« La vie de
château » : Jean-Nicolas Dufort de Cheverny
acteur et auteur
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Jean-Nicolas Dufort de Cheverny |
Le château de Cheverny disposait d'un
théâtre à la fin du XVIIIe siècle.
Créé par Jean-Nicolas Dufort, comte de Cheverny, le théâtre bénéficiait d'une petite
terrasse surélevée (voir gravures). La recherche des circonstances dans
lesquelles il a été édifié et de l'époque de sa construction nous a fait
découvrir l'importance de ce théâtre pour Jean-Nicolas Dufort et, d'une façon
générale, les festivités qu'il organisait à Cheverny avec ses amis et voisins.
Ce théâtre lui permit de satisfaire son goût pour les fêtes et les spectacles (théâtre,
opéra, concerts...) au cours desquels lui-même, sa famille et ses amis se transformaient
en acteurs. Ils interprétaient aussi bien les pièces à la mode dans la capitale
que des pièces écrites de sa main (voir l'encadré en fin d'article). Nous nous
sommes donc intéressés aux fêtes données au château de Cheverny au XVIIe et XVIIIe s. jusqu'à la Révolution française.
La vie de château
Petit retour dans le passé : depuis sa construction
(1610-1634) par Henri Hurault et sa seconde épouse Marguerite Gaillard, le château
de Cheverny, tel que nous le connaissons actuellement est, au fil des siècles,
le témoin de nombreuses fêtes. Cependant, ce n'est qu'à la fin du XVIIIe siècle que des spectacles sont
donnés dans un vrai théâtre. Après le décès d'Henri Hurault, survenu en 1648,
l'une de ses filles, la marquise CécileÉlisabeth de Montglat le recueille en
héritage. Elle poursuit la décoration du château et, fidèle à une longue
tradition festive des propriétaires de grandes demeures à cette époque, elle y
organise alors de fastueuses fêtes auxquelles participe notamment la « Grande Mademoiselle
» Anne Marie Louise, fille de Gaston d'Orléans, son amie intime. Cette dernière
se rend à Cheverny depuis Blois ou Chambord dans ce qu'elle nomme un « palais enchanté
» décrivant un « pays fort beau » et « une maison fort belle (1) ».
L'éclipse
Après le décès
de la marquise de Montglat, son fils, Louis de Clermont, ambassadeur en Allemagne
et au Danemark, se soucie peu du château. Son cousin, Jean-Baptiste-Louis de
Clermont d'Amboise à qui il le légue en 1722 étant sans cesse occupé aux
armées, l'abandonne avant de le vendre au comte d'Harcourt en 1755, qui part
rejoindre sa femme en Suisse cinq ans avant de le vendre à Jean-Nicolas Dufort.
Le château se trouve alors dans un état déplorable qui nécéssite d'effectuer
des travaux importants pour sa remise en état.
Le comte Dufort prend
possession du château de Cheverny en avril 1765
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Ce dessin montre le théâtre
en avancée sur le côté
gauche de la façade sud du château de Cheverny
et les
douves qui existaient encore
(collection privée de la famille de Vibraye).
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Jean-Nicolas Dufort expose
dans ses mémoires (édition de Jean-Pierre Guicciardi) que le château n'est pas
habitable, hormis un salon que madame d'Harcourt avait fait aménager. Étant
impatient de recevoir ses amis et relations proches dans sa nouvelle demeure, il
lui faut pour cela remettre en état le château. Ce dessin montre
le théâtre en avancée sur le côté gauche de la façade sud du château de
Cheverny et les douves qui existaient encore (collection privée de la famille
de Vibraye). C'est dès le mois de juin 1765, soit seulement deux
mois après son arrivée, qu'il s'attelle à cette tâche : « ... J'ai commencé
d'abord à créer des chambres provisoires ; j'en fis une vingtaine à deux lits ;
les couchers et les meubles étaient en abondance... Voulant rendre la fête que
l'on m'avait donnée [le 3 avril 1765 il avait passé 8 jours chez son ami de
Cypierre, intendant d'Orléans, qui organisa une fête à son intention]... En
six semaines, nous fîmes nous-mêmes, n'ayant qu'un seul peintre, une salle de
spectacle délicieuse dans le corps du bâtiment, à droite, et fûmes prêts à y
jouer toutes sortes de pièces. C'était alors l'amusement de tous les châteaux :
ainsi, c'était ce que je pouvais leur procurer de plus agréable. Il y avait des
amateurs très forts dans la province. Je fis les frais de politesse, et ils
s'empressèrent de me former un orchestre capable de jouer tous les opéras- comiques
les plus à la mode. Ce voyage fut donc extrêmement brillant ; tous mes amis prolongèrent
leur séjour... ».
De nombreuses autres fêtes sont données ensuite au
château mais il n'est pas fait mention, dans l'ouvrage de Jean-Pierre
Guicciardi, de la construction d'un théâtre à l'extérieur du château : il
s'agissait de fêtes ambitieuses qui demandaient une importante préparation et devenaient
par elles-mêmes de véritables spectacles. Outre le cercle d'amis intimes, une
foule nombreuse venait parfois de loin y assister.
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L'intérieur du théâtre, appelé aussi salle de spectacle |
Si le comte Dufort de
Cheverny évoque la construction de théâtres de verdure lors de la description
de ces fêtes, données principalement dans les jardins entre le château et
l'orangerie, il n'est pas fait mention, dans l'ouvrage de Jean-Pierre
Guicciardi de la construction d'un théâtre accolé au château. Ceci s'explique
par le fait que Jean-Pierre Guicciardi précise dans l'introduction de son ouvrage
qu'il a effectué des coupures dans le texte original et il convient donc de se
reporter à la première publication des mémoires de Jean-Nicolas Dufort éditées
en 1886 par les soins de Robert de Crèvecoeur, arrière petitfils de l'auteur.
Le
comte Dufort évoque la construction de son théâtre et se révèle auteur et
acteur
Il faut se reporter aux « Mémoires sur les règnes de Louis XV et
Louis XVI et sur la Révolution » tome 1, par Jean-Nicolas Dufort (publié
avec une introduction et des notes par Robert de Crèvecoeur sus-cité) pour
avoir enfin la confirmation de l'existence d'un théâtre.
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Le théâtre figure sur le cadastre napoléonien de 1813 |
Dans cette version des
mémoires de Dufort de Cheverny, ce dernier écrit en effet (p. 423) « ...J'ai
toujours aimé à m'occuper. Il y avait alors à Paris un spectacle qui avait la
vogue, c'étaient les Fantoccini.(2) Avec le secours de Thouvenon (3), qui était sergent du comté, nous en fîmes un spectacle très
plaisant. Je me mis à faire des pièces d'après les canevas italiens qu'on me
fournit, et j'eus en un an quatre-vingt-quinze pièces toutes dialoguées... Des
ballets ingénieux y furent introduits. Ce spectacle est, pour un château, une
ressource charmante, puisqu'il suffit de bien lire pour exécuter les pièces ;
c'est une distraction qui suppléerait au jeu... J'avais un théâtre exprès,
supérieurement décoré, et des décorations aussi soignées en petit que celles de
l'Opéra, puisqu'elles étaient faites par un des maîtres décorateurs, un nommé
Olivier, grand ivrogne et grand artiste ».
« J'avais composé quelques pièces en
cinq actes : Héloïse de Livarot, le Mariage raisonnable, le Fanatisme monacal,
l'Alcade de Salamanca (celle-ci était imprimée), le Journaliste ; toutes furent
jouées sur notre grand théâtre et avec quelque intérêt »... [voir note (4) en exergue, fond jaune]... « La Révolution m'a fait remettre le
tout dans mon portefeuille, et, sans mon ami Sedaine, un roman intitulé :
Mademoiselle Lattre, que je fis à mes moments d'ennui à Passy, n'aurait jamais
vu le jour... (4) ».
La Révolution française mit fin aux
fêtes données au château (5).
Nous pouvons
déterminer l'emplacement du théâtre et sa date probable de construction
Lorsqu'il prend possession du château en 1765, Jean-Nicolas Dufort
se donne cinq ans pour aménager et transformer le château (intérieur et
extérieurs). Le théâtre a vraisemblablement été construit pendant cette période
qui dura en réalité jusqu'en 1772. Sur les anciennes gravures du château, le
théâtre (appelé aussi « salle de spectacle ») est représenté sur
plusieurs faces, ainsi que l'intérieur de la salle (6). Enfin, le plan du cadastre
Napoléon de 1813 indique cette adjonction du théâtre au bâtiment principal et
conforte les dessins et gravures.
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Sur ce dessin réalisé en 1846, le théâtre n'apparaît plus (collection privée de la famille de Vibraye). |
La démolition du théâtre
Le marquis
Paul de Vibraye, après avoir pris possession du château en 1829, entreprit de grand
travaux de rénovation en 1843. Nous avons une certitude : le théâtre figure sur
un dessin de 1836 et ne figure plus sur une représentation du château datant de
1846.
Notes :
(1) Gaston d’Orléans, frère de Louis
XIII, reçoit de ce dernier le comté de Blois, et entreprend en 1634 la
restauration du château de Blois et la première restauration du château de
Chambord en 1639. La Grande Mademoiselle est la petite fille d'Henri IV et la
cousine germaine de Louis XIV qui est le premier roi à séjourner réellement
plusieurs fois à Chambord où il fait donner des pièces de théâtre.
(2) Spectacles de marionnettes
d'origine italienne de Carlo Perico dans les années 1780.
(3) Thouvenon parcourait les provinces,
associé avec madame Gillot, nièce du fameux Nicolet, montreur de marionnettes,
acteur et directeur d'un théâtre à Paris (futur théâtre de la Gaîté en 1792).
Dufort de Cheverny s'était attaché les services de Thouvenon pour l'organisation
de ses fêtes et spectacles. Thouvenon, qui avait joué le rôle d'Arlequin dans
des troupes d'opérateurs et en avait dans la tête tous les canevas, devint «
l'omnis homo » du château (dans le sens de « l’homme qui sait faire » pour les
spectacles).

(5) Lire les épisodes de la vie au château, à Cheverny et à
Cour-Cheverny pendant la Révolution française dans La Grenouille n° 2 à 15
et/ou dans le livre « Les grandes heures de Cheverny et Cour-Cheverny en
Loir-et-Cher... et nos petites histoires » pages 237 à 244.
(6) Collection privée du château de
Cheverny et Archives départementales - AD 41 - Fi 050/82.
(4) Note 1 de la page 423 des mémoires
par Robert de Crèvecoeur sur la production littéraire de Dufort de Cheverny
« M. Dufort a laissé un volume grand in-4° de 454 pages,
entièrement écrit de sa main sur trois colonnes, contenant le répertoire de son
théâtre de Fantoccini. On y trouve cinquante-neuf pièces et vingt et un
ballets. Il est précédé d'une assez longue préface, qui vise un peu trop à
l'érudition, mais qui renferme des détails techniques fort curieux sur
l'agencement du théâtre, sur les décorations et les accessoires, et la
description des quatre-vingt-seize marionnettes et des quarante- trois figures
plus ou moins machinées destinées aux ballets, Il raconte la peine qu'il eut à
se procurer le canevas des pièces, Carlo Perico, l'imprésario des Fantoccini, craignant
fort la concurrence. Ce répertoire primitif fut ensuite beaucoup augmenté. On jouait
d'abord seulement des pièces dans le genre italien, ayant pour principaux
acteurs Arlequin, Scapin et Pantalon ; puis on risqua des tragédies bouffonnes.
On donna mème la Tempête de Shakespeare, les Précieuses ridicules, etc., etc.
Cet amusement, forcément interrompu pendant la Terreur, fut ensuite repris, et
l'on trouve une pièce datée du 19 novembre 1797. Le volume lui-même porte sur
la couverture "pour copie faite en 1798, mois de juillet". C'est
évidemment un document des plus curieux pour l'histoire de ce genre de
spectacle ».
Fernand Piaroux - La Grenouille n°42 - Janvier 2019
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