L'Hôtel des Trois Marchands

L’histoire de la famille Bricault et des « Trois Marchands » commence vers les années 1850 aux « Trois Pigeons », hôtel restaurant installé au bas du village de Cour-Cheverny, actuellement « La Vieille Auberge ». 

Ce n’est qu’en 1865 que commence réellement l’aventure des « Trois Marchands », avec Mélanie Germain, l’arrière grand-mère de Jean-Jacques Bricault, qui fut veuve de guerre très tôt. Elle avait deux filles dont l’une, de forte stature, épousa Jacques Bricault, le père de Jean et le grand-père de Jean-Jacques. 
Jacques Bricault est arrivé à Cour-Cheverny en 1918. Il débarquait de son Poitou natal et travailla comme jardinier au château de La Borde. Il effectuait aussi de petits travaux au château de Cheverny. Il trouva le gîte et le couvert aux « Trois Marchands »... et même davantage puisqu’il finit par épouser la fille du restaurateur. Jean Bricault naît de cette union en 1920. 
Les Trois Pigeaons, hôtel-restaurant
installé en bas du village
Berthe meurt d’un infarctus à 37 ans. Nous sommes en 1928 et l’hôtel sera géré de fait par Jacques Bricault et une « vague tante » Pallu. Elle élèvera Jean qui vient d’avoir 8 ans. Celle que l’on appelle « la tante Pallu » est en réalité une cousine éloignée. Elle est d’une grande rigueur dans son travail et tient l’établissement de main de maître jusqu’à la guerre de 1939.

Entre les deux guerres, « Les Trois Marchands » sont encore un relais de poste où sont hébergés une vingtaine de chevaux 
C’est « Bébert », petit bonhomme « multitâches », qui soignait des chevaux. Puis il partait au jardin avec Jacques, son patron. Bébert habitait une petite maison située près de la ligne de chemin de fer, non loin de l’actuelle gendarmerie. Jacques et Bébert, de son vrai nom Albert Baron, étaient bien plus jardiniers que restaurateurs : ce sont les femmes qui tenaient le restaurant. 
Lorsque les premières automobiles remplacèrent les voitures à cheval, Bébert commençait la journée en cirant les chaussures des clients, puis il préparait le café et nettoyait les parebrises des véhicules stationnés dans la cour.

La guerre arrive 
De g. à dr. : Jacques Bricault et
Albert Baron dit "Bébert" en 1928
En 1940, Jacques Bricault refuse de servir les Allemands et ferme son établissement. L’hôtel est alors réquisitionné par des officiers Allemands qui installent des « roulantes » dans le garage, sortes de cuisines mobiles qui permettent de préparer des repas pour la troupe. 
Jean, qui a 20 ans, s’engage comme pilote de chasse après un passage à l’école de pilotage d’Avord. Il finit par se retrouver au camp de Salbris au STO (Service de travail obligatoire) jusqu’en 1944 où, avec Roger Corrère et son réseau, il fait sauter le camp et l’arsenal de munitions.

1945 
Jean fait la connaissance de Jeanine, la fille du facteur Charles Marteau qui, avec son épouse, exploite un commerce de tabac-journaux à Cour-Cheverny, en face du café de Paris. Charles Marteau avait perdu un bras à la guerre, mais ça ne l’empêchait pas de faire toutes ses tournées à vélo pour distribuer le courrier. 
 L'entrée des anciennes écuries
Jean-Jacques Bricault naît en 1945. L’établissement des Trois Marchands, juste après la guerre, doit prendre un nouveau départ. L’État dédommagera Jean de la perte d’exploitation subie durant la guerre du fait de l’occupation de son établissement par les Allemands, ce qui lui permit de faire rénover le bar, l’entrée et les salles du restaurant. Jean trouve un appui appréciable auprès du marquis Philippe de Vibraye qui, pour développer le tourisme au château de Cheverny, a besoin d’hébergement et de restauration à proximité. Les « Trente glorieuses » permirent à Jean Bricault de développer un établissement à la mesure de la forte demande de consommation de l’époque. Sa capacité d’accueillir des groupes de 100 à 200 personnes apporta rapidement aux Trois Marchands une réputation au delà de la région : le couple Jean et Jeanine Bricault devint une référence.

Jean Bricault était aussi un bâtisseur 


- Le presbytère, vendu par la commune, était devenu « Le Vieux Logis », une pension de famille que Jean Bricault racheta dans les années 60. 
- Une grange, qui occupait l’espace de l’actuel Crédit Agricole, fut démontée et reconstruite sur un terrain que possédait Jean Bricault, qui s’étendait de l’actuelle gendarmerie à la salle des fêtes : c’est aujourd’hui un gîte communal. Il laissa M. Letiche, alors grossiste en légumes, exploiter une bonne partie de cet espace. 
- Jean eut pour projet de construire un immeuble afin de doubler la capacité de ses chambres. Il entreprit de grands travaux à l’échelle de Cour-Cheverny. Les fondations creusées sous le présent parking de l’hôtel occupaient un rectangle de 60 x 7 mètres, soit la surface de la cave du futur immeuble. La cave, d’une hauteur de 6 mètres, était prévue pour permettre à un camion d’y entrer. La construction s’arrêta là : l’immeuble n’est finalement jamais sorti de terre. 
Jean-Jacques Bricault, après être passé par l’école hôtelière de Thonon-les-Bains, revint travailler avec ses parents aux Trois Marchands. Il reprend complètement l’établissement en 1973. Son père, Jean, décède accidentellement en 1978.

Quelques grands moments racontés par Jean-Jacques Bricault 

 L'ancien presbytère était devenu "Le Vieux Logis",
pension de famille
- Le 19 avril 1963, le personnel des Trois Marchands servit la Reine mère d’Angleterrre au château de Cheverny. Elle s’intéressait aux chevaux qui participaient aux chasses à courre. 
- Un rituel oublié : chaque premier janvier, le personnel des Trois Marchands était de service pour assurer le casse-croûte lorsque la Lyre de Cheverny/Cour-Cheverny donnait son aubade sous les fenêtres du château pour souhaiter la bonne année à Philippe de Vibraye. 
- Un soir, un des médecins de La Borde se trompe de manteau au vestiaire et, sans faire attention, paye son addition avec le carnet de chèque du commissaire de police de Blois qui dînait dans la même salle. 
- Un monsieur très respectable qui s’apprêtait à passer une soirée - et une nuit - en bonne compagnie, gare sa DS19 flambant neuve. Il en descend et ouvre la portière à sa jeune invitée. Stupeur en ouvrant ensuite le coffre pour y prendre les bagages : il y trouve son épouse légitime qui le prend en flagrant délit... 
- Quand Roger Duceau, alors adjoint au maire, proposa de mettre la rue Nationale en sens unique, c’est Jean Bricault qui prit la tête de la fronde des commerçants qui menacèrent de boycotter le garage Duceau en représailles. 
À l’occasion de l’inauguration du musée Tintin installé dans les communs du château de Cheverny, Jean-Marie Le Pen, qui était l’ami d'Hergé, s’invita. Devant le peu d’empressement du marquis pour le recevoir, il se replia aux Trois Marchands pour y déjeuner en compagnie de quelques fidèles. Nous étions en campagne électorale et les gendarmes bouclèrent le quartier pour assurer la protection du candidat Le Pen. Ce dernier était de passage et devait se rendre ensuite à Tours en fin de journée pour y tenir meeting. La table voisine était occupée par un groupe de chefs d’entreprises. Le candidat Le Pen débattit longuement avec eux sur l’avenir de la France en « arrosant » copieusement la discussion... Le meeting fut raté... 
En 2012, Jean-Jacques Bricault cède l’Hôtel Restaurant des Trois Marchands à Bernard et Véronique Gattolliat qui en écrivent aujourd’hui les nouvelles pages. 

La légende des Trois Marchands (origine inconnue)

La table des Trois Marchands 
Il y a de cela deux fois cent ans passés. 
Le chemin neuf de Sologne était à peine ouvert, qu’un cabaretier avisé transformait en auberge sa maison près l’église, au beau milieu du bourg de Cour- Cheverny. Quelle auberge ! On y logeait à pied et plus encore à bidet comme en voiture, puisque les écuries pouvaient abriter jusqu’à cent chevaux de selle et de trait. Aussi ne tarda t’elle pas à devenir l’un des relais de poste, entre Blois et Romorantin. 
A ce relais ne pendait encore nulle enseigne, et le maître de céans ne s’en souciait guère. 
Mais un soir, trois gaillards bien taillés heurtaient successivement le volet et demandaient asile. 
C’étaient trois bateleurs allant de foire en foire, des faiseurs de plaisances, des donneurs de riens dont tout le monde a besoin, peu ou prou, en réalité des vendeurs d’enchantements.
Le premier s’appelait « Oubli ». 
Lorsqu’il posa sur la table sa besace, il s’en échappa une pacotille de tracas, de dépits, de fadeurs qui se dispersèrent aussitôt. 
L’autre qui vint un peu plus tard s’appelait « Plaisir » et sa sacoche était bourrée d’attraits, de charmes et d’insouciances. 
Le troisième, entrant bien après, s’appelait « Espoir ».
Dans une grande corbeille qui pendait à son cou, miroitaient des couleurs, des images, des reflets à parer souvenance.
Quand tous les trois furent ensemble assis, en leur versant à boire l’hôtelier dit : « Passants, c’est vous que j’attendais. Puisque vous voici sous mon toit réunis, baladins, vendeurs d’illusions dont tous ceux qui viendront après vous feront agréments de voyage, désormais ma maison s’appellera : Hôtel des Trois Marchands ».
Ainsi fut fait pour le meilleur. 

Le Col Vert - La Grenouille n°41 - Octobre 2018