Pierre Chevry investira dans une trieuse et une broyeuse pour répondre à ce besoin.
P. D.
La Grenouille n°71 - avril 2026
P. D.
La Grenouille n°71 - avril 2026
Dans l’antiquité, à l’époque des Gaulois, de nombreuses voies traversaient la Gaule dans toutes les directions. Ces voies antiques servirent jusqu’au début du XIXe siècle aux marchands pour mener leurs troupeaux, surtout vers Paris (1).
Durant le Moyen-Âge (XIe au XIIIe siècles), existaient la route des
moutons venant du Berry, la route des boeufs venant de Limoges, la route du
sel, la route du poisson et les chemins des meuniers dans toutes les directions...
Tous ces chemins traversaient des domaines, des baronnies, des petits royaumes
seigneuriaux...
À cette époque, les étendues boisées étaient beaucoup restreintes : il
existait davantage de cultures, d’élevages et de surfaces de vignes. Le but des
mottes était d’installer le pouvoir féodal sur les terres du seigneur et de se
protéger en même temps des voleurs de grands chemins.
Le tronçon du chemin des boeufs qui passe sur les communes de Cheverny
et Cour-Cheverny s’étire depuis le lieudit Marçon (dans la forêt de Cheverny),
à l’entrée de la Z. I. de Contres, jusqu’à Fontaines-en-Sologne. Il coupe la
route du Chêne des Dames près duquel existe encore des restes de fossés qui
marquent l’emplacement d’un ancien fortin en bois. En poursuivant vers le nord,
au-delà de la route de Romorantin et Ingrande, nous arrivons au domaine du
Gué-la-Guette, à la limite de Cour-Cheverny. La plaine en pâturage qui suit se
nomme « le Paquis du roy » (1). C’était vraisemblablement un lieu où
s’arrêtaient les troupeaux pour se reposer, manger et boire avant de reprendre
leur chemin, sur la gauche, pour remonter vers Sérigny.
Plus loin, en suivant toujours le chemin des boeufs vers le nord, après
le carrefour de Fontaines-en-Sologne, aux Ogonnières, à 100 mètres, se
distinguent trois chênes remarquables de l’époque de François 1er. À l’opposé,
sur le chemin de Fontaines-en-Sologne, on y trouve une mare avec de nombreux
chênes tétiaux (2), des fossés et une motte.
Le XIIIe siècle connaît une grande révolution agricole. La vie des
paysans s’améliore avec l’augmentation de leurs surfaces de cultures.
Auparavant, ils laissaient 50 % des surfaces en jachère. Désormais, ils n’en
laisseront qu’un tiers. L’augmentation des productions qui s’ensuit améliore
aussi les revenus des seigneurs. Progressivement, ils abandonnent l eurs
châteaux en bois pour d’autres en pierre.
P. D.
(1) Paquis : type de pâturage situé autrefois dans les parties non
labourées du terroir.
Nicole Tripault, née Huillet en 1936, a vécu jusqu’à l’âge de douze ans au château de La Favorite à Cour-Cheverny. Ses grand-parents, Jean-Baptiste Huillet et sa femme Louise Henriette née Jusseaume, avaient acquis la demeure en 1918 (1). Ils eurent douze enfants...
La vie quotidienne
Nicole n’a manqué de rien durant cette période particulière. On
s’adaptait à la situation comme on pouvait... On mangeait parfois les écureuils
du parc et la grand-mère Louise Henriette récupérait la laine des lapins
angora. On faisait sécher les feuilles de tabac cultivées dans un champ proche
du château. On fabriquait le pain, le beurre, l’huile de noix et l’huile d’oeillette
(3).
J.-P. T.
Merci à Nicole Tripault, pour nous avoir fait partager ses souvenirs d’enfance à La Favorite
(1) Voir deux articles consacrés à La Favorite :
- « Les grandes heures de Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher
...et nos petites histoires » ; page 192 « Un puisatier au domaine de La
Favorite ». Éditions Oxygène Cheverny - novembre 2018 ;
- « Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher - à la poursuite de
notre histoire » ; page 111 « Quand le domaine de La Favorite est devenu maison
de retraite ». Éditions Oxygène Cheverny - novembre 2022.
(2) Bande Velpeau : bande de tissu élastique utilisée pour le
maintien de pansements sur le corps.
Considéré
comme nuisible
Le lapin de garenne était cependant perçu d’une façon bien
différente de la part des agriculteurs, des forestiers et de toute profession
en rapport avec le monde végétal. Considéré comme nuisible à réduire au
maximum, il était donc chassé sous toutes les formes possibles : en battue, en fermé,
au furet, au piège et même au collet, méthode illicite mais pratiquée à bas
bruit.
À Cheverny, le garenne pullulait ; notamment le long du Bois Bigot, en
partie est des bois de Cheverny et le long de la route de Contres en partie
ouest, mais il était aussi présent dans le moindre buisson. Les dégâts étaient
visibles sur bois et vignes, mais aussi sur toute culture de proximité. On
pouvait voir le dégradé des abroutissements(2) au fur et à mesure de
l’éloignement de l’orée des bois.
Bien sûr, de nombreuses clôtures furent
érigées pour endiguer la ruée du rongeur (3) sur les cultures, mais
notre rusé Jeannot eut tôt fait de creuser sous ces dernières pour s’y aménager
un accès. Par ailleurs, il était très coûteux d’engrillager de grandes
parcelles et les pertes économiques sur les récoltes finissaient par fâcher le
monde rural qui se remettait doucement de la Seconde Guerre mondiale.
Les
gardes-chasse sur le pied de guerre
Afin d’accéder aux demandes des
cultivateurs riverains des forêts, repaire privilégié des lapins, des battues
et des « fermés » étaient organisés. Un fermé était un système particulièrement
efficace pour réduire la prolifération de ces animaux.
Les « fermés »
Attardons-nous
un instant afin d’expliquer le principe d’un fermé. Ce n’était pas en vérité de
la chasse, mais un procédé économique pour prélever un maximum de ces lapins.
Il s’agissait d’un piège qui utilisait l’engrillagement en place. Souvent, les
prés étaient les terrains les plus aptes. Il s’agissait, dans le courant d’une
matinée, d’abaisser le grillage sur une des faces de ce pré, en choisissant la
mieux adaptée à y accueillir les futures victimes. Parfois les premières nuits
n’étaient qu’une timide prise de contact mais rapidement, les réseaux sociaux
de l’écho des garennes fonctionnant, après deux ou trois nuits la fréquentation
était la bonne. Il s’agissait alors très tôt le lendemain matin ou le soir
tard, de revenir en nombre relever le grillage, le rattacher sur les piquets et
emprisonner ainsi les lapins trop gourmands.
Il restait alors aux intervenants
à pénétrer dans le pré et à y récupérer les lapins sans le moindre coup de
fusil. Parfois, suite à des demandes, des lapins vivants étaient réservés pour
d’autres régions. À ces battues et à ces fermés, étaient conviés en priorité
les agriculteurs victimes de ces dégâts, mais aussi des riverains de ces bois,
volontaires ou chasseurs émérites. Ces battues et ces fermés étaient organisés
par les gardes-chasse des bois de Cheverny.
Des statistiques impressionnantes…
Dans les carnets de mon père, Auguste Bourgeois (4), où il notait toutes les actions relatives à ses activités de garde-chasse, j’ai relevé des journées particulièrement efficaces, comme ce 17 novembre 1950 où un « fermé » avait prélevé 393 lapins dans la plaine du Colombier. Le mois de janvier 1951 a également été très efficace, les chasseurs ayant prélevé près de 1 000 lapins de garenne en 7 battues avec une moyenne de 16 fusils. Au début des campagnes de ces battues, le tableau était réparti équitablement entre chaque tireur, mais rapidement il s’est avéré que certaines détentes étaient devenues trop « dures ». Les gardes donnèrent alors la consigne où chaque chasseur emmènerait les lapins qu’il aurait lui-même tués. Malgré le fait que beaucoup de tireurs fabriquaient eux-mêmes leurs propres cartouches, tirer une vingtaine de munitions à chaque battue pouvait devenir onéreux.La science plus forte
que les armes
Affecté par les dégâts des lapins sur sa propriété, un
biologiste d’Eure-et-Loir, le Dr Armand-Delille y introduisit le virus de la
myxomatose en 1952 (il avait eu connaissance de ce virus déjà expérimenté en
Australie). Sa propriété étant totalement clôturée, il pensait pouvoir contenir
toute propagation. Hélas, les mouches qui se précipitent sur les cadavres savent
voler par-dessus les clôtures et ont transporté le virus... Cette maladie a été
radicale, et en quelques mois, elle était arrivée dans le Loir-et-Cher et à
Cheverny, où plus une seule battue n’eut lieu après mai 1953. Dans les mois qui
suivirent, la maladie gagna une grande partie de l’Hexagone et rapidement toute
l’Europe.
Des milliers de lapins erraient alors dans les champs, sur les allées
forestières, sur les routes départementales où ils se faisaient écraser, et
dans les cours des fermes. Ils présentaient des vésicules purulentes autour des
muqueuses et des yeux, étaient quasiment sourds et aveugles et mouraient en quelques
jours. Je me souviens des trajets sur le chemin de l’école, où il fallait faire
attention de ne pas marcher sur des lapins écrasés, et du récit d’un beau-frère
coureur cycliste qui m’expliquait qu’en course, il fallait louvoyer afin
d’éviter les cadavres.
Si le Dr Armand-Delille a été remercié par le monde
agricole et forestier, il a cependant été mis en cause par les chasseurs,
poursuivi par la justice en 1955 et condamné à une amende de 5 000 francs.
Mais, en juin 1956, il a été récompensé d’une médaille d’or par le directeur
général honoraire des Eaux et Forêts. Cependant il fut vilipendé par les
éleveurs de lapins de clapiers (qui pouvaient être aussi agriculteurs) car ces
lapins domestiques, n’étant pas vaccinés à l’époque, ont été décimés. Le
résultat de cette épizootie a été à la fois un soulagement pour les uns et une
catastrophe pour les autres.
Mais, la science peut réparer ses erreurs
En
juillet 1953, l’institut Pasteur travaillait déjà à mettre au point un premier
vaccin pour immuniser, dans un premier temps, les lapins de clapiers contre la
myxomatose ; mais il fallut attendre septembre 1979 pour voir un ultime vaccin
mis au point par le professeur Saurat et son équipe de l’école vétérinaire de
Toulouse utilisable sur une plus grande échelle, y compris sur les lapins de
garenne.
Aujourd’hui, on peut à nouveau voir dans certaines régions quelques
queues blanches sautiller en gagnant leur terrier. Certains amateurs de civets
et autres pâtés sont à nouveau en capacité d’assouvir leur passion de chasseur et
de gastronome. Le plus difficile, dans ce domaine comme dans bien d’autres, est
d’établir un équilibre, surtout quand des intérêts contraires s’opposent ; il
faut alors faire appel à la sagesse, bien connue du monde rural...
M. B.
(1) Garenne : lieu boisé ou sablonneux où vivent
les lapins à l’état sauvage (Larousse).
(2) Abroutissement : action d’abroutir
; déformation d’un arbre abrouti par les animaux (Larousse).
(3) En fait,
longtemps classés dans l’ordre des rongeurs, les lapins sont maintenant
regroupés dans un ordre à part : les Lagomorphes (Wikipédia).
(4) Voir «
Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher... et nos petites histoires ».
Éditions Oxygène Cheverny - Nov. 2018 : page 47 « Auguste Bourgeois,
garde-chasse à Cheverny ».
La Grenouille n°71 - avril 2026
Les familles Hermelin sur Cheverny et Cour-Cheverny, avec plus de 300 personnes recensées aujourd’hui, sont certainement avec les Cazin les plus nombreuses dans nos communes.
Jean-Paul Hermelin
Jean-Paul Hermelin, né en 1946, est décédé en 2025. Il marque, tout au
long de sa vie, entouré de sa femme Danielle et de sa famille, un fort
engagement pour son métier. Travailleur acharné, il laisse à ses enfants le
fruit d’une vie de labeur et la culture des valeurs du terroir.
La jeunesse de Jean-Paul Hermelin
Elle commence à l’école primaire de Cour- Cheverny. Chez les Hermelin,
après la culture de la terre cohabite la culture de la musique. Patrice Duceau,
alors adolescent, se souvient avoir croisé Jean-Paul se rendant chez madame
Brunet (2) pour y prendre des cours de solfège. Patrice y venait, lui,
pour y suivre des cours d’anglais. Plus tard, Jean-Paul et sa trompette feront
partie de la Lyre de Cour- Cheverny.
Après l’obtention de son certificat d’études, Jean-Paul rejoint l’école
d’agriculture Augustin Thierry de Blois. À 18 ans (1964), il devance l’appel
avec l’espoir de partir en Allemagne dans une caserne où on pratique la
musique. Il ne partira pas en Allemagne mais se retrouvera muté à la musique
militaire de Tours.
De retour à la vie civile (1966), il rejoint le corps des pompiers
volontaires de Cour-Cheverny, dirigé par le capitaine Roger Duceau.
Stéphane Hermelin
Le Gaec « Hermelin frères »
L’aventure du Gaec commence en 1996 avec Jean-Paul, Danielle et
Stéphane, Bertrand étant encore aux études.
Le projet était de développer deux ou trois hectares de fraisiers sur
quelques années pour participer, comme d’autres à cette époque, à la vente au
Cadran de Sologne à La Gaucherie. Les acheteurs, grossistes ou
semi-grossistes, achetaient la production aux enchères descendantes (5) et
livraient ensuite à Rungis.
Stéphane se souvient du début des années 2000 quand la production des
fraises se vendait avec difficulté et qu’il fallait de temps en temps pousser
la porte de la banque locale pour boucler les fins de mois...
En 1998, Bertrand est victime d'un grave accident de la route et reste
plus de 18 mois en convalescence. Une fois remis, il reprend ses études dans le
but de s’installer avec son frère et sa mère, Jean-Paul arrivant bientôt à la
retraite. Bertrand passe donc un BPREA (brevet professionnel responsable
d’entreprise agricole) pour adulte en un an au lycée agricole d’Areines.
Revenu à la ferme, la production battait son plein et il fallait la
vendre.
Le Gaec Hermelin se fit donc connaître sur toute la région en vendant
ses légumes et ses fruits en étant cinq ou six fois par semaine sur les marchés
des environs.
Dix ans après son démarrage (2006), le Gaec développe un atelier de maraîchage avec de nombreux tunnels « multi-chapelles » (6) pour produire des tomates, des melons, des courgettes, des salades... en plus des fraises. Le tout en gardant les 90 hectares de céréales et la production de poulets.
En 2024, le Gaec passe en SCEA (Sociétécivile d’exploitation agricole).
En 2026, la production de fraises est d’environ 45 tonnes/an (+/- 10% suivant les années).
En pleine saison sur l’exploitation en pleine terre, 35 personnes travaillent sous les tunnels. Produire plus mais surtout mieux n’est pas chose aisée. La renommée et le sérieux des deux frères leur ont permis de fidéliser les saisonniers depuis de longues années. Lorsque l’on aborde avec Stéphane le sujet du personnel, il évoque l’énormité du temps passé à remplir les formulaires de l’administration... Les travailleurs et surtout les travailleuses marocaines (le personnel est en majorité féminin) sont très sérieux. Ils arrivent du Maroc pour rejoindre la ferme de La Préale chaque année depuis des décennies de fin avril à fin août. Les deux frères se félicitent de cette main d’oeuvre fidèle et compétente.
À l’horizon arrive à pas feutrés Antoine, avec ses 27 ans, le fils aîné de Stéphane, en espérant que de nouvelles normes européennes et françaises ne se révèleront pas « hors sol »...
Danielle est très fière de son statut de grandmère avec ses huit petits enfants. Fini pour elle le temps de poulets, des lapins, des fraises et des courgettes. Aujourd’hui, elle aime rassembler ses « petits » le matin de bonne heure autour d’un café. Elle pourrait prétendre au label rouge d’une mamie mère poule...
P. D.
(1) Escarpolette : siège suspendu par des cordes et sur lequel on se place pour être balancé.
(2) Mme Brunet : épouse de Fernand Brunet, maire de Cour-Cheverny entre 1959-1970.
(3) Bains-douches : voir « Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher - à la poursuite de notre histoire » ; page 162 « Les Bains-douches ». Éditions Oxygène Cheverny - novembre 2022.
(4) Cantinière : dans l’histoire militaire, les cantinières ont accompagné les armées sur le champ de bataille, remplissant diverses missions pour les soins, l’intendance, l’alimentation, l’habillement, etc., y compris pour l’approvisionnement en eau-de-vie pour remonter le moral des troupes, contenue dans un tonnelet que les cantinières portaient en bandoulière. Nos fanfares actuelles ont souvent une lointaine origine militaire, et la tradition de la cantinière en début de défilé (comme le porte-drapeau) a été longtemps conservée et existe encore en certains endroits.
(5) Enchères descendantes : l’organisateur de la vente annonce un prix de départ élevé, puis l’abaisse par étapes, jusqu’à ce qu’un enchérisseur se déclare preneur.
(6) Tunnel multi-chapelles : serre multi-tunnels.
La Grenouille n°71 - avril 2026
Jacques-Marie-Louis Monsabré (né le 10 décembre 1827 à Blois et décédé le 21 février 1907 au Havre) est un prêtre dominicain français et prédicateur de renom. À Blois, l’école privée Sainte Marie Monsabré et le centre de loisirs ALSH Monsabré portent son nom. Citons également la Scène BRG (Blois rive gauche), ex théâtre Monsabré.
Enfant de choeur à Cour-Cheverny…
« […] Blois, c’est presque la Touraine. Le P. Monsabré reproduit
dans sa physionomie intime, qui n’est point celle du prédicateur, les traits
caractéristiques du Tourangeau. Pour deviner le futur conférencier de
Notre-Dame [de Paris] dans le joyeux et turbulent diablotin qui faisait enrager
ses maîtres et passait sa vie à jouer des niches à ses camarades, il eût fallu
être grand prophète. Les habitants de Cour-Cheverny – un gros village de
l’arrondissement de Blois, où le jeune Monsabré passa une partie de son enfance
- ont gardé le souvenir de certain tour pendable qu’il joua un jour, dans ses
fonctions d’enfant de choeur, au premier chantre de la paroisse, et les anciens
du pays aiment à le raconter, en clignant de l’oeil, aux Parisiens qui passent
pas là ».
…et farceur
« Voici le fait dans toute son horreur. À l’église de
Cour-Cheverny, comme dans beaucoup d’églises de village, les cordes des cloches
pendent dans le choeur au-dessus du lutrin. Or, le premier chantre était chauve
et portait perruque ; tentation perpétuelle pour l’enfant de choeur assis
derrière lui. Un jour, il n’y peut plus tenir : il s’empare d’un cierge cassé,
en tire la mèche enduite de cire et joint d’un noeud bien serré les poils
follets de la perruque à la corde de la petite cloche […]. Puis, le moment
venu, il tire la corde qui, en se relevant, enlève la perruque et la fait
voltiger convulsivement dans les airs. Fou rire de l’assistance, fureur
légitime du chantre, indignation du curé, qui, après la messe, fait ranger tous
les enfants de choeur en demi-cercle dans la sacristie et les interroge les uns
après les autres. Chacun nie, bien entendu. Il avait gardé le plus suspect pour
le dernier et déjà le sentait faiblir, en regardant la figure de l’espiègle qui
l’épiait du coin de l’oeil.
- C’est donc toi, Louis ?
- Dame, monsieur le curé, puisque ce n’est pas les autres, il
faut bien que ce soit moi, répond le petit malheureux, en prenant son air le
plus patelin.
- Va-t’en ! cria le curé d’une voix terrible.
Et tandis que l’enfant de choeur s’esquivait sans se le faire
répéter deux fois, il soulageait son indignation en partant d’un éclat de rire
qu’il avait eu grand’peine à comprimer jusque-là.
On trouvera peut-être que le tour n’était pas neuf. C’est vrai ;
mais pour un enfant de Cour-Cheverny !...
[…] La farce de Cour-Cheverny eut là beaucoup d’héritières, dont
le clergé du diocèse parlera longtemps encore. Elles sont passées à l’état de
traditions locales qu’on transmet fidèlement aux nouveaux, non sans les
amplifier quelque peu ».
La mémoire collective n’étant pas éternelle, il fallait bien que
La Grenouille vous rapporte cette anecdote vieille de plus de 180 ans…
P. L. ■
(1) Fondé en 1815, le Journal des villes et des campagnes paraît jusqu’en 1895. Source Retronews.fr
La Grenouille n°71 - avril 2026
D’après le carnet d’Antonie Guermonprez Goube, épouse Pollet (1)
La punition
La vie quotidienne
Les jours de la semaine
sont tous organisés. Lundi : lessive (on met le linge à bouillir le dimanche
soir). Le matin, transport à la buanderie dans le jardin. Tout le linge est
frotté à la brosse en chiendent puis rincé à l’eau froide dans trois bassines.
Le blanc blanchi avec une boule de bleu et amidonné. Puis on pend le linge au
fond du potager, le plus loin possible de la rue. À partir de novembre, le
linge reste dehors une nuit pour égoutter avant de l’étendre à la maison dans
le grenier.
Le mardi, oncle Charles se
rend à Blois à la banque pour couper la semaine. Le jour de tante Madeleine,
les dames viennent nous rendre visite : thé, petits gâteaux, papotage… et le
samedi après-midi : cartes, bridge, etc. Le soir : réussites, Nain jaune,
petits chevaux…
À 21 heures, les adultes
vont se coucher ; les enfants à 20 h 30 (ceux qui mangent à table, les autres à
19 h 30). Oncle Charles ferme les volets assez tôt puis monte le dernier pour
se coucher avec une tasse de tilleul sucré au miel. C’est lui qui ferme les
portes : clés, verrous… Tante Madeleine est peureuse.
Les occupations de
l’oncle Charles
L’oncle Charles s’occupe
du potager avec un jardinier et l’après-midi, il va régulièrement à Cheverny
voir le marquis au sujet de l’école libre ou pour s’occuper des prisonniers de
guerre. Je pense que c’est le mercredi où il y a réunion pour la fabrication
des colis pour l’Allemagne. Oncle Charles a un sens de l’organisation que tout
le monde admire et les colis arrivent à bon port car bien remplis et dans des
cartons bien faits. Les denrées collectées sont stockées dans
l’arrière-boutique de la petite conserverie. Une nuit, les boîtes prévues pour
les prisonniers, des oeufs durs sauce tomate, ont explosé. « Les oeufs durs
ne supportent pas la conserve » : ce fut l’explication de l’oncle Charles.
Une vie difficile
En pension chez les
religieuses
En pension, les
religieuses étaient gentilles. Annie était la plus jeune. On dormait dans un
grand dortoir – au moins 50 lits – et une grande s’occupait d’une plus jeune.
Mireille de Montravel s’occupait de moi et avait un accent chantant du midi.
Elle devait avoir 15 ou 16 ans.
Les repas étaient un
casse-tête pour le couvent et un jeudi, on nous servit du lapin en gelée. Des
bonnes âmes ont dit : « C’est du chat ! » Du coup, arrêt du repas :
personne n’a voulu manger les chats ! Quand maman a su cela, sa réaction : «
Mais enfin, il est plus facile d’élever des lapins que des chats ! » La
Place de la Mairie - Juillet 1944. Les vendanges en 1944. www.lagrenouillevoixdecheverny.blogspot.fr
17 faim m’a réconcilié, mais pour Annie, je crois qu’elle ne mange toujours
pas de lapin…
Il était interdit de
pénétrer dans le potager pour ramasser les fruits. En 1941, les pêchers étaient
couverts de fruits et comme nous avions très faim, on allait avec Annie faire
une débauche de pêches et France, la chipie, nous dénonçait…
Tout était rationné : le
lait avec ticket chez la mère Ouvrard (en face de chez Brunet). Le lait était
sale et plein d’eau. Tante Madeleine le faisait bouillir pour récupérer la
crème qui servait à confectionner de la pâte à tarte.
La conservation des
aliments était un gros problème. Tout était dans la cave ; viande, beurre,
lait, soupe… sauf pendant l’hiver car la cave était inondée. Les conserves y
avaient une place très importante : tomates, haricots verts, pour la soupe,
oseille, épinards, persil, cerfeuil, cuits deux jours puis stérilisés en
bouteilles. Il suffisait de deux cuillères à soupe de ce concentré avec des
pommes de terre pour faire une soupe verte en hiver. Les fruits aussi étaient
stérilisés : cerises, pêches, poires, compotes…, les fruits étaient conservés
dans le fruitier pour être servis à maturité. Les prunes aussi, les fraises
fraîches et beaucoup de confitures. Le beurre était très rare.
De retour à la maison
On achetait du fromage de
chèvre frais le mardi, jour du marché. Le fromage se mange le soir de
préférence.
Petit plaisir du dimanche
soir au printemps : attraper des hannetons et attacher une mini voiture en
celluloïd sur leur dos et les faire voler dans la salle-à-manger (il était très
difficile de réussir l’arrimage). L’après-midi : une partie de croquet.
Le courrier délivré par le
père Pichereau en fin de matinée était distribué par l’oncle Charles à table à
midi et tout le monde participait à la lecture. Le courrier était toujours
ouvert. Maman, du coup, n’a jamais ouvert notre courrier, mais c’était la
coutume : on ne parle pas à table, on ne se balance pas sur sa chaise… Il
fallait écouter les informations, ce qui énervait maman et lui a fait détester
les infos à table…
(1) Antonie Pollet :
1933-2013.
(2) Madeleine, femme de Charles Goube.
(3) Antonie Goube (1912-1998), épouse
Guermonprez.
(4) Tenir les cordons du poële : tenir
les cordons reliés au drap funéraire qui recouvrait le cercueil. Les quatre
personnalités qui ont tenu les cordons du cercueil du docteur Montagne étaient : le marquis de Vibraye, le
comte de La Roche-Aymon, le comte de Berthier (régisseur du château de
Cheverny) et Charles Goube (l’oncle Charles).
La
Grenouille n°70 – Janvier 2026
La Villa Talcy à partir
des années 1960-70
À cette époque, Antonie
Goube était présente beaucoup plus fréquemment à la propriété de Cour-Cheverny.
Talcy était resté « dans son jus » depuis la guerre et la maison était d’un confort
rudimentaire. Autant elle était agréable l'été, avec son parc, l’hiver, c’était
la maison des courants d’air...
1967-1968 : la «
Révolution culturelle » à Cour-Cheverny s’est également inspirée du lieu de
référence qu'était le château de La Borde où étaient hébergés quelques
nostalgiques de l’idéal de la Révolution parisienne : « Sous les pavés la
plage... ».
P. D.
Les objets insolites de la Villa Talcy
Les membres de la famille sont nombreux à être passionnés d’histoire,
d’archives et d’archéologie, dont Paul Guermonprez. La Villa Talcy abrite
nombre de témoignages des époques passées : témoignages locaux ou non, mais
souvent inattendus. La Grenouille a sélectionné quelques objets qui
racontent tous une histoire, même si elle nous reste en grande partie
mystérieuse
La poutre des Chouans
Cette poutre, longue de 3,60 m, est placée au mur du vestibule de la
Villa Talcy. Elle est issue d’une grange de Vendée où les Goube possédaient une
maison de famille. Cette grange abritait un repaire de Chouans. Ces derniers
venaient assister à des messes dites par des prêtres réfractaires. Les
participants ayant été avertis d’une dénonciation auprès des Républicains ont
scié la poutre gravée d’inscriptions qui relataient les faits d’armes des
Chouans pour la soustraire aux représailles des Républicains.
Des petits témoignages de la grande Histoire
L’histoire de la petite plaque métallique qui surplombe la porte de la
chapelle est liée à la construction de la basilique du Sacré-Coeur de
Montmartre.
Lors de la Commune de Paris, les communards, avec la complicité de
soldats, s’étaient emparés de la réserve de canons qui se trouvait au sommet de
la butte Montmartre. Les opposants aux communards avaient fait le vœu de
construire une basilique à Montmartre afin de solliciter le pardon divin pour «
expier » les destructions et les massacres perpétrés lors de cette période
tragique. Chaque donateur reçut alors la même petite plaque métallique identique
à celle de la chapelle de Talcy, qui représente un Christ.
En poussant la porte de la chapelle...
À l’intérieur, l’autel est constitué d’une poutre sculptée d’’époque Renaissance. Au-dessus, face à l’entrée, un vitrail. Les séquences d’un chemin de Croix ornent les deux murs latéraux. L’ensemble est habillé de divers objets cultuels.
La
Grenouille n°70 – Janvier 2026