La vie rurale au XIXème et au XXème siècle dans nos communes

Cheverny et Cour-Cheverny, ruralité oblige, n’ont pas attendu le XIXe siècle pour la mise en culture du sol et la pratique de l’élevage, mais, jusqu’à la première moi­tié du XIXe s., les terres étaient pour la plu­part impropres à toute culture et élevage intensifs (la viticulture sera traitée à part dans le prochain numéro de La Grenouille). Il existait par contre de très nombreuses petites exploitations appelées closeries (1) (petites structures, en général de moins de 10 ou 15 ha pratiquant la polyculture avec quelques animaux (un cheval, une ou deux vaches, un cochon, des volailles et quelques hectares de vignes).
Le nombre de closeries avait fortement aug­menté au XVIe s. et de nombreux clos n’étaient d’ailleurs que des clos de vigne appartenant à des bourgeois de la ville (« Chaque bourgeois a sa closerie, c’est-à-dire son clos à vignes, dans les environs ». Michelet, Journal 1831, p. 101). Quelques fermes, ou métairies (1) peu nombreuses constituaient des installations agricoles plus importantes dont les grandes fermes, rattachées à un domaine (ou à un château), qui étaient soit exploitées direc­tement par leur propriétaire avec un chef de culture, soit louées à un métayer ou un fermier.
Note : quelques cultivateurs ont pratiqué la culture du tabac comme culture d’appoint de la fin des années 30 aux années 1970 (voir La Grenouille n° 34 de janvier 2017).
C’est essentiellement entre la fin de la seconde guerre mondiale et les années 1990 que la plupart des clos et des fermes tradition­nelles (hors viticulture) ont cessé leur activité, dont toutes les fermes, closeries et métairies des châteaux. Pour certaines, les bâtiments ont même été détruits. Il ne reste qu’une dizaine de fermes indépendantes toujours en activité au début du XXIe s.
Disposant de documents et de témoignages, nous vous proposons un tour d’horizon de cette vie rurale qui a participé à l’animation de nos deux communes. Toutefois, cet article ne prétendant pas être exhaustif, nous n’y déve­lopperons que quelques exemples.

Le domaine du château de Cheverny
Pour le XIXe s., le document de référence est celui du marquis Paul de Vibraye intitulé « La terre de Cheverny, Loir-et-Cher, ses améliora­tions de 1829 à 1866 ».
Le marquis Paul de Vibraye devient proprié­taire du domaine de Cheverny en 1829 (en recueillant l’usufruit au décès de sa mère - il était déjà nu-propriétaire depuis 1825). C’est à partir de cette époque qu’il se donne comme but de développer la culture intensive des céréales sur une partie des terres, de détruire les « champaix » (terme solognot qui désigne les terres incultes sur lesquelles se développent les bruyères servant au pâturage des animaux), de faire une place importante à la vigne et enfin d’assainir et de reboiser les espaces forestiers.
En 1844 il estime qu’il a fait assécher des étangs et défricher des bruyères sur 346 hectares et que 700 hectares de bois ont été repeuplés.
Son plus grand ouvrage a été le reboisement des bois appartenant au domaine tels que nous pouvons les voir aujourd’hui.
Afin de mieux nous rendre compte de l’ampleur de la tâche, voici comment Paul de Vibraye définissait la terre de Cheverny en 1829 : « Lorsqu’en 1829 je me suis trouvé proprié­taire d’une terre de Sologne (2 900 hectares) presque entièrement en friche, je sentis naître la nécessité de triompher de cette nature sauvage, de lutter contre l’envahissement des bruyères et de rendre à la culture ces landes qui me semblaient être alors sans limite... On ne pouvait alors songer à la culture intensive lorsque les trois quarts des fermes étaient en friche. Le noir animal (2) et les engrais phos­phatés sur défrichement étaient inconnus à cette époque ; les bois étaient noyés par les eaux, détériorés par l’extraction des souches et privés de moyens de transport ; les produits, par suite de l’impossibilité d’en tirer aucun profit, séjournaient indéfiniment sur l’assiette des coupes... ».

Les fermes du château de Cheverny
Paul de Vibraye précise encore dans son ouvrage « ...j’ai disposé successivement sept fermes à recevoir utilement des fumiers. J’ai cultivé parfois jusqu’à 300 ha en même temps et cette exploitation avait pour moi le double but de préparer les cultures et d’avoir à ma disposition le matériel nécessaire aux opéra­tions de boisement... ».
Les fermes (aujourd’hui toutes disparues ou reconverties pour les bâtiments) s’appelaient :
La Philippière, La Rousselière, Les Vallées, Poussard, Courson, La Bouletière, Le Bourg.

La ferme de la Rousselière

La ferme de la Rousselière en 1987,
avant la construction du golf.
Avec cette ferme, qui était la ferme pilote choisie par Paul de Vibraye, c’est un territoire cultivé de 456 hectares qui lui a permis de concourir pour la « prime d’honneur » décer­née dans le département de Loir-et-Cher en 1667. Il était membre et président de la Société d’Agriculture et du Comice agricole du département. Le 23 février 1863, il est choisi comme représentant de l’Académie des Sciences et devient membre de l’Institut de France.
Paul de Vibraye nous donne des indications concernant les cultures pratiquées. Outre les prés, étaient cultivés : des luzernes, des blés, des avoines, des trèfles, des choux, des bet­teraves et carottes, des maïs et du sarrasin...
À propos de la main d’oeuvre, il précise : « La main d’oeuvre est assez abondante mais la culture de la vigne la rend chère pendant la majeure partie de l’année ». L’essentiel de la main d’oeuvre était constitué par des ouvriers (non nourris) ou des tâcherons en sus des domestiques nourris à la ferme et comprenait des charretiers, des bergers, des servantes et des vachers.
L’élevage occupait une place importante : le cheptel des béliers, moutons et brebis (princi­palement de race solognote, déjà bien implan­tée) se composait de 254 brebis, 145 moutons d’engraissement, 221 brebis et moutons d’un an, 8 béliers solognots et South down.
Il y avait 47 taureaux et vaches et 8 chevaux de race percheronne.
Après avoir exploité personnellement les sept fermes, (quelques unes ont été abandonnées et certaines ont été données en location à des fermiers à la fin du XIXe s et dans la première moitié du XXe s), Jean Duffraisse a été employé par le château comme chef de culture à La Rousselière de 1950 à 1961. Il devient fermier à la ferme de Poêly en conti­nuant à cultiver pour partie les terres de La Rousselière jusqu’en 1987.
La ferme de La Rousselière avait été trans­formée pour l’autre partie en une « ferme de chasse » qui s’appuyait sur l’étang de La Rousselière et pratiquait les cultures de chasse. Sa situation privilégiée en bordure de la forêt avec l’étang de 60 ha a permis d’y construire en 1988-1989 un golf international 18 trous (voir La Grenouille n° 6 d’octobre 2009).

La ferme (closerie) de Courson

Henri Blanchet (à gauche)
lors des vendanges vers 1930.
Elle était située sur le territoire de la commune de Cour-Cheverny, en bordure de la route menant à Fougères-sur-Bièvre, dans le parc forestier du château (partie non accessible au public). Elle jouxtait la ferme Poussard et le lieudit Batereau.
Florence Charron, fille de Maurice Blanchet, nous a transmis le témoignage écrit de son père qui a connu cette ferme :
« Mes grands-parents Blanchet sont arrivés à Courson entre 1895 et 1900 et ont exploité la ferme jusqu’en 1919. Mes parents prirent alors la relève et restèrent jusqu’en 1947. La ferme de Courson était une closerie, mon père en était donc le closier, seulement pour la vigne par bail de 9 ans renouvelable qu’on appelait fermage.
Le vin était partagé à la récolte avec le pro­priétaire qui, en principe, participait mais très peu aux frais d’entretien. Il vendait le fumier de ses chevaux et fournissait pour la vigne le fumier des chiens de meute qui, comme on le sait, n’est pas un amendement idéal.
À Courson, l’électricité a été installée seule­ment en 1943 et la ferme a été rasée en 1949. Les vignes furent alors arrachées et toute la surface des terres plantée en bois. Les sapins à l’est et au sud-ouest, près de la maison, furent plantés avant la guerre de 1914 et l’if qui est près du puits (que l’on peut encore voir en 2018), est un de mes sapins de Noël des années 20 que mon père avait replanté tout près des bâtiments. La surface totale pour l’ensemble était d’environ 15 hectares dont 3,5 hectares de vignes ».

La ferme dite « du Bourg »
Elle était située à la sortie du bourg, rue du Chêne des Dames, en face de l’ancienne école deve­nue salle des fêtes et gîtes. Gérard Cazin, qui exploite aujourd’hui la ferme de La Galochère, nous précise : « Dans les années 30, cette ferme était exploitée par monsieur Ribouleau (culture de la vigne devant le mur d’enceinte du château entre la route de Contres et l’allée du Chêne des Dames et céréales). En 1972 l’exploitant se nom­mait Bezeault ». L’exploitation ayant cessé, les bâtiments, cédés à la mairie, furent réaménagés en boulangerie en 2010.

Moissons près de l’allée des Sapins à Cheverny
dans les années 40, autour de la ferme des Vallées.
La ferme des Vallées
Voir notre article dans La Grenouille n°5.

Le domaine agricole du château de Troussay
Stanislas de Sainte-Marie qui fut le propriétaire du château de Troussay (voir La Grenouille n° 29 d’octobre 2015) et Philippe Tessier (aujourd’hui viticulteur à Cheverny) nous ont confié leurs souvenirs :
Roger Tessier 
Stanislas de Sainte-Marie : «...dans les années 20, [le comte Delamare de Monchaux, grand-père de Stanislas de Sainte-Marie était à l’époque propriétaire de Troussay] Eugène Tessier (père de Roger et grand-père de Philippe) à la fois régisseur et chef de culture, et son épouse, aidés par des hommes de jour­nées, s’occupaient de l’exploitation agricole sur 48 ha (terres, parc et bois). Au décès de mon grand-père en 1952, l’activité agricole est confiée à Roger Tessier d’abord en métayage, puis en fermage... ».

Philippe Tessier nous précise à son tour : « Mon père, Roger Tessier, a exploité comme fermier la ferme de Troussay de 1952 jusqu’au début des années 60, époque à laquelle il a acheté en viager les 45 hectares du domaine de Troussay pour développer une ferme dans les bâtiments sis voie de la Rue Colin, achetés aux époux Callu qui en étaient propriétaires. La ferme était dédiée à l’élevage (une dizaine de vaches à lait) et à la culture des asperges sur 5 hectares lui appartenant. C’est à cette époque que la ferme du château a cessé son activité dans les communs.
En 1981 nous avons constitué un Gaec (3) avec mon père qui a pris sa retraite en 1988. L’élevage et la culture des asperges ayant été abandonnés en 1986, je me suis entiè­rement consacré à la viticulture (aujourd’hui biologique) ».


Les closeries, les fermes de La Preasle et des Saules
Comme indiqué au début de cet article, les closeries constituaient la majorité des exploi­tations agricoles au XIXe et au XXe s.
En prenant comme exemple la partie du territoire de nos deux communes située au nord-ouest du parc du château de Cheverny (coté route de Fougères-sur-Bièvre), Jean- Paul Hermelin témoigne :
Autour de la ferme des Vallées, en 1933.
« Il existait à La Borderie (Cour-Cheverny), 3 closeries ; côté Cheverny, aux Petites Péraudières 2 closeries, une au Luth, une à la Preasle, une au Petit Chambord et une à l’Au­mône. En ce qui concerne le Luth (Cheverny), et La Preasle (en limite de Cour-Cheverny), ma grand-mère Léontine Sintier veuve Briand, remariée avec Hubert Touchain, exploitait fin XIXe, début du XXe s. la closerie située au Luth. Cette closerie appartenait à la famille Sommier de Cour-Cheverny. Sa fille, Louise Briand et son mari Roland Paul Hermelin, mon père, ont repris la closerie jusqu’en 1960, époque à laquelle la propriétaire Rolande Bailli, née Sommier, a repris les lieux. Dans le même temps, mon grand père Louis Fortuné Hermelin (côté branche paternelle) exploitait la closerie de La Preasle. Après la vente du Luth, l’exploitation s’est concentrée sur la ferme de la Préasle. Actuellement le Gaec diri­gé par mes deux fils, Stéphane et Bertrand qui m’ont succédé, est l’une des fermes encore en activité au début du XXIe s.».

La ferme des Saules
Selon Didier Merlin qui exploite aujourd’hui des chambres d’hôtes dans l’un des bâti­ments de l’ancienne ferme, cette closerie « était exploitée par la même famille depuis au moins 400 ans. De la fin du XIXe s. jusqu’en 1920 par Marcel Hermelin, ensuite, après la guerre de 14-18, par René Adolphe Hermelin et son épouse jusqu’en 1950 : il s’agissait d’une petite exploitation agricole pratiquant la polyculture avec quelques animaux (deux vaches, un cochon, des volailles...) comme la plupart des exploitations de la région à cette époque ». L’exploitation, abandonnée pendant 10 ans, est reprise en 1960 par Claude Merlin et son épouse Andrée Hermelin, fille de René Hermelin, jusqu’à la reconversion des terres en centre équestre en 1965, puis en camping (l’actuel camping des Saules).

Les fermes des châteaux du Breuil, de La Borde et de Sérigny
La ferme de l’Haut-Bois, qui faisait
partie du domaine de La Borde (Cour-Cheverny).
En ce qui concerne les domaines du Breuil à Cheverny, de La Borde ou de Sérigny à Cour- Cheverny, vous pouvez vous reporter aux articles parus dans La Grenouille qui évoquent l’existence des fermes exploitées par leur pro­priétaire (La Grenouille n° 36 de juillet 2017 concernant les chapelles des châteaux) ou à l’enquête sur les toponymes Sérigny et le Rouvre (La Grenouille n° 21 d’octobre 2013). Il y avait au moins deux fermes à la Borde, l’une à côté du château et l’autre au lieudit Le Haut-bois. À Sérigny la ferme était située au Rouvre. Les fermes de La Brossure et Béon étaient rattachées au domaine du Breuil, ainsi que la locature des Châtaigniers.

Quelques fermes toujours en activité au début du XXIe s.
La Ferme des Galochères (Cheverny)
Exploitée actuellement par Gérard Cazin (avec son épouse Pierrette), ce dernier nous précise :
« Avant 1883, la ferme appartenait à un vinai­grier de Cour-Cheverny, monsieur Trottereau. En 1883 elle est achetée par Justin Cazin- Prévost, mon arrière-grand-père ». Ont suc­cédé à son arrière grand-père, Denis Cazin, son grand-père et Paul, son père, dont il a pris la suite.
En 1970, ils ont également exploité les terres de La Bouletière (ancienne ferme du château de Cheverny) jusqu’en 2008. Elles étaient exploitées auparavant par Camille Girardeau.
Les époux Cazin, qui possèdent en pleine propriété 14 hectares de terres, ont exploité jusqu’à une centaine d’hectares (dont des terres du château de Cheverny en location) et ont possédé jusqu’en 2008 une quarantaine de vaches. Ils se consacrent aujourd’hui à la culture des céréales.
La ferme de La Preasle (Cour-Cheverny)
Comme indiqué ci-dessus, les frères Hermelin exploitent 110 hectares dont 90 ha de céréales et le reste en polyculture notamment maraî­chère (avec vente à la ferme).
La ferme de Poêly (Cheverny)
Thierry Dufraisse, qui a succédé à son père Jean en 1987, rachète les bâtiments et 3 ha de terres au domaine de Cheverny en 1990.
Il exploite en tout 140 ha de céréales et pra­tique l’élevage de vaches laitières (vente à la ferme de lait et de fromages).
La ferme élevage des Bruyères (Cour- Cheverny)
C’était jadis une ferme du château de la Sistière. Elle est exploitée par la famille Dassise (élevage de bovins pour la bouche (avec vente à la ferme).
La ferme dite de La Touche (Cour- Cheverny)
Exploitée par Daniel Hermelin (essentielle­ment culture de céréales).
La Ferme de La Bisolière (Cheverny)
Élevage d’ovins, de caprins et volailles (Pascal Cazin).
Le Gaec Julien (Cheverny)
Les frères Julien sont installés voie de Villavrain : céréales et cultures maraîchères.

Conclusion
Depuis les années 1960, le nombre d’exploi­tations agricoles a considérablement diminué. Toutes les closeries et métairies ont dis­paru, remplacées par une dizaine de fermes (cultures des céréales et maraîchères ainsi que différents élevages). Durant la même époque se sont constituées des exploitations viticoles plus importantes qui ont obtenu le classement des vins en AOC. Il y a treize vignerons à Cheverny et Cour-Cheverny. Cette évolution a amené une profonde modi­fication de l’implantation des commerces et la disparition de certains anciens métiers (d’où la quasi absence de commerces dans le centre bourg de Cheverny).

(1) Métairie et Closerie : La métairie est plus importante (de 40 à 50 ha en moyenne) que la closerie (jusqu’à 15 ha, souvent moins de 10 ha). Elle sont exploitées par un métayer ou un closier qui sont des locataires qui payent un pourcentage de la récolte au propriétaire. Le fermier, lui, paye un loyer .
(2) Le noir animal, ou charbon d’os, ou charbon animal est une matière riche en carbone obtenue par la calcination à l’abri de l’air des os dans un creuset pour empêcher l’accès de l’air.
(3) Gaec : Groupement agricole d’exploitation en commun.

Le Héron - La Grenouille n°40 - Juillet 2018