Pierre Chevry, le "couteau suisse" de la forêt

Pierre Chevry est un personnage hors normes : « Ce n’est pas le travail qui tue, c’est l’ennui » martèle-t-il. De fait, il sait (presque) tout faire en mécanique, en hydraulique, en menuiserie, en charpente, pour creuser un étang, pour se désembourber au milieu d’une rivière, pour chasser le gros gibier, tendre des nasses dans la Loire, ramasser les champignons...
Pierre est habitué à travailler depuis sa jeunesse entre douze et quinze heures par jour. Il est infatigable en paroles et en actions... À presque 73 ans, son corps porte les stigmates d’une vie bien remplie : quelques vertèbres cassées et un coeur fatigué qui lui valut plusieurs transports en hélicoptère à l’hôpital Bretonneau de Tours.
Pierre fréquente l’école de La Gaucherie, jusqu’à 14 ans. Après son certificat d’études, il suit des cours de mécanique agricole à Contres. À 17 ans, il travaille à la ferme avec son père : moitié paysan du début du printemps à l’automne et homme des bois l’hiver à Cheverny avec les gardes du domaine.
Pierre Chevry, le "couteau suisse" de la forêt à Cheverny
En 1976, à l’âge de 23 ans, il reprend les terres familiales. Il est aussi employé à façon dans l’abattage et le débardage en forêt de Cheverny pour le compte d’Arnaud de Sigalas et de Laurent de Froberville. Les tronçonneuses commençaient à faire évoluer le métier. Les derniers bûcherons qui abattaient encore à la hache à Cheverny faisaient partie de la famille Vanneau.Jusqu’en 1995, Pierre Chevry travaille seul sur toute la région, parfois un peu plus loin, en se spécialisant sur des travaux compliqués très techniques que les autres entreprises ne voulaient pas réaliser. Sa réputation, sur ce marché de niche, lui permet de bien gagner sa vie, ce qui lui donne la possibilité d’investir dans du gros matériel (tracteur, grue, tracteur à grumer...). Pendant des années, il débarde la journée, charge les camions la nuit à destination de l’Italie et de l’Espagne. Il déborde de travail.
Pierre Chevry, le "couteau suisse" de la forêt à Cheverny
Son métier va basculer en 1995, en forêt de Tronçais où il débarde des chênes pour des entreprises de merrains destinés aux Bordelais. Curieux de tout et intrigué par ce qu’il ne sait pas faire, il rencontre, à La Guerche, un tonnelier qui lui dit : « Mon p’tit gars, ça t’intéresse le travail ? Si tu veux, je te vends mon entreprise avec le matériel ». Pierre rachète cette entreprise en 1996 et apprend à travailler le merrain. Pendant 25 ans, il va travailler à façon pour des tonneliers bordelais qui lui fournissent le chêne, matière première de son métier.
Pierre Chevry, le "couteau suisse" de la forêt à Cheverny
Pierre Chevry se souvient de la crise de 2001 dans la région de Cognac. Les États-Unis boudaient le Cognac et toutes les tonnelleries se sont retrouvées à l’arrêt. Les billes de chêne restaient en attente dans la cour de l’entreprise. Puis le donneur d’ordre bordelais demanda à Pierre de réfléchir à la possibilité de réaliser des copeaux de chêne
de différents grammages destinés à être mélangés au vin afin de le fortifier en tanin.
Pierre Chevry investira dans une trieuse et une broyeuse pour répondre à ce besoin.

P. D. 

La Grenouille n°71 - avril 2026

Le chemin des Bœufs et les mottes féodales

Dans l’antiquité, à l’époque des Gaulois, de nombreuses voies traversaient la Gaule dans toutes les directions. Ces voies antiques servirent jusqu’au début du XIXe siècle aux marchands pour mener leurs troupeaux, surtout vers Paris (1).

Durant le Moyen-Âge (XIe au XIIIe siècles), existaient la route des moutons venant du Berry, la route des boeufs venant de Limoges, la route du sel, la route du poisson et les chemins des meuniers dans toutes les direc­tions... Tous ces chemins traversaient des domaines, des baronnies, des petits royaumes seigneuriaux...

À cette époque, les étendues boisées étaient beaucoup restreintes : il existait davantage de cultures, d’élevages et de surfaces de vignes. Le but des mottes était d’installer le pouvoir féodal sur les terres du seigneur et de se protéger en même temps des voleurs de grands chemins.

Le chemin des Bœufs et les mottes féodales à Cour-Cheverny
Il s’établit donc un équilibre social et consenti entre le seigneur et la population locale qui se partageaient le « gardiennage » de ces petits fortins en donnant du temps pour cette gestion du bien commun. Cette contrainte s’appelait « la corvée », un dû au seigneur qui s’engageait en échange à protéger les chemins.

Le tronçon du chemin des boeufs qui passe sur les communes de Cheverny et Cour-Cheverny s’étire depuis le lieudit Marçon (dans la forêt de Cheverny), à l’entrée de la Z. I. de Contres, jusqu’à Fontaines-en-Sologne. Il coupe la route du Chêne des Dames près duquel existe encore des restes de fossés qui marquent l’emplacement d’un ancien fortin en bois. En poursuivant vers le nord, au-delà de la route de Romorantin et Ingrande, nous arrivons au domaine du Gué-la-Guette, à la limite de Cour-Cheverny. La plaine en pâturage qui suit se nomme « le Paquis du roy » (1). C’était vrai­semblablement un lieu où s’arrêtaient les trou­peaux pour se reposer, manger et boire avant de reprendre leur chemin, sur la gauche, pour remonter vers Sérigny.

Le chemin des Bœufs et les mottes féodales à Cour-Cheverny
Ces lieux servaient l’organisation royale. Nous retrouvons, sur les hauts de Sérigny, entre le Rouvre et la chapelle du château, une motte féodale d’où l’on pouvait observer très loin. Le château de Sérigny que nous connaissons n’existait pas à cette époque. L’endroit est un point culminant de Cour-Cheverny. La protection, l’abri et le ravitaillement, ponc­tuaient régulièrement le pénible chemin de la transhumance lors duquel les bêtes comme les hommes étaient soumis à bien des périls.

Plus loin, en suivant toujours le chemin des boeufs vers le nord, après le carrefour de Fontaines-en-Sologne, aux Ogonnières, à 100 mètres, se distinguent trois chênes remar­quables de l’époque de François 1er. À l’op­posé, sur le chemin de Fontaines-en-Sologne, on y trouve une mare avec de nombreux chênes tétiaux (2), des fossés et une motte.

Le chemin des Bœufs et les mottes féodales à Cour-Cheverny
Il fallait plusieurs semaines pour rejoindre Paris et les troupeaux devaient souvent se reposer et s’engraisser avant d’être abattus par la corporation des bouchers de Paris. Plus tard, au XIXe siècle, on construisit les abattoirs de La Villette et de Vaugirard.

Le XIIIe siècle connaît une grande révolution agricole. La vie des paysans s’améliore avec l’augmentation de leurs surfaces de cultures. Auparavant, ils laissaient 50 % des surfaces en jachère. Désormais, ils n’en laisseront qu’un tiers. L’augmentation des productions qui s’ensuit améliore aussi les revenus des seigneurs. Progressivement, ils abandonnent l eurs châteaux en bois pour d’autres en pierre.

P. D.

(1) Paquis : type de pâturage situé autrefois dans les parties non labourées du terroir.

(2) Têtiau (ou têteau) : Voir «Les grandes heures de Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher... et nos petites histoires - Éditions Oxygène Cheverny ) novembre 2018 : page 234, le têteau de La Touche.

La Grenouille n°71 - avril 2026

Le château de la Favorite pendant la Guerre

Le château de la Favorite à Cour-Cheverny pendant la Guerre

Nicole Tripault, née Huillet en 1936, a vécu jusqu’à l’âge de douze ans au châ­teau de La Favorite à Cour-Cheverny. Ses grand-parents, Jean-Baptiste Huillet et sa femme Louise Henriette née Jusseaume, avaient acquis la demeure en 1918 (1). Ils eurent douze enfants...

La famille s’est rassemblée à La Favorite pendant la guerre
Louis Huillet, un des fils de Jean-Baptiste et Louise Henriette Huillet, était détenu en Allemagne en tant que prisonnier de guerre. Il a été rapatrié à Cour-Cheverny par la Croix Rouge en 1943. Nicole a conservé dans sa mémoire l’image de l’arrivée de son père, soutenu par une paire de béquilles...
Louis était marié avec Raymonde, née Robadey. Ils eurent six enfants :
- Nicole, née en 1936 ;
Le château de la Favorite à Cour-Cheverny pendant la Guerre
- Yvette, née en 1940 ,
- Violette, née en 1947 ;
- Jean-Louis, né en 1948 ;
- Marie-Jeanne, née en 1949 ;
- Dominique Christian né en 1955.
À cette époque, la tante de Nicole (Georgette Doumeng) vivait à La Favorite. « Quand il a été question de la raccompagner en voiture dans le sud de la France, ma grand-mère a enterré l’argenterie dans le jardin pour être certaine de la retrouver à son retour...», se souvent Nicole.
La famille a cohabité tant bien que mal avec les occupants allemands qui se sont imposés. L’atmosphère était pleine de méfiance et de ressentiments de part et d’autre. Les parents interdisaient à leurs enfants de parler avec les Allemands... même quand ceux-ci leur offraient des chocolats... On ne sait jamais ce que les enfants pourraient raconter sur des sujets qui auraient pu attirer des ennuis à la famille... Nicole se souvient du jour où ses parents lui avaient fixé autour du corps des billets de banque qui tenaient à l’aide d’une bande Velpeau (2) pour les dissimuler au regard des Allemands...
À cette époque, la tante de Nicole (Georgette Doumeng) vivait à La Favorite. « Quand il a été question de la raccompagner en voiture dans le sud de la France, ma grand-mère a enterré l’argenterie dans le jardin pour être certaine de la retrouver à son retour...», se souvent Nicole. 

La vie quotidienne
Nicole n’a manqué de rien durant cette période particulière. On s’adaptait à la situation comme on pouvait... On mangeait parfois les écureuils du parc et la grand-mère Louise Henriette récupérait la laine des lapins angora. On fai­sait sécher les feuilles de tabac cultivées dans un champ proche du château. On fabriquait le pain, le beurre, l’huile de noix et l’huile d’oeil­lette (3). 

Le château de la Favorite à Cour-Cheverny pendant la Guerre
Le Conon, qui passait dans le parc, était très poissonneux. On tuait de temps en temps un cochon parmi ceux de la porcherie annexe aux communs. Et toutes les bonnes idées pour améliorer le quotidien étaient tes­tées... Par exemple, on compensait l’absence des chambres à air des vélos par des bou­chons de liège qu’on installait autour de la roue, à l’intérieur du pneu... Après la guerre, Nicole et ses parents ont habité les communs de La Favorite (le pavillon Doumeng), avant de déménager à La Roseraie, une maison située avenue du château à Cheverny. Au fond du parc de La Favorite se trouvait l’atelier du grand-père Jean-Baptiste Huillet, rempli du matériel nécessaire à la pratique de son métier de puisatier.
Le château de la Favorite à Cour-Cheverny pendant la Guerre
Nicole a suivi sa scolarité de petite fille à l’école Saint-Louis, à Cour-Cheverny, dans la classe de mademoiselle Madeleine. Son père lui avait fabriqué une paire de galoches pour s’y rendre. Elle n’a pas oublié le premier Noël qui l’a mar­quée, à l’école Saint-Louis, quand la marquise de Vibraye a apporté des cadeaux aux enfants...
Après le décès du grand-père de Nicole en 1962, sa veuve a souhaité vendre La Favorite. Nicole lui a soufflé l’idée de proposer le château à la com­mune de Cour-Cheverny pour le transformer en maison de retraite. La demeure a été acquise par la commune l’année suivante.    

J.-P. T.

Merci à Nicole Tripault, pour nous avoir fait partager ses souvenirs d’en­fance à La Favorite

(1) Voir deux articles consacrés à La Favorite :
- « Les grandes heures de Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher ...et nos petites histoires » ; page 192 « Un puisatier au domaine de La Favorite ». Éditions Oxygène Cheverny - novembre 2018 ;
- « Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher - à la pour­suite de notre histoire » ; page 111 « Quand le domaine de La Favorite est devenu maison de retraite ». Éditions Oxygène Cheverny - novembre 2022.
(2) Bande Velpeau : bande de tissu élastique utilisée pour le maintien de pansements sur le corps.

(3) Huile d’oeillette : à partir de graines extraites d’une variété botanique de pavot somnifère.

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Le lapin de garenne à Cheverny dans les années 50

Le lapin de garenne à Cheverny dans les années 50
Un fléau aussi dévastateur que la grêle
Extrêmement prolifique, le lapin de garenne (1) peut donner 3 à 5 portées par an, avec 4 à 12 lapereaux par portée, qui eux-mêmes peuvent se reproduire dès l’âge de 4 mois. On comprend alors pourquoi, à cette époque, le besoin alimentaire de cet immense cheptel débordait largement sur les cultures agricoles et que la prédation naturelle était insuffisante. Aujourd’hui rarissime, notre garenne national était considéré autrefois comme hautement nuisible. Présent à peu près partout, il faisait la joie de tout chasseur, même maladroit, car il remplissait les carniers tellement on pouvait en rencontrer à chaque partie de chasse. Par ailleurs, il représentait un complément alimentaire non négligeable dans nos campagnes pendant l’occupation allemande. Tout rural digne de ce nom savait poser des collets au nez de l’occupant et avec l’assentiment des gardes. 

Considéré comme nuisible
Le lapin de garenne était cependant perçu d’une façon bien différente de la part des agriculteurs, des forestiers et de toute profession en rapport avec le monde végétal. Considéré comme nuisible à réduire au maximum, il était donc chassé sous toutes les formes possibles : en battue, en fermé, au furet, au piège et même au collet, méthode illicite mais pratiquée à bas bruit.
À Cheverny, le garenne pullulait ; notamment le long du Bois Bigot, en partie est des bois de Cheverny et le long de la route de Contres en partie ouest, mais il était aussi présent dans le moindre buisson. Les dégâts étaient visibles sur bois et vignes, mais aussi sur toute culture de proximité. On pouvait voir le dégradé des abroutissements(2) au fur et à mesure de l’éloignement de l’orée des bois.
Bien sûr, de nombreuses clôtures furent érigées pour endiguer la ruée du rongeur (3) sur les cultures, mais notre rusé Jeannot eut tôt fait de creuser sous ces dernières pour s’y aménager un accès. Par ailleurs, il était très coûteux d’engrillager de grandes parcelles et les pertes économiques sur les récoltes finissaient par fâcher le monde rural qui se remettait doucement de la Seconde Guerre mondiale. 

Les gardes-chasse sur le pied de guerre
Afin d’accéder aux demandes des cultivateurs riverains des forêts, repaire privilégié des lapins, des battues et des « fermés » étaient organisés. Un fermé était un système particulièrement efficace pour réduire la prolifération de ces animaux. 

Les « fermés »
Attardons-nous un instant afin d’expliquer le principe d’un fermé. Ce n’était pas en vérité de la chasse, mais un procédé économique pour prélever un maximum de ces lapins. Il s’agissait d’un piège qui utilisait l’engrillagement en place. Souvent, les prés étaient les terrains les plus aptes. Il s’agissait, dans le courant d’une matinée, d’abaisser le grillage sur une des faces de ce pré, en choisissant la mieux adaptée à y accueillir les futures victimes. Parfois les premières nuits n’étaient qu’une timide prise de contact mais rapidement, les réseaux sociaux de l’écho des garennes fonctionnant, après deux ou trois nuits la fréquentation était la bonne. Il s’agissait alors très tôt le lendemain matin ou le soir tard, de revenir en nombre relever le grillage, le rattacher sur les piquets et emprisonner ainsi les lapins trop gourmands.
Il restait alors aux intervenants à pénétrer dans le pré et à y récupérer les lapins sans le moindre coup de fusil. Parfois, suite à des demandes, des lapins vivants étaient réservés pour d’autres régions. À ces battues et à ces fermés, étaient conviés en priorité les agriculteurs victimes de ces dégâts, mais aussi des riverains de ces bois, volontaires ou chasseurs émérites. Ces battues et ces fermés étaient organisés par les gardes-chasse des bois de Cheverny. 

Des statistiques impressionnantes…

Le lapin de garenne à Cheverny dans les années 50
Dans les carnets de mon père, Auguste Bourgeois (4), où il notait toutes les actions relatives à ses activités de garde-chasse, j’ai relevé des journées particulièrement efficaces, comme ce 17 novembre 1950 où un « fermé » avait prélevé 393 lapins dans la plaine du Colombier. Le mois de janvier 1951 a également été très efficace, les chasseurs ayant prélevé près de 1 000 lapins de garenne en 7 battues avec une moyenne de 16 fusils. Au début des campagnes de ces battues, le tableau était réparti équitablement entre chaque tireur, mais rapidement il s’est avéré que certaines détentes étaient devenues trop « dures ». Les gardes donnèrent alors la consigne où chaque chasseur emmènerait les lapins qu’il aurait lui-même tués. Malgré le fait que beaucoup de tireurs fabriquaient eux-mêmes leurs propres cartouches, tirer une vingtaine de munitions à chaque battue pouvait devenir onéreux. 

La science plus forte que les armes
Affecté par les dégâts des lapins sur sa propriété, un biologiste d’Eure-et-Loir, le Dr Armand-Delille y introduisit le virus de la myxomatose en 1952 (il avait eu connaissance de ce virus déjà expérimenté en Australie). Sa propriété étant totalement clôturée, il pensait pouvoir contenir toute propagation. Hélas, les mouches qui se précipitent sur les cadavres savent voler par-dessus les clôtures et ont transporté le virus... Cette maladie a été radicale, et en quelques mois, elle était arrivée dans le Loir-et-Cher et à Cheverny, où plus une seule battue n’eut lieu après mai 1953. Dans les mois qui suivirent, la maladie gagna une grande partie de l’Hexagone et rapidement toute l’Europe.
Des milliers de lapins erraient alors dans les champs, sur les allées forestières, sur les routes départementales où ils se faisaient écraser, et dans les cours des fermes. Ils présentaient des vésicules purulentes autour des muqueuses et des yeux, étaient quasiment sourds et aveugles et mouraient en quelques jours. Je me souviens des trajets sur le chemin de l’école, où il fallait faire attention de ne pas marcher sur des lapins écrasés, et du récit d’un beau-frère coureur cycliste qui m’expliquait qu’en course, il fallait louvoyer afin d’éviter les cadavres.
Si le Dr Armand-Delille a été remercié par le monde agricole et forestier, il a cependant été mis en cause par les chasseurs, poursuivi par la justice en 1955 et condamné à une amende de 5 000 francs. Mais, en juin 1956, il a été récompensé d’une médaille d’or par le directeur général honoraire des Eaux et Forêts. Cependant il fut vilipendé par les éleveurs de lapins de clapiers (qui pouvaient être aussi agriculteurs) car ces lapins domestiques, n’étant pas vaccinés à l’époque, ont été décimés. Le résultat de cette épizootie a été à la fois un soulagement pour les uns et une catastrophe pour les autres. 

Mais, la science peut réparer ses erreurs
En juillet 1953, l’institut Pasteur travaillait déjà à mettre au point un premier vaccin pour immuniser, dans un premier temps, les lapins de clapiers contre la myxomatose ; mais il fallut attendre septembre 1979 pour voir un ultime vaccin mis au point par le professeur Saurat et son équipe de l’école vétérinaire de Toulouse utilisable sur une plus grande échelle, y compris sur les lapins de garenne.
Aujourd’hui, on peut à nouveau voir dans certaines régions quelques queues blanches sautiller en gagnant leur terrier. Certains amateurs de civets et autres pâtés sont à nouveau en capacité d’assouvir leur passion de chasseur et de gastronome. Le plus difficile, dans ce domaine comme dans bien d’autres, est d’établir un équilibre, surtout quand des intérêts contraires s’opposent ; il faut alors faire appel à la sagesse, bien connue du monde rural...

M. B. 

(1) Garenne : lieu boisé ou sablonneux où vivent les lapins à l’état sauvage (Larousse).
(2) Abroutissement : action d’abroutir ; déformation d’un arbre abrouti par les animaux (Larousse).
(3) En fait, longtemps classés dans l’ordre des rongeurs, les lapins sont maintenant regroupés dans un ordre à part : les Lagomorphes (Wikipédia).
(4) Voir « Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher... et nos petites histoires ». Éditions Oxygène Cheverny - Nov. 2018 : page 47 « Auguste Bourgeois, garde-chasse à Cheverny ».

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Les familles Hermelin

Les familles Hermelin sur Cheverny et Cour-Cheverny, avec plus de 300 per­sonnes recensées aujourd’hui, sont cer­tainement avec les Cazin les plus nom­breuses dans nos communes.

Les familles Hermelin à Cheverny et Cour-Cheverny
Aussi loin que nous avons pu remonter l’histoire, c’est à dire vers 1720, tous les Hermelin étaient vignerons à Cour-Cheverny, à Cheverny et à Cormeray.
Nous allons commencer l’histoire avec Louis Fortuné Hermelin, né en 1861. Il se marie avec Célestine Cazin (dite Hortense) en 1886. Le couple aura trois enfants : Odette (née en 1891), Raoul (né en 1893) et Roland dit Paul (né en 1911), le père de Jean-Paul. Ils s’ins­tallent au lieudit La Préale, à Cour-Cheverny, pour exploiter la vigne, produire des céréales et élever du bétail.

La vie de Fortuné avait commencé dans l’adversité avec le décès de sa mère lors de l’accouchement de son frère en 1863. Il n’avait que deux ans. Le second mariage de son père fut prolifique puisqu’arrivèrent onze demi-frères et demi-soeurs (sept garçons et quatre filles).
Un malheur éclate dans la famille en 1919, lorsque la soeur de Paul, Odette, meurt de la grippe espagnole deux jours après avoir mis au monde Jacques. Le mari d’Odette meurt dix jours après sa femme. Ils laissent trois orphelins qui seront gérés par les familles. Jacques est élévé par la grand-mère Hortense avec son oncle Paul à La Préale, où il devien­dra agriculteur.
Les familles Hermelin à Cheverny et Cour-Cheverny
Paul (le père de Jean-Paul) fait son service militaire dans la cavalerie. À son retour, il se marie en 1935 avec Louise Brillault (née en 1914). Louise avait grandi seule, son père étant mort dans les tranchées fin 1918. Sa mère se remarie avec Hubert Touchain et ils exploitent une ferme près de La Préasle au lieudit Le Luth. La famille et les proches se rassemblent donc autour de ces terres.
Paul et Louise ont une fille, Bernadette, née en 1936 (qui devint madame Bernard Givierge).
En 1939, la guerre éclate et Paul, comme beaucoup d’autres Courchois, reste prisonnier pendant cinq ans en Allemagne. Pendant cette période, c’est Louise, son épouse, qui gère courageusement l’exploitation. L’entraide durant la guerre, surtout en campagne, était de mise. Louise est beaucoup aidée par la famille Menou. Jacques Menou, qui avait perdu ses parents de la grippe espagnole, avait été élevé avec Paul par la grand-mère Hortense. Il était devenu charcutier à Cour- Cheverny. À ce titre, il se rendait de ferme en ferme tuer le cochon qu’il transformait en divers produits de charcuterie.
À son retour de captivité en 1945, Paul reprend du service à la ferme. Jean-Paul naît en 1946.

Jean-Paul Hermelin
Jean-Paul Hermelin, né en 1946, est décédé en 2025. Il marque, tout au long de sa vie, entouré de sa femme Danielle et de sa famille, un fort engagement pour son métier. Travailleur acharné, il laisse à ses enfants le fruit d’une vie de labeur et la culture des valeurs du terroir.

Les familles Hermelin à Cheverny et Cour-Cheverny
À cette époque, on ne va pas très loin pour trouver l’âme soeur, et surtout pas en ville. C’est ainsi que Danielle, la soeur de Christian Daridan, croisa Jean-Paul, peut-être un soir de bal ? Il faut se souvenir des bals à Cour-Cheverny : au Café de Paris le dimanche après-midi, ou les bals sur parquets de madame Martin « Moulins Rouges » place de la mairie qui accueillait aussi les fêtes de Pentecôte avec ses auto-tamponneuses et les escarpolettes (1).

La jeunesse de Jean-Paul Hermelin
Elle commence à l’école primaire de Cour- Cheverny. Chez les Hermelin, après la culture de la terre cohabite la culture de la musique. Patrice Duceau, alors adolescent, se sou­vient avoir croisé Jean-Paul se rendant chez madame Brunet (2) pour y prendre des cours de solfège. Patrice y venait, lui, pour y suivre des cours d’anglais. Plus tard, Jean-Paul et sa trompette feront partie de la Lyre de Cour- Cheverny.
Après l’obtention de son certificat d’études, Jean-Paul rejoint l’école d’agriculture Augustin Thierry de Blois. À 18 ans (1964), il devance l’appel avec l’espoir de partir en Allemagne dans une caserne où on pratique la musique. Il ne partira pas en Allemagne mais se retrouvera muté à la musique militaire de Tours.
De retour à la vie civile (1966), il rejoint le corps des pompiers volontaires de Cour-Cheverny, dirigé par le capitaine Roger Duceau.

Les familles Hermelin à Cheverny et Cour-Cheverny
En 1968, Jean-Paul épouse Danielle Daridan. Le couple s’installe à la Marigonnerie. À cette époque, Danielle travaille à la blanchisserie de son oncle Roland Daridan, à côté des Bains-douches (3). En 1971 apparaît Stéphane, le premier enfant du couple, puis Bertrand en 1974 et Fabienne en 1979. Danielle rejoint Jean-Paul pour accompagner ses idées nova­trices visant à améliorer la rentabilité de l’exploitation.
En 1976, Jean-Paul, avec l’aide de Danielle et de ses parents Paul et Louise, plante les premiers fraisiers et se lance dans l’élevage des lapins. Danielle s’occupait des 8 000 pou­lets label rouge dont le nombre se renouvelait trois fois dans l’année, soit 24 000 poulets/an à nourrir, nettoyer et charger la nuit avec les enfants dans les camions.
L’exploitation continuera à grandir en super­ficie céréalière. L’élevage de lapins s’arrête quand Jean-Paul rachète les terres et les pou­laillers de son voisin. La production de fraises bat son plein et c’est la maman de Louise qui commence la vente à la ferme.
Les enfants grandissent. Les week-ends et les vacances sont occupés pour eux à la cueil­lette des fraises. Question loisirs, Jean-Paul interdisait à Stéphane et à Bertrand de jouer au foot pour mieux se consacrer à la musique. L’argument de Jean-Paul : « Toute sa vie on peut jouer de la musique alors que l’on ne peut pas jouer au foot et courir bien des années »...
1985. Jean-Paul consacre du temps, depuis une dizaine d’années, à l’organisation deL’aventure du Gaec commence en 1996 avec multiples fêtes qui font la joie du monde rural Jean-Paul, Danielle et Stéphane, Bertrand le dimanche : les concours de labours ou les fêtes des moissons auxquels il est assidu et très performant...
Il quitte la Lyre, ayant fait son temps, mais y laisse Stéphane au saxo, Bertrand au tambour et Fabienne à la clarinette, après son apprentissage de cantinière (4). Le virus de la musique achetaient la production aux enchères descen-étant très présent chez Jean-Paul, il rejoint dantes (5) et livraient ensuite à Rungis.alors les sonneurs de trompes locaux.

Stéphane Hermelin

Les familles Hermelin à Cheverny et Cour-Cheverny
Après l’école d’agriculture d’Areines près de Vendôme, un BTS à Carcassonne, un ser­vice militaire à Blois prolongé de 14 mois au service volontaire, Stéphane arrive en 1996 sur l’exploitation familiale (il a 25 ans). Il apporte des idées novatrices à l’exploitation qui deviendra Gaec (groupement agricole d’exploitations communes). Stéphane déve­loppe les céréales avec l’irrigation et la culture des melons, courgettes et fraises. Il épouse Sophie Croissandeau avec laquelle il a trois enfants : Antoine, Mathias et Étienne... et la musique n’est toujours pas loin : Stéphane sera président de la Lyre de 2004 à 2014. La famille y est aujourd’hui bien représentée avec Sophie et ses enfants Antoine et Étienne.

Les familles Hermelin à Cheverny et Cour-Cheverny
Bertrand Hermelin
Bertrand suivra le même cursus d’études que son grand frère, d’abord dans l’établis­sement professionnel de mécanique agricole Ampère à Vendôme, puis au lycée agricole de Montpellier où il obtient un BTS en mécanique agricole option machiniste.
En 2002, il se marie avec Hélène Lemaire. Ils ont deux enfants : Maëlle et Johan.
Il rejoint l’exploitation familiale comme ouvrier en attendant que son père Jean-Paul prenne sa retraite et modifie la structure en Gaec Hermelin frères en 2006.
Fabienne, la soeur de Stéphane et Bertrand apparue en 1979, très studieuse dans ses études, se destine au professorat d’histoire. Après sa licence, elle rencontre Mathieu, fils d’un artisan de Montoire et se passionne pour la fleuristerie une dizaine d’années avant de rejoindre l’entreprise de son mari. Ils ont trois filles : Perrine, Élisa, Romane.

Le Gaec « Hermelin frères »
L’aventure du Gaec commence en 1996 avec Jean-Paul, Danielle et Stéphane, Bertrand étant encore aux études.
Le projet était de développer deux ou trois hectares de fraisiers sur quelques années pour participer, comme d’autres à cette époque, à la vente au Cadran de Sologne à La Gaucherie. Les acheteurs, grossistes ou semi-grossistes, achetaient la production aux enchères descen­dantes (5) et livraient ensuite à Rungis.
Stéphane se souvient du début des années 2000 quand la production des fraises se ven­dait avec difficulté et qu’il fallait de temps en temps pousser la porte de la banque locale pour boucler les fins de mois...
En 1998, Bertrand est victime d'un grave accident de la route et reste plus de 18 mois en convalescence. Une fois remis, il reprend ses études dans le but de s’installer avec son frère et sa mère, Jean-Paul arrivant bientôt à la retraite. Bertrand passe donc un BPREA (brevet professionnel responsable d’entre­prise agricole) pour adulte en un an au lycée agricole d’Areines.
Revenu à la ferme, la production battait son plein et il fallait la vendre.
Le Gaec Hermelin se fit donc connaître sur toute la région en vendant ses légumes et ses fruits en étant cinq ou six fois par semaine sur les marchés des environs.
Dix ans après son démarrage (2006), le Gaec développe un atelier de maraîchage avec de nombreux tunnels « multi-chapelles » (6) pour produire des tomates, des melons, des courgettes, des salades... en plus des fraises. Le tout en gardant les 90 hectares de céréales et la production de poulets.
En 2024, le Gaec passe en SCEA (Sociétécivile d’exploitation agricole).
En 2026, la production de fraises est d’environ 45 tonnes/an (+/- 10% suivant les années).
En pleine saison sur l’exploitation en pleine terre, 35 personnes travaillent sous les tunnels. Produire plus mais surtout mieux n’est pas chose aisée. La renommée et le sérieux des deux frères leur ont permis de fidéliser les saisonniers depuis de longues années. Lorsque l’on aborde avec Stéphane le sujet du personnel, il évoque l’énormité du temps passé à remplir les formulaires de l’administration... Les travailleurs et surtout les travailleuses marocaines (le personnel est en majorité féminin) sont très sérieux. Ils arrivent du Maroc pour rejoindre la ferme de La Préale chaque année depuis des décennies de fin avril à fin août. Les deux frères se félicitent de cette main d’oeuvre fidèle et compétente.
À l’horizon arrive à pas feutrés Antoine, avec ses 27 ans, le fils aîné de Stéphane, en espérant que de nouvelles normes européennes et françaises ne se révèleront pas « hors sol »...

Les familles Hermelin à Cheverny et Cour-Cheverny

Danielle est très fière de son statut de grandmère avec ses huit petits enfants. Fini pour elle le temps de poulets, des lapins, des fraises et des courgettes. Aujourd’hui, elle aime rassembler ses « petits » le matin de bonne heure autour d’un café. Elle pourrait prétendre au label rouge d’une mamie mère poule...

P. D.

(1) Escarpolette : siège suspendu par des cordes et sur lequel on se place pour être balancé.
(2) Mme Brunet : épouse de Fernand Brunet, maire de Cour-Cheverny entre 1959-1970.
(3) Bains-douches : voir « Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher - à la poursuite de notre histoire » ; page 162 « Les Bains-douches ». Éditions Oxygène Cheverny - novembre 2022.
(4) Cantinière : dans l’histoire militaire, les cantinières ont accompagné les armées sur le champ de bataille, remplissant diverses missions pour les soins, l’intendance, l’alimentation, l’habillement, etc., y compris pour l’approvisionnement en eau-de-vie pour remonter le moral des troupes, contenue dans un tonnelet que les cantinières portaient en bandoulière. Nos fanfares actuelles ont souvent une lointaine origine militaire, et la tradition de la cantinière en début de défilé (comme le porte-drapeau) a été longtemps conservée et existe encore en certains endroits.
(5) Enchères descendantes : l’organisateur de la vente annonce un prix de départ élevé, puis l’abaisse par étapes, jusqu’à ce qu’un enchérisseur se déclare preneur.
(6) Tunnel multi-chapelles : serre multi-tunnels.

La Grenouille n°71 - avril 2026

Quand enfant de chœur rime avec farceur à Cour-Cheverny

Jacques-Marie-Louis Monsabré (né le 10 décembre 1827 à Blois et décédé le 21 février 1907 au Havre) est un prêtre dominicain français et prédicateur de renom. À Blois, l’école privée Sainte Marie Monsabré et le centre de loisirs ALSH Monsabré portent son nom. Citons également la Scène BRG (Blois rive gauche), ex théâtre Monsabré.


Cet illustre personnage a connu une brillante carrière ecclésiastique dont on peut prendre connaissance dans de nombreuses publications à son sujet
Une information plus rare nous est évoquée par le Journal des villes et des campagnes (1) du 13 mars 1873, qui concerne un souvenir mémorable qu’il a laissé à Cour-Cheverny.

Enfant de choeur à Cour-Cheverny…
« […] Blois, c’est presque la Touraine. Le P. Monsabré reproduit dans sa physionomie intime, qui n’est point celle du prédicateur, les traits caractéristiques du Tourangeau. Pour deviner le futur conférencier de Notre-Dame [de Paris] dans le joyeux et turbulent diablotin qui faisait enrager ses maîtres et passait sa vie à jouer des niches à ses camarades, il eût fallu être grand prophète. Les habitants de Cour-Cheverny – un gros village de l’arrondissement de Blois, où le jeune Monsabré passa une partie de son enfance - ont gardé le souvenir de certain tour pendable qu’il joua un jour, dans ses fonctions d’enfant de choeur, au premier chantre de la paroisse, et les anciens du pays aiment à le raconter, en clignant de l’oeil, aux Parisiens qui passent pas là ».

…et farceur
« Voici le fait dans toute son horreur. À l’église de Cour-Cheverny, comme dans beaucoup d’églises de village, les cordes des cloches pendent dans le choeur au-dessus du lutrin. Or, le premier chantre était chauve et portait perruque ; tentation perpétuelle pour l’enfant de choeur assis derrière lui. Un jour, il n’y peut plus tenir : il s’empare d’un cierge cassé, en tire la mèche enduite de cire et joint d’un noeud bien serré les poils follets de la perruque à la corde de la petite cloche […]. Puis, le moment venu, il tire la corde qui, en se relevant, enlève la perruque et la fait voltiger convulsivement dans les airs. Fou rire de l’assis­tance, fureur légitime du chantre, indignation du curé, qui, après la messe, fait ranger tous les enfants de choeur en demi-cercle dans la sacristie et les interroge les uns après les autres. Chacun nie, bien entendu. Il avait gardé le plus suspect pour le dernier et déjà le sentait faiblir, en regardant la figure de l’espiègle qui l’épiait du coin de l’oeil.
- C’est donc toi, Louis ?
- Dame, monsieur le curé, puisque ce n’est pas les autres, il faut bien que ce soit moi, répond le petit malheureux, en prenant son air le plus patelin.
- Va-t’en ! cria le curé d’une voix terrible.
Et tandis que l’enfant de choeur s’esquivait sans se le faire répéter deux fois, il soulageait son indignation en partant d’un éclat de rire qu’il avait eu grand’peine à comprimer jusque-là.
On trouvera peut-être que le tour n’était pas neuf. C’est vrai ; mais pour un enfant de Cour-Cheverny !...
[…] La farce de Cour-Cheverny eut là beaucoup d’héritières, dont le clergé du diocèse parlera longtemps encore. Elles sont passées à l’état de traditions locales qu’on transmet fidèlement aux nouveaux, non sans les amplifier quelque peu ».

La mémoire collective n’étant pas éternelle, il fallait bien que La Grenouille vous rapporte cette anecdote vieille de plus de 180 ans…

P. L.

(1) Fondé en 1815, le Journal des villes et des campagnes paraît jusqu’en 1895. Source Retronews.fr

La Grenouille n°71 - avril 2026

À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande

D’après le carnet d’Antonie Guermonprez Goube, épouse Pollet (1)

La punition

À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande
Les Allemands occupaient Cour-Cheverny. Beaucoup étaient basés à La Favorite, dans le château et dans les dépendances, mais nous pouvions y aller. C’est comme cela que j’ai été témoin d’un incident. Le nouveau né de Raymonde Huillet dormait dans un landau, sur la pelouse, derrière le château. Un Allemand s’est amusé à faire tourner son attelage autour du château en frôlant le landau. Et plus Raymonde le suppliait, plus il riait et continuait. Mais un officier a été témoin à la fenêtre de cette bêtise. Il a fait arrêter l’attelage et, comme punition, le conducteur a été obligé de mettre son équipement lourd : casque, fusil, sac à dos. Il faisait très chaud et l’officier a fait courir le soldat dans l’allée qui conduisait au tennis. Et il criait « Plus vite ! ». Le malheureux avait les yeux hors de la tête. Nous étions horrifiées. Le soldat est tombé ; il a été relevé brutalement pour reprendre sa course et, je crois, Tageo (fille Huillet, épouse Doumeng) nous a fait rentrer dans la maison pour ne plus voir un tel spectacle.

À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande
Souvenirs marquants de l’école primaire
Les Allemands ont réquisitionné les enfants des écoles de Cour-Cheverny pour leur faire ramasser les doryphores sur les pieds de pomme de terre, dans les champs. Nous avions une boîte de conserve pour mettre les bestioles. J’ai dû réaliser deux ou trois fois ce genre de travail.
Quand il faisait chaud, la plupart des élèves avaient une gourde remplie de vin additionné d’eau. Cela paraissait une boisson super, mais nous : rien ! Pour arriver jusqu’à l’école, le trajet était à suivre à la lettre par la rue Gilette.
Les filles étaient censées apprendre leur futur métier de mère de famille. Un texte d’inspecteur du Primaire explique que les filles, dès l’âge de quatre ans, « doivent être dérangées dans leurs jeux pour apprendre à être disponibles plus tard au mari et aux enfants sans rechigner si on les éduque jeunes ».

La vie quotidienne
Les jours de la semaine sont tous organisés. Lundi : lessive (on met le linge à bouillir le dimanche soir). Le matin, transport à la buanderie dans le jardin. Tout le linge est frotté à la brosse en chiendent puis rincé à l’eau froide dans trois bassines. Le blanc blanchi avec une boule de bleu et amidonné. Puis on pend le linge au fond du potager, le plus loin possible de la rue. À partir de novembre, le linge reste dehors une nuit pour égoutter avant de l’étendre à la maison dans le grenier.
Le mardi, oncle Charles se rend à Blois à la banque pour couper la semaine. Le jour de tante Madeleine, les dames viennent nous rendre visite : thé, petits gâteaux, papotage… et le samedi après-midi : cartes, bridge, etc. Le soir : réussites, Nain jaune, petits chevaux…
À 21 heures, les adultes vont se coucher ; les enfants à 20 h 30 (ceux qui mangent à table, les autres à 19 h 30). Oncle Charles ferme les volets assez tôt puis monte le dernier pour se coucher avec une tasse de tilleul sucré au miel. C’est lui qui ferme les portes : clés, verrous… Tante Madeleine est peureuse.

Les occupations de l’oncle Charles
L’oncle Charles s’occupe du potager avec un jardinier et l’après-midi, il va régulièrement à Cheverny voir le marquis au sujet de l’école libre ou pour s’occuper des prisonniers de guerre. Je pense que c’est le mercredi où il y a réunion pour la fabrication des colis pour l’Allemagne. Oncle Charles a un sens de l’organisation que tout le monde admire et les colis arrivent à bon port car bien remplis et dans des cartons bien faits. Les denrées collectées sont stockées dans l’arrière-boutique de la petite conserverie. Une nuit, les boîtes prévues pour les prisonniers, des oeufs durs sauce tomate, ont explosé. « Les oeufs durs ne supportent pas la conserve » : ce fut l’explication de l’oncle Charles.

Une vie difficile

À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande
L’argent manquait car les comptes des entreprises avaient été bloqués dans le Nord par les Allemands. Maman a participé aux vendanges en octobre 1941 chez la famille Chantier dont la fille Bernadette a un mari prisonnier.
La cueillette était dure mais au moins, pendant trois semaines elle a mangé à sa faim. Maman a élevé des poules pour les oeufs, des lapins… et a appris à tanner les peaux pour confectionner un manteau et un manchon pour France. Nous conservions les épluchures pour les cuire, ce que détestait tante Madeleine à cause de l’odeur dans la cuisine.
L’épicerie, c’était chez Doucet, en face du garage Renault. Leur père était sourd et muet avec un visage très bizarre. Il avait le dessus du crâne plat et la face lunaire.
Comme on manquait d’huile de table, oncle Charles s’est lancé dans la fabrication d’huile avec du lichen. Il obtenait un liquide visqueux dans lequel flottaient des branches d’un jaune sale peu ragoûtant. Avant, il se fournissait en huile de Ricin en vente libre à la pharmacie ! Après une utilisation quotidienne pourtant mesurée, un peu avant Noël 1941, il s’est déclenché une « galopante » qui ne voulait plus s’arrêter, et pour l’arbre de Noël des enfants de prisonniers à la mairie, oncle Charles a dû s’asseoir car il risquait des catastrophes…
Tout achat devenait un problème. Mes pieds grandissaient et il fallait y remédier. Un jeudi après-midi fut consacré à cette recherche car maman manquait terriblement d’argent. Les magasins étaient situés en haut des marches Denis Papin à Blois, des baraquements construits après la bataille sur la Loire. Maman a fini par dénicher des bottines à ma taille… mais horribles, avec des semelles en bois (des galoches avec des feutres pour articuler) et le dessus en feutrine rouge-violet. De plus, quand il pleuvait, je ne pouvais pas les mettre car elles n’étaient pas imperméables ! Pour les vêtements, les chemises des grand-mères et les vieilles robes de maman faisaient l’affaire.

En pension chez les religieuses
En pension, les religieuses étaient gentilles. Annie était la plus jeune. On dormait dans un grand dortoir – au moins 50 lits – et une grande s’occupait d’une plus jeune. Mireille de Montravel s’occupait de moi et avait un accent chantant du midi. Elle devait avoir 15 ou 16 ans.
Les repas étaient un casse-tête pour le couvent et un jeudi, on nous servit du lapin en gelée. Des bonnes âmes ont dit : « C’est du chat ! » Du coup, arrêt du repas : personne n’a voulu manger les chats ! Quand maman a su cela, sa réaction : « Mais enfin, il est plus facile d’élever des lapins que des chats ! » La Place de la Mairie - Juillet 1944. Les vendanges en 1944. www.lagrenouillevoixdecheverny.blogspot.fr 17 faim m’a réconcilié, mais pour Annie, je crois qu’elle ne mange toujours pas de lapin…
Il était interdit de pénétrer dans le potager pour ramasser les fruits. En 1941, les pêchers étaient couverts de fruits et comme nous avions très faim, on allait avec Annie faire une débauche de pêches et France, la chipie, nous dénonçait…
Tout était rationné : le lait avec ticket chez la mère Ouvrard (en face de chez Brunet). Le lait était sale et plein d’eau. Tante Madeleine le faisait bouillir pour récupérer la crème qui servait à confectionner de la pâte à tarte.
La conservation des aliments était un gros problème. Tout était dans la cave ; viande, beurre, lait, soupe… sauf pendant l’hiver car la cave était inondée. Les conserves y avaient une place très importante : tomates, haricots verts, pour la soupe, oseille, épinards, persil, cerfeuil, cuits deux jours puis stérilisés en bouteilles. Il suffisait de deux cuillères à soupe de ce concentré avec des pommes de terre pour faire une soupe verte en hiver. Les fruits aussi étaient stérilisés : cerises, pêches, poires, compotes…, les fruits étaient conservés dans le fruitier pour être servis à maturité. Les prunes aussi, les fraises fraîches et beaucoup de confitures. Le beurre était très rare.

De retour à la maison
On achetait du fromage de chèvre frais le mardi, jour du marché. Le fromage se mange le soir de préférence.
Petit plaisir du dimanche soir au printemps : attraper des hannetons et attacher une mini voiture en celluloïd sur leur dos et les faire voler dans la salle-à-manger (il était très difficile de réussir l’arrimage). L’après-midi : une partie de croquet.
Le courrier délivré par le père Pichereau en fin de matinée était distribué par l’oncle Charles à table à midi et tout le monde participait à la lecture. Le courrier était toujours ouvert. Maman, du coup, n’a jamais ouvert notre courrier, mais c’était la coutume : on ne parle pas à table, on ne se balance pas sur sa chaise… Il fallait écouter les informations, ce qui énervait maman et lui a fait détester les infos à table…

À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande

(1) Antonie Pollet : 1933-2013.
(2) Madeleine, femme de Charles Goube.
(3) Antonie Goube (1912-1998), épouse Guermonprez.
(4) Tenir les cordons du poële : tenir les cordons reliés au drap funéraire qui recouvrait le cercueil. Les quatre personnalités qui ont tenu les cordons du cercueil du docteur Montagne étaient : le marquis de Vibraye, le comte de La Roche-Aymon, le comte de Berthier (régisseur du château de Cheverny) et Charles Goube (l’oncle Charles).

La Grenouille n°70 – Janvier 2026

La Villa Talcy rue Barberet a de la mémoire

La Villa Talcy à Cour-Cheverny
La mémoire de ses murs nous est contée dans les grandes lignes par Paul-Henri Guermonprez à travers l’histoire de sa famille qui occupe les lieux depuis le XVIIIe siècle et dont les personnages de caractère les ont fortement marqué de leur empreinte durant plusieurs générations.

La Villa Talcy à Cour-Cheverny
Cette maison située à la sortie du bourg de Cour-Cheverny en direction de la route de Bracieux, paraissant souvent inhabitée, a parfois interrogé ses habitants qui pouvaient penser qu’elle put être endormie.
L’histoire commence par les ancêtres des Ternoy Goube vers 1700. La maison quitte la famille par deux fois une trentaine d’années puis toutes les autres passations furent toujours inter-familiales. C’est grâce au marquis de Vibraye que cette maison revient dans la famille en octobre 1933 à Charles Goube. En 1952, c’est Antonie Goube qui en hérite, puis son fils Paul en 1980 et les enfants de Paul, Léopold et Adèle, qui en sont propriétaires depuis 2023.
Cette propriété fut le plus souvent une résidence de vacances, contrairement aux autres maisons de famille situées à Lille, à Paris et en Vendée. Pourtant, l’oncle d’Antonie, Charles Goube, habita la Villa Talcy de 1930 à 1955.
La Villa Talcy à Cour-Cheverny

La Villa Talcy à Cour-Cheverny
L’histoire familiale des Guermonprez-Goube
C’est en grande partie à Lille et dans sa région que les parents et grands-parents de Paul, le fils cadet de Tonie (Antonie), développèrent leurs activités. Jusqu’au Second Empire, Lille comptait environ 300 moulins à huile. Les familles Ternoy et Guermonprez-Goube produisaient de l’huile de colza destinée à l’alimentation et à l’éclairage des villes, puis importèrent des huiles minérales (pétrole). Les entreprises familiales produisaient également des batteries pour les lampes de mineurs sous la marque « ACCU NORD » ainsi que des appareils de radio.

Charles Goube, ingénieur, était un homme très engagé : il était administrateur de grandes sociétés et de banques, il fut également président des écoles libres de France. Le couple Antonie Goube (1912-1998), et Denis Marie Joseph Guermonprez Goube (1902-1971), eut cinq enfants : Antonie (1933) ; Anne (1939) ; France (1942) ; Jacques (1944) ; Paul (1948). Les quatre premiers fréquentèrent l’école Saint-Louis de Cheverny.

Les entreprises industrielles du père d’Antonie Goube (Tonie) l’obligeaient à voyager beaucoup à travers le monde ; Antonie était alors le plus souvent en compagnie de ses oncle et tantes de Cour-Cheverny.

La Villa Talcy à Cour-Cheverny

La Villa Talcy à Cour-ChevernyLa Villa Talcy à partir des années 1960-70
À cette époque, Antonie Goube était présente beaucoup plus fréquemment à la propriété de Cour-Cheverny. Talcy était resté « dans son jus » depuis la guerre et la maison était d’un confort rudimentaire. Autant elle était agréable l'été, avec son parc, l’hiver, c’était la maison des courants d’air...

1967-1968 : la « Révolution culturelle » à Cour-Cheverny s’est également inspirée du lieu de référence qu'était le château de La Borde où étaient hébergés quelques nostalgiques de l’idéal de la Révolution parisienne : « Sous les pavés la plage... ».

La Villa Talcy à Cour-Cheverny
Le temps des copains
Quatre copains débutèrent leur vie active en effectuant des petits boulots à Paris, notamment comme peintres en bâtiment :
- Alain Charron, qui épousa Sylvaine, la soeur de Patrice Duceau et créa le Journal de la Sologne à Talcy ;
- Alain Souchon, qui grattait la guitare ;
- Bernard Minet, qui devint guide de haute montagne ;
- Paul Henri Guermonprez, le fils de la Villa Talcy.
Cette joyeuse équipe va rassembler autour d’elle une bande de Lillois comme Georges Delattre et Jean-Baptiste Carlier qui ont pris racine depuis.
C’est en 1972 qu’est né le Journal de la Sologne. L’équipe préparait des paquets de dix exemplaires destinés à être distribués dans tout le département.
Cette maison reçut au cours des siècles une suite d’hôtes brillants et aimables dont l’éclectisme n’eut d’égal que le talent ; ainsi ces murs accueillirent de nombreux musiciens comme le jazzman Michel Graillier, la grande historienne du théâtre Geneviève Latour, le chartiste paléographe Jean Dérens qui termina sa vie en ces lieux et bien d’autres archéologues, conservateurs, historiographes, écrivains et même cinéastes…

P. D. 

Les objets insolites de la Villa Talcy
Les membres de la famille sont nombreux à être passionnés d’histoire, d’archives et d’archéologie, dont Paul Guermonprez. La Villa Talcy abrite nombre de témoignages des époques passées : témoignages locaux ou non, mais souvent inattendus. La Grenouille a sélectionné quelques objets qui racontent tous une histoire, même si elle nous reste en grande partie mystérieuse

La poutre des Chouans
Cette poutre, longue de 3,60 m, est placée au mur du vestibule de la Villa Talcy. Elle est issue d’une grange de Vendée où les Goube possédaient une maison de famille. Cette grange abritait un repaire de Chouans. Ces derniers venaient assister à des messes dites par des prêtres réfractaires. Les participants ayant été avertis d’une dénonciation auprès des Républicains ont scié la poutre gravée d’inscriptions qui relataient les faits d’armes des Chouans pour la soustraire aux représailles des Républicains.

La Villa Talcy rue Barberet a de la mémoire

La chapelle en bois de la Villa Talcy à Cour-Cheverny
La chapelle en bois de la Villa Talcy
La chapelle de la Villa Talcy, située dans le parc de la propriété de la rue Barberet à Cour-Cheverny, est un petit monument remarquable à bien des égards.
Nous savons peu de choses sur son histoire. La chapelle était reliée à des bâtiments annexes, dont d’anciennes écuries qui prolongeaient le logis principal (en couvrant l’accès de la glacière qui fut préservé), et qui ont été démolies vers 1805 à la suite d’un incendie. La chapelle a été restaurée deux fois. Elle est construite en bois sur une semelle de pierres de récupération.

La chapelle en bois de la Villa Talcy à Cour-ChevernyDes petits témoignages de la grande Histoire
L’histoire de la petite plaque métallique qui surplombe la porte de la chapelle est liée à la construction de la basilique du Sacré-Coeur de Montmartre.
Lors de la Commune de Paris, les communards, avec la complicité de soldats, s’étaient emparés de la réserve de canons qui se trouvait au sommet de la butte Montmartre. Les opposants aux communards avaient fait le vœu de construire une basilique à Montmartre afin de solliciter le pardon divin pour « expier » les destructions et les massacres perpétrés lors de cette période tragique. Chaque donateur reçut alors la même petite plaque métallique identique à celle de la chapelle de Talcy, qui représente un Christ.

En poussant la porte de la chapelle...
À l’intérieur, l’autel est constitué d’une poutre sculptée d’’époque Renaissance. Au-dessus, face à l’entrée, un vitrail. Les séquences d’un chemin de Croix ornent les deux murs latéraux. L’ensemble est habillé de divers objets cultuels.

La chapelle en bois de la Villa Talcy à Cour-Cheverny

La chapelle en bois de la Villa Talcy à Cour-Cheverny

La chapelle en bois de la Villa Talcy à Cour-Cheverny


J.-P. T.

La Grenouille n°70 – Janvier 2026