morts pendant le conflit de 1870-1871 en vue de leur transfert vers des concessions « réglementées ».

Au cimetière de Cheverny, la tombe militaire est située sur le côté gauche de l’allée centrale. Cette concession acquise par l’État le 1er février 1878, renferme les restes mortels de 11 soldats français, originaires de diverses régions de France. Sur le relevé de l’agent voyer (3), daté du 11 septembre 1877, leurs noms et prénoms sont listés :

Joseph Peyrani, Louis Joseph Parignat, Frédéric Giraudeau, René Choppin, Jean- Baptiste Calais, Jean Desroches, Dominique Deme, Paul Perigault, Étienne Millet, Jean Joly et Alexandre Chaude, Morts pour la Patrie à l’ambulance de Cheverny (que la fiche d’un de ces soldats permet de localiser puisqu’elle indique : « l’ambulance du château de Cheverny »).


Les enfants de Cheverny morts à la guerre (4)

 La recherche documentaire a également permis de recenser ces soldats morts à la guerre dans d’autres régions :

• Louis Baranger (ou Alexis Bérangé sur l’état civil), né le 9 septembre 1840 à Varennes-sur- Fouzon (Indre), fils de Étienne et de Angélique Coutant, décédé le 16 décembre 1870 à l’âge de 30 ans à l’hospice de Vierzon (Cher) - Il était charretier, domicilié à Cheverny et père de 3 enfants ;

• Adrien Fouassy, né le 11 mars 1843 à Cheverny, fils de Jean-Baptiste et de Marie Angélique Benoit, décédé le 2 octobre 1870 à l’âge de 28 ans à l’hôpital de Versailles ;

• Vincent Prou, né le 20 décembre 1845 à Cheverny, fils de Pierre et Anne Rousseau, décédé le 21 décembre 1870 à l’âge de 25 ans à l’ambulance prussienne de Brie-Comte- Robert (Seine et Marne) ; • Louis Léopold Prieur, né le 15 novembre 1845 à Cheverny, fils de Martin et Madeleine Bosseret, décédé le 21 novembre 1870 à l’âge de 25 ans en Allemagne.

Au cimetière de Cour-Cheverny la « tombe 1870 », acquise le 30 novembre 1876, se situe dans la partie ancienne du cimetière, au fond sur la droite. La commune a l’obligation d’assurer l’entretien de cette tombe. Dans une délibération du Conseil municipal datée du 25 janvier 1880, présidée par M. Bonamy, maire, concernant l’entretien de la tombe, il est spécifié : … « qu’elle a toujours été entretenue convenablement, et que le fait de l’entretien avait été jusqu’alors supporté par la commune. Qu’il est d’avis que l’entretien de la tombe et de son entourage, qui est d’une dépense peu élevée, soit comme par le passé, supporté par la commune et prélevé sur le budget de l’article 16 du budget primitif (entretien des murs et allées du cimetière). Le Conseil municipal, à l’unanimité, reconnaissant exact l’exposé de Monsieur le président, décide que la tombe militaire et son entourage seront entretenus avec soin, à la charge de la commune, et que les frais occasionnés par l’entretien seront payés par mandat sur l’article précité. Fait et délibéré… ».

Guerre de 1870 : ne les oublions pas… Cheverny et Cour-Cheverny
Cimetière de Cour-Cheverny
En prévision des cérémonies du 10 octobre 2020, la commune de Cour-Cheverny a procédé, au cours de l’été précédent, à la rénovation de cette tombe, y compris la réfection de la grille l’entourant.

La tombe militaire regroupe les dépouilles mortelles de 12 soldats initialement inhumés dans des sépultures individuelles. Dix d’entre eux sont morts à « l’ambulance »(1) des soeurs de Cour-Cheverny qui se situait à l’actuelle école Saint-Louis, école de filles ouverte en 1809 et dirigée en 1870 par les soeurs de Saint-Paul de Chartres (5).

Cette tombe abrite les dépouilles mortelles des 12 soldats suivants, dont un natif de la commune : Joseph Lamoureux, Alexis Marcellin, Jacques Joseph Guelin, Paul Roux, Pierre Ponsol, Alphonse Vachery (état civil : Vacherit Jean Alphonse), Jean Auzat, Charles Lachechaire, Etienne Jean Forgin, Jean Bonnery, François Raveaux, natifs de différentes régions de France, et un enfant du pays : Étienne Maugueret (ou Mogueret sur l’état civil), né le 23 mars 1848 à Cour-Cheverny, fils de Étienne et de Marguerite Chabault, vigneron, mort le 9 novembre 1870 à 23 ans au domicile de ses parents, aux Vernaisons à Cour-Cheverny (ou à l’ambulance de Cour- Cheverny selon une autre source).


Le cimetière de Cour-Cheverny a également accueilli le corps d’Henri Joseph Bazelli, lieutenant- colonel de la 39e de marche, blessé à la bataille de Coulmiers et décédé à Blois le 31 janvier 1871 dans sa 43e année. On ne connaît pas la raison de son inhumation à Cour-Cheverny, mais on sait que sa sépulture existait toujours en 1904, et qu’elle a ensuite été transférée dans un lieu inconnu (sans doute dans le Pas-de-Calais d’où il était originaire).


Les enfants de Cour-Cheverny morts à la guerre (4)

Hormis Etienne Maugueret cité plus haut, 8 autres Courchois font partie des morts pour La patrie, et ont été inhumés dans d’autres lieux…, proches de leurs lieux de combat :

• Armand Blanchard, né le 13 octobre 1850 à Cour-Cheverny, fils de Jean et de Marie Madeleine, décédé le 21 décembre 1870 à l’âge de 20 ans au Grand Hospice d’Auxonne (Côte-d’Or) ;

• Charles Jean Chabault, né le 12 mai 1850 à Cour-Cheverny, fils de Jacques et d’Alexandrine Breton, célibataire, décédé le 9 décembre 1870 à l’âge de 20 ans au Grand hospice d’Auxonne (Côte d’Or) ;

• Silvain Chauffour, né le 30 juillet 1850 à Fontaines-en-Sologne, fils de Jacques Gabriel Chauffour et de Marie Françoise Chauffour, Vigneron à Cour-Cheverny, décédé le 29 décembre 1870 à l’âge de 20 ans à l’hospice d’Agen (Lot-et-Garonne) ;

• Henry Auguste Cottereau, né le 14 décembre 1850 à Conflans-sur-Anille (Sarthe) sous le nom de Charbonnier (légitimé Cottereau en 1852), fils de Henri François et Marie Augustine Charbonnier, décédé le 25 décembre 1870 à l’âge de 20 ans à l’Ambulance de Beaune-la- Rolande (Loiret) ;

• Silvain François Coutant (François Silvain sur l’état civil), né le 16 juillet 1847 à Cheverny, fils de François et de Anne Chantier, militaire, décédé le 21 décembre 1870 à l’âge de 23 ans dans un hôpital en Allemagne ;

• Silvain Crouteau, né le 21 avril 1847 à Cour-Cheverny, fils de Silvain et de Silvine Marteau, décédé le 1er novembre 1870 à l’âge de 23 ans à l’hôpital militaire de Magdebourg (Allemagne) ;

• Paul Douard (Camille Douard sur l’état civil), né le 2 septembre 1850 à Blois, demeurant sans doute à Cour-Cheverny. Il était berger à Chitenay, décédé le 20 septembre 1870 à l’âge de 21 ans, à l’Hospice de Vic-en-Bigorre (Hautes-Pyrénées) ;

• Henri Dronne, né le 10 septembre 1848 à Chitenay, fils de Pierre Louis et Marie Lecomte, demeurant sans doute à Cour- Cheverny, décédé le 14 août 1870 à l’âge de 23 ans. Tué au combat de Borny (Moselle). (La bataille de Borny-Colombey s’est déroulée à l’Est de Metz le 14 août 1870). 

 

La courte vie de Jules Raoul de Pétigny…

Une autre sépulture du cimetière de Cour- Cheverny nous permet d’évoquer cette guerre, en rapport avec la vie personnelle et familiale d’un soldat mort pour la Patrie le 11 octobre 1870 à l’âge de 23 ans : Jules Raoul de Pétigny.

Né en 1846 à Vendôme, il résidait au manoir de Clénord (commune de Mont-près-Chambord), propriété de ses parents. Son corps fut cependant enterré au cimetière de Cour-Cheverny, commune et paroisse à laquelle la famille de Pétigny était très attachée et où elle a également vécu. La famille avait demandé une dérogation pour que sa grand-mère paternelle, Marie Louise Rose Levesque, décédée en 1849, soit inhumée dans le cimetière de Cour-Cheverny, et il en fut de même pour son père, Jules de Pétigny de Saint Romain, membre de l’Institut des Inscriptions et Belles- Lettres (1801-1858)(6), sa mère, Constance de Brunier (1813-1893) décédée au manoir du Vivier à Cour-Cheverny (dont la famille a également été propriétaire - une des soeurs, Julie, s’y est mariée en 1877) et son frère Maurice Henri Michel (1836-1907) et son épouse, dont les tombes côtoient celle de Raoul.


Les nombreuses lettres que Raoul a échangées avec ses proches avant et pendant la guerre, et précieusement conservées dans les archives familiales, témoignent de ce que fut sa courte vie et nous permettent d’illustrer ce que pouvait être le parcours d’un jeune soldat engagé dans cette terrible guerre. Après une bonne scolarité à Pontlevoy, il poursuit ses études à Paris en 1864 et reçoit le diplôme de licencié en droit le 21 août 1867 pour intégrer ensuite le ministère des Affaires étrangères, au sein de la direction des Affaires commerciales et des Consulats. Il entendait marcher ainsi sur les traces de son grand-père de Pétigny qui fut premier commis au ministère et par la suite premier secrétaire du Sceau. Il est employé comme attaché surnuméraire(7), fonction qu’il est censé occuper durant 4 ans avant de pouvoir accéder à un poste plus avantageux.


Mais les circonstances ne seront pas favorables. La guerre est en effet déclarée le 19 juillet 1870 contre la Prusse. Sa décision est immédiate : bien décidé à servir sa patrie, Raoul de Pétigny s’engage dès le début de cette guerre, comme volontaire au 16e bataillon de Chasseurs à pied. Il écrit alors une lettre admirable à sa mère, où il justifie sa décision :

« Paris, le 27 juillet 1870

Guerre de 1870 : ne les oublions pas… Cheverny et Cour-Cheverny
Orléans : un épisode du combat des Aydes(11 octobre 1870).
La mort du commandant Arago. Peinture signée : Lichy-Baudoin

Bien chère mère, la lettre de notre cousine de Saint-Sauveur a dû t’apprendre ce matin l’importante décision que j’ai prise. Ce soir, je serai soldat pour la durée de la campagne, et je viens, avant de partir, solliciter ton pardon pour avoir accompli cet acte sans ton autorisation. Ma conviction bien arrêtée est qu’à l’heure présente, tout homme de 21 à 30 ans, valide, et qu’aucun obstacle sérieux ne retient, se doit au pays si sérieusement menacé. Les félicitations que j’ai reçues, je puis dire de toute part, me font croire que je suis dans le vrai, et si tu me désapprouves aujourd’hui, j’ose espérer que l’avenir me justifiera. Ma position dans la carrière consulaire est non seulement parfaitement sauvegardée, mais encore se trouvera améliorée si les hasards de la guerre me sont favorables. J’en reviendrai, j’espère, trempé par cette rude épreuve, et mieux en état de poursuivre avec succès la profession que j’ai choisie.

Guerre de 1870 : ne les oublions pas… Cheverny et Cour-Cheverny
Orléans : Vitrail de Notre Dame
des Aydes. Episode du combat
du 11 octobre 1870
On a reproché à notre génération d’être abâtardie ; elle veut montrer qu’elle est l’égale de ses devancières, au moins par la volonté ; de plus, dans la grande crise que nous allons traverser, ma conviction est que nos familles, notre classe, notre parti doivent être représentés ; cette guerre est avant tout nationale, nous devons nous montrer français, nous surtout fils de légitimistes, que nos ennemis ont accusés d’indifférence pour le pays qui nous a vus naître. Je pars plein de santé, d’ardeur et d’espoir ; je reviendrai, j’espère meilleur que je ne pars. Une chose me manque toutefois cruellement, c’est le dernier baiser de tous ceux que j’aime ; mais voyant vos dispositions contraires à ma résolution, je ne me suis pas senti le courage d’affronter vos supplications et peut-être vos reproches.

Pardon, pardon encore une fois. Surtout ne croyez pas à un coup de tête, j’ai mûrement réfléchi, passé des nuits sans sommeil et bien souffert moralement avant d’en arriver là. C’est donc une bénédiction emportant l’oubli de ma faute que j’attends de toi avant mon départ.

Nous allons demander, mon ami Octave de Barry et moi, le 16e bataillon de Chasseurs à pied où l’un de ses parents est capitaine ; il fait partie du Corps d’Armée de Mac-Mahon. Je ne sais où nous allons être envoyés provisoirement : ma prochaine lettre vous le dira. J’ai emprunté 300 francs à mon collègue M. Imbert-Gourbeyre, 43 rue St-Lazare ; vous les lui enverrez par mandat sur la poste au lieu de mon mois dont je ne sais que faire. La petite vitesse apportera une caisse et une malle contenant mes effets et mes livres que j’expédie à ton adresse, Bureau de Payen. Je laisse chez les Saint Sauveur mon sac de voyage contenant ma montre d’or et mes papiers importants.


Je n’ai pas le temps de prévenir la famille, pas même ma chère Lucie, tu recevras d’ailleurs une douzaine de photographies en tenue que tu distribueras.

À revoir, à bientôt j’espère. Je vous embrasse avec une tendresse dont je n’ai jamais bien senti toute la force.

Raoul ».

Guerre de 1870 : ne les oublions pas… Cheverny et Cour-Cheverny
Jules Raoul de Pétigny : 1846-1870

Dans de nombreuses lettres, Raoul donnera ensuite des nouvelles régulières à sa famille, mais comme il l’écrit à sa mère « Pas de détails sur la campagne parce que ma lettre ne te parviendrait pas », du fait de la censure. Ses écrits permettent cependant de suivre précisément son parcours de soldat, notamment à Besançon, puis Reichshoffen et Wissembourg, lieux de célèbres batailles, à Châlons puis à l’hôpital militaire du Gros- Caillou à Paris où il est soigné, et de réaliser ce que furent ses combats, ses blessures, ses souffrances et les horreurs de cette guerre…

Ajoutons également que de temps en temps, sa famille lui enverra de l’argent, car, engagé volontaire et donc sans solde, Raoul devait subvenir lui-même à ses besoins…

Après de nombreux changements d’affectation, il passera début septembre quelques jours parmi les siens à Clénord, puis repartira au combat…

Le 28 septembre, Raoul quitte Besançon pour le camp de Bourges (Armée de la Loire) où on attend les ordres. Ces derniers arrivent…, ce sera Orléans…

L’armée de la Loire, battue à Artenay le 10 octobre se repliait sur Orléans, et le 5e bataillon de marche, dont faisait partie Raoul, recevait l’ordre de partir pour la soutenir.

Raoul de Pétigny est tué le 11 octobre 1870 lors de la bataille du Faubourg des Aydes, à Orléans, à l’âge de 23 ans. Il fut provisoirement inhumé au cimetière des Aydes sur la commune de Fleury-aux-Choux (aujourd’hui Fleury-les-Aubrais). Pendant ce temps, sa famille était sans nouvelles de lui…

Guerre de 1870 : ne les oublions pas… Cheverny et Cour-Cheverny
Carte de visite retrouvée sur le corps
de Raoul de Pétigny

Lorsque la terrible nouvelle arriva, début novembre, Michel de Pétigny, son frère, et Eugène de Froberville, son beau-frère, allèrent recueillir la dépouille mortelle de Raoul à Orléans. Un service funèbre eut lieu à Cour-Cheverny le 22 novembre 1870 à 11 h, et il y fut inhumé.

Merci au Comité local du Souvenir Français et à ses bénévoles, ainsi qu’à la famille de Pétigny de nous avoir permis de partager le souvenir de ces soldats qui ainsi ne seront pas oubliés…


P. L. et Y. B.


Sources et explications : 

• Documents et informations réunis par Le Souvenir Français (Comité Bracieux - Contres) et ses bénévoles, qui ont trouvé la plupart de ces éléments aux Archives départementales du Loir-et-Cher, et des départements suivants : Alpes-Maritimes, Ariège, Aube, Côte d’Or, Indre, Lot-et-Garonne, Mayenne, Puy-de-Dôme, Sarthe, Vaucluse et aux archives des mairies de Cour-Cheverny, de Briantes (Indre) et de Paris.

 • Archives de la famille de Pétigny.


(1) Voir La Grenouille n°49 « Une émouvante cérémonie à Cour-Cheverny pour une guerre oubliée 1870-1871.

(2) Extrait du site « Histoire et mémoire des deux guerres mondiales » : www.cndp.fr/crdp-reims/memoire

(3) Agent voyer : fonction attribuée à une personne chargée de gérer les biens communaux, d’entretenir la voirie (Wikipédia).

(4) Des informations plus complètes retrouvées sur les fiches de ces soldats peuvent être obtenues auprès du Souvenir Français.

(5) Voir Extrait du livre « Les grandes heures de Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher… et nos petites histoires» - Éditions Oxygène Cheverny 2018 - page 117 - « Les écoles ».

(6) Voir « Notice sur sa vie et ses ouvrages, par Louis de la Saussaye, membre de l’Institut » Extrait de la Revue Numismatique – Tome IV - Imprimé par Hunot et Cie, 1859 » – BnF.

(7) Un employé surnuméraire dans l’administration est celui qui, bien qu’en service dans l’organisation, doit attendre une place vacante pour être titularisé (Wikipédia). C

La Grenouille n°50 – Janvier 2021


Guerre de 1870 : le pire a été évité à Cour-Cheverny

Dans le dernier numéro de notre revue, l’article « Guerre de 1870 : ne les oublions pas » nous a permis de garder la trace des héros locaux de ce tragique conflit (1). Un autre événement local mérite également de ne pas être oublié, car il a sans doute permis à nos villages et à leurs habitants d’éviter de grands malheurs.
Le compte rendu du conseil municipal du 16 avril 1871, évoque l’intervention d’une personnalité locale qui a permis d’éviter le pire. 


Cessation des fonctions administratives de la Commission municipale et témoignage de reconnaissance à M. de Sèze.
« Aujourd’hui, 16 avril mille huit cent soixante et onze, heure de midi, la commission municipale s’est réunie sous la présidence de M. Martinet, maire, pour prendre une délibération générale sur les événements qui ont eu lieu sur la commune de Cour-Cheverny pendant l’exercice de ses fonctions. Étaient présents MM. Martinet, maire, Bonamy, adjoint, de Martel, Letourneux, Sauvage et Grasset.
La commission administrative de la commune de Cour-Cheverny instituée par Monsieur le préfet en date du 27 septembre 1870 a accepté la direction des affaires publiques de la commune, au moment où une crise générale commençait à agiter la France et les calamités de la guerre à couvrir de deuils et de ruines sanglantes cette malheureuse partie de notre territoire devenue aujourd’hui la proie de nos cruels ennemis. L’avenir alors paraissait à tous gros d’orages et de tempêtes, chaque jour, on pourrait dire chaque heure, nous apportait des nouvelles de plus en plus calamiteuses.
Les membres choisis pour composer la commission municipale après des hésitations naturelles, à un pareil moment, ont bien voulu néanmoins prêter leur concours et leur dévouement au bien public. Une des premières préoccupations de la commission fut de penser aux pauvres, afin de pourvoir autant qu’il était possible aux besoins des familles nécessiteuses et des travailleurs sans ouvrages pendant un hiver des plus rigoureux. On eut pu dire, en effet, que cette année, la nature unissait ses efforts à ceux de nos ennemis pour amplifier les malheurs de la France. Mais afin de donner à ses décisions la sanction d’une autorité supérieure et le ferme appui de nos concitoyens, la commission s’empressa, dans toutes les questions importantes de faire appel à une nombreuse réunion de personnes les plus honorables de la commune.
C’est ainsi que des distributions de secours furent plus largement étendues que jamais, que des travaux de chemins furent ouverts. La liste des pauvres du Bureau de bienfaisance fut révisée fréquemment. Le passage à Cour-Cheverny d’armées françaises, leur campement sur le territoire de notre commune, les travaux relatifs à l’organisation de la Garde Nationale, la mobilisation des jeunes gens de nos campagnes furent l’objet de toute sa sollicitude. Les réquisitions et les billets de logement n’ont pas été sans attirer de nombreux désagréments, mais, en tous ces détails, la commission municipale croit avoir rempli sa mission aussi consciencieusement que possible, et s’il devait s’élever contre elle des récriminations ultérieures, elle invoque les difficultés du temps et des circonstances qui ne lui ont pas toujours permis d’accorder la loyauté de ses intentions avec les exigences du moment.
Les armées prussiennes ont envahi notre commune le 10 décembre. Depuis cette époque jusqu’à la conclusion de l’armistice, nous avons été souvent menacés d’une occupation qui pesait sur nos voisins de Bracieux, de Soings, de Contres, de Seur, de Cellettes et de Blois. Cour-Cheverny était pour ainsi dire le centre privilégié d’une circonférence envahie. À ce point de vue, notre communauté a eu ses détracteurs, disons le mot, il est pardonné d’avance, ses jalousies.
Louis de Sèze
Louis de Sèze (1821-1881)

À défaut de raisons connues à cette sorte de privilège, nous ne pouvons quant à nous le rapporter qu’aux plans cachés de nos ennemis. Mais si nous n’avons pas eu à gémir sous le poids d’une occupation communale étrangère, les réquisitions prussiennes ne nous ont pas été épargnées. Jour et nuit, nous avons été visités par des patrouilles ennemies venant de Blois, de Bracieux, de Contres ou Cellettes.
Dans ces circonstances difficiles, Dieu soit béni ! La commune de Cour-Cheverny a encore eu le bénéfice d’un privilège exceptionnel.
La commission municipale fit appel à l’un de ses compatriotes, Monsieur le comte de Sèze (2), demeurant aux Tourelles, dont elle connaissait le dévouement, le savoir et l’intelligence. Le langage et l’ethnologie germanique étant familiers à Monsieur de Sèze, un appel ne pouvait être fait à une personne plus autorisée et mieux choisie. Hâtons-nous de dire que le plus vif empressement fut sa réponse et que Monsieur le comte de Sèze offrit à la commission (mais celle-ci trouve plus juste de dire : à la commune entière), sa personne et son temps.
Les réquisitions prussiennes devinrent bientôt plus exigeantes, mais du matin au soir notre interprète était là, et grâce à sa contenance et à l’habileté de son langage, nous avons vu les exigences de nos audacieux vainqueurs entrer en composition favorable aux intérêts de la commune.
C’est ainsi que notre commune a été préservée de fortes réquisitions et surtout de périls dépendants d’imprudences locales souvent impossibles à réprimer.
La commission municipale dans cette circonstance se donne à elle-même une satisfaction intime ; elle répond en même temps aux sentiments connus de la population en inscrivant ici le nom de Monsieur le comte de Sèze en témoignage de reconnaissance publique. La génération actuelle a été témoin des malheurs de la France. Sur le registre des délibérations de cette commune, inscrivons donc aussi l’expression de regrets qui sont dans tous les coeurs. La séparation violente de l’Alsace et de la Lorraine nous a tous trop fortement émus pour ne pas traduire, ici, à l’adresse de nos malheureux compatriotes, et nos regrets et nos vœ
Guerre de 1870 - Cour-Cheverny
ux.
Oui, nous espérons que dans un avenir prochain, la France, aujourd’hui malheureuse, retrouvera son ancienne gloire et pourra, de nouveau, réunir tous ses enfants. 

Fait et délibéré les jours mois et an que dessus à la mairie de Cour-Cheverny et après lecture faite, les membres de la commission municipale ont signé :

Martinet, Bonamy, Grasset, de Martel, Letourneux et Sauvage »

L’art de négocier de Louis de Sèze
Dans une lettre à Maurice Poisson, René Mollinger
(3) évoque, dans les années 70, les mémoires de Louis de Sèze et une de ses interventions pour épargner le pire aux Courchois dans ce conflit.
« […] Le Comte de Sèze s’est donc trouvé en présence d’un officier uhlan
(4), qui revenait de Blois pour prendre des otages que devait désigner le maire M. Martinet. […] et tout en parlant ils se trouvèrent des amis communs en Allemagne, ce qui arrangea bien les choses. Comme cet officier uhlan ne pouvait s’en retourner les mains vides, il demanda 3 porcs, pour les 3 Uhlans morts et blessé de la ferme de La Motte ; et M. le comte de Sèze de prélever 3 porcs dans ses fermes, tout heureux d’avoir sauvé la vie à quelques otages de Cour-Cheverny ». 

Un bel exemple local de ce que la diplomatie, habilement menée, peut apporter à l’humanité… 

P. L. et Y. B

(1) Les informations concernant la commune de Cour- Cheverny, et les documents d’archives relatifs à cette guerre sont désormais consultables sur le site de la mairie : https://www.mairiecourcheverny.fr/histoire-et-patrimoine
(2) Le Comte Louis de Sèze (1821 -1881) était propriétaire du château des Tourelles à Cour-Cheverny – Voir La Grenouille n°43 - Avril 2019.
(3) Uhlan : Cavalier lancier servant dans les armées d’Autriche, de Pologne, de Prusse et d’Allemagne (CNRTL).
(4)
René Mollinger : horloger-bijoutier-photographe Courchois - Voir « Les grandes heures de Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher... et nos petites histoires ». page. 201 : « Souvenirs d’enfance à Cour-Cheverny ». 

La Grenouille n°51 – Avril 2021