À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande

D’après le carnet d’Antonie Guermonprez Goube, épouse Pollet (1)

La punition

À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande
Les Allemands occupaient Cour-Cheverny. Beaucoup étaient basés à La Favorite, dans le château et dans les dépendances, mais nous pouvions y aller. C’est comme cela que j’ai été témoin d’un incident. Le nouveau né de Raymonde Huillet dormait dans un landau, sur la pelouse, derrière le château. Un Allemand s’est amusé à faire tourner son attelage autour du château en frôlant le landau. Et plus Raymonde le suppliait, plus il riait et continuait. Mais un officier a été témoin à la fenêtre de cette bêtise. Il a fait arrêter l’attelage et, comme punition, le conducteur a été obligé de mettre son équipement lourd : casque, fusil, sac à dos. Il faisait très chaud et l’officier a fait courir le soldat dans l’allée qui conduisait au tennis. Et il criait « Plus vite ! ». Le malheureux avait les yeux hors de la tête. Nous étions horrifiées. Le soldat est tombé ; il a été relevé brutalement pour reprendre sa course et, je crois, Tageo (fille Huillet, épouse Doumeng) nous a fait rentrer dans la maison pour ne plus voir un tel spectacle.

À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande
Souvenirs marquants de l’école primaire
Les Allemands ont réquisitionné les enfants des écoles de Cour-Cheverny pour leur faire ramasser les doryphores sur les pieds de pomme de terre, dans les champs. Nous avions une boîte de conserve pour mettre les bestioles. J’ai dû réaliser deux ou trois fois ce genre de travail.
Quand il faisait chaud, la plupart des élèves avaient une gourde remplie de vin additionné d’eau. Cela paraissait une boisson super, mais nous : rien ! Pour arriver jusqu’à l’école, le trajet était à suivre à la lettre par la rue Gilette.
Les filles étaient censées apprendre leur futur métier de mère de famille. Un texte d’inspecteur du Primaire explique que les filles, dès l’âge de quatre ans, « doivent être dérangées dans leurs jeux pour apprendre à être disponibles plus tard au mari et aux enfants sans rechigner si on les éduque jeunes ».

La vie quotidienne
Les jours de la semaine sont tous organisés. Lundi : lessive (on met le linge à bouillir le dimanche soir). Le matin, transport à la buanderie dans le jardin. Tout le linge est frotté à la brosse en chiendent puis rincé à l’eau froide dans trois bassines. Le blanc blanchi avec une boule de bleu et amidonné. Puis on pend le linge au fond du potager, le plus loin possible de la rue. À partir de novembre, le linge reste dehors une nuit pour égoutter avant de l’étendre à la maison dans le grenier.
Le mardi, oncle Charles se rend à Blois à la banque pour couper la semaine. Le jour de tante Madeleine, les dames viennent nous rendre visite : thé, petits gâteaux, papotage… et le samedi après-midi : cartes, bridge, etc. Le soir : réussites, Nain jaune, petits chevaux…
À 21 heures, les adultes vont se coucher ; les enfants à 20 h 30 (ceux qui mangent à table, les autres à 19 h 30). Oncle Charles ferme les volets assez tôt puis monte le dernier pour se coucher avec une tasse de tilleul sucré au miel. C’est lui qui ferme les portes : clés, verrous… Tante Madeleine est peureuse.

Les occupations de l’oncle Charles
L’oncle Charles s’occupe du potager avec un jardinier et l’après-midi, il va régulièrement à Cheverny voir le marquis au sujet de l’école libre ou pour s’occuper des prisonniers de guerre. Je pense que c’est le mercredi où il y a réunion pour la fabrication des colis pour l’Allemagne. Oncle Charles a un sens de l’organisation que tout le monde admire et les colis arrivent à bon port car bien remplis et dans des cartons bien faits. Les denrées collectées sont stockées dans l’arrière-boutique de la petite conserverie. Une nuit, les boîtes prévues pour les prisonniers, des oeufs durs sauce tomate, ont explosé. « Les oeufs durs ne supportent pas la conserve » : ce fut l’explication de l’oncle Charles.

Une vie difficile

À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande
L’argent manquait car les comptes des entreprises avaient été bloqués dans le Nord par les Allemands. Maman a participé aux vendanges en octobre 1941 chez la famille Chantier dont la fille Bernadette a un mari prisonnier.
La cueillette était dure mais au moins, pendant trois semaines elle a mangé à sa faim. Maman a élevé des poules pour les oeufs, des lapins… et a appris à tanner les peaux pour confectionner un manteau et un manchon pour France. Nous conservions les épluchures pour les cuire, ce que détestait tante Madeleine à cause de l’odeur dans la cuisine.
L’épicerie, c’était chez Doucet, en face du garage Renault. Leur père était sourd et muet avec un visage très bizarre. Il avait le dessus du crâne plat et la face lunaire.
Comme on manquait d’huile de table, oncle Charles s’est lancé dans la fabrication d’huile avec du lichen. Il obtenait un liquide visqueux dans lequel flottaient des branches d’un jaune sale peu ragoûtant. Avant, il se fournissait en huile de Ricin en vente libre à la pharmacie ! Après une utilisation quotidienne pourtant mesurée, un peu avant Noël 1941, il s’est déclenché une « galopante » qui ne voulait plus s’arrêter, et pour l’arbre de Noël des enfants de prisonniers à la mairie, oncle Charles a dû s’asseoir car il risquait des catastrophes…
Tout achat devenait un problème. Mes pieds grandissaient et il fallait y remédier. Un jeudi après-midi fut consacré à cette recherche car maman manquait terriblement d’argent. Les magasins étaient situés en haut des marches Denis Papin à Blois, des baraquements construits après la bataille sur la Loire. Maman a fini par dénicher des bottines à ma taille… mais horribles, avec des semelles en bois (des galoches avec des feutres pour articuler) et le dessus en feutrine rouge-violet. De plus, quand il pleuvait, je ne pouvais pas les mettre car elles n’étaient pas imperméables ! Pour les vêtements, les chemises des grand-mères et les vieilles robes de maman faisaient l’affaire.

En pension chez les religieuses
En pension, les religieuses étaient gentilles. Annie était la plus jeune. On dormait dans un grand dortoir – au moins 50 lits – et une grande s’occupait d’une plus jeune. Mireille de Montravel s’occupait de moi et avait un accent chantant du midi. Elle devait avoir 15 ou 16 ans.
Les repas étaient un casse-tête pour le couvent et un jeudi, on nous servit du lapin en gelée. Des bonnes âmes ont dit : « C’est du chat ! » Du coup, arrêt du repas : personne n’a voulu manger les chats ! Quand maman a su cela, sa réaction : « Mais enfin, il est plus facile d’élever des lapins que des chats ! » La Place de la Mairie - Juillet 1944. Les vendanges en 1944. www.lagrenouillevoixdecheverny.blogspot.fr 17 faim m’a réconcilié, mais pour Annie, je crois qu’elle ne mange toujours pas de lapin…
Il était interdit de pénétrer dans le potager pour ramasser les fruits. En 1941, les pêchers étaient couverts de fruits et comme nous avions très faim, on allait avec Annie faire une débauche de pêches et France, la chipie, nous dénonçait…
Tout était rationné : le lait avec ticket chez la mère Ouvrard (en face de chez Brunet). Le lait était sale et plein d’eau. Tante Madeleine le faisait bouillir pour récupérer la crème qui servait à confectionner de la pâte à tarte.
La conservation des aliments était un gros problème. Tout était dans la cave ; viande, beurre, lait, soupe… sauf pendant l’hiver car la cave était inondée. Les conserves y avaient une place très importante : tomates, haricots verts, pour la soupe, oseille, épinards, persil, cerfeuil, cuits deux jours puis stérilisés en bouteilles. Il suffisait de deux cuillères à soupe de ce concentré avec des pommes de terre pour faire une soupe verte en hiver. Les fruits aussi étaient stérilisés : cerises, pêches, poires, compotes…, les fruits étaient conservés dans le fruitier pour être servis à maturité. Les prunes aussi, les fraises fraîches et beaucoup de confitures. Le beurre était très rare.

De retour à la maison
On achetait du fromage de chèvre frais le mardi, jour du marché. Le fromage se mange le soir de préférence.
Petit plaisir du dimanche soir au printemps : attraper des hannetons et attacher une mini voiture en celluloïd sur leur dos et les faire voler dans la salle-à-manger (il était très difficile de réussir l’arrimage). L’après-midi : une partie de croquet.
Le courrier délivré par le père Pichereau en fin de matinée était distribué par l’oncle Charles à table à midi et tout le monde participait à la lecture. Le courrier était toujours ouvert. Maman, du coup, n’a jamais ouvert notre courrier, mais c’était la coutume : on ne parle pas à table, on ne se balance pas sur sa chaise… Il fallait écouter les informations, ce qui énervait maman et lui a fait détester les infos à table…

À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande

(1) Antonie Pollet : 1933-2013.
(2) Madeleine, femme de Charles Goube.
(3) Antonie Goube (1912-1998), épouse Guermonprez.
(4) Tenir les cordons du poële : tenir les cordons reliés au drap funéraire qui recouvrait le cercueil. Les quatre personnalités qui ont tenu les cordons du cercueil du docteur Montagne étaient : le marquis de Vibraye, le comte de La Roche-Aymon, le comte de Berthier (régisseur du château de Cheverny) et Charles Goube (l’oncle Charles).

La Grenouille n°70 – Janvier 2026

La Villa Talcy rue Barberet a de la mémoire

La Villa Talcy à Cour-Cheverny
La mémoire de ses murs nous est contée dans les grandes lignes par Paul-Henri Guermonprez à travers l’histoire de sa famille qui occupe les lieux depuis le XVIIIe siècle et dont les personnages de caractère les ont fortement marqué de leur empreinte durant plusieurs générations.

La Villa Talcy à Cour-Cheverny
Cette maison située à la sortie du bourg de Cour-Cheverny en direction de la route de Bracieux, paraissant souvent inhabitée, a parfois interrogé ses habitants qui pouvaient penser qu’elle put être endormie.
L’histoire commence par les ancêtres des Ternoy Goube vers 1700. La maison quitte la famille par deux fois une trentaine d’années puis toutes les autres passations furent toujours inter-familiales. C’est grâce au marquis de Vibraye que cette maison revient dans la famille en octobre 1933 à Charles Goube. En 1952, c’est Antonie Goube qui en hérite, puis son fils Paul en 1980 et les enfants de Paul, Léopold et Adèle, qui en sont propriétaires depuis 2023.
Cette propriété fut le plus souvent une résidence de vacances, contrairement aux autres maisons de famille situées à Lille, à Paris et en Vendée. Pourtant, l’oncle d’Antonie, Charles Goube, habita la Villa Talcy de 1930 à 1955.
La Villa Talcy à Cour-Cheverny

La Villa Talcy à Cour-Cheverny
L’histoire familiale des Guermonprez-Goube
C’est en grande partie à Lille et dans sa région que les parents et grands-parents de Paul, le fils cadet de Tonie (Antonie), développèrent leurs activités. Jusqu’au Second Empire, Lille comptait environ 300 moulins à huile. Les familles Ternoy et Guermonprez-Goube produisaient de l’huile de colza destinée à l’alimentation et à l’éclairage des villes, puis importèrent des huiles minérales (pétrole). Les entreprises familiales produisaient également des batteries pour les lampes de mineurs sous la marque « ACCU NORD » ainsi que des appareils de radio.

Charles Goube, ingénieur, était un homme très engagé : il était administrateur de grandes sociétés et de banques, il fut également président des écoles libres de France. Le couple Antonie Goube (1912-1998), et Denis Marie Joseph Guermonprez Goube (1902-1971), eut cinq enfants : Antonie (1933) ; Anne (1939) ; France (1942) ; Jacques (1944) ; Paul (1948). Les quatre premiers fréquentèrent l’école Saint-Louis de Cheverny.

Les entreprises industrielles du père d’Antonie Goube (Tonie) l’obligeaient à voyager beaucoup à travers le monde ; Antonie était alors le plus souvent en compagnie de ses oncle et tantes de Cour-Cheverny.

La Villa Talcy à Cour-Cheverny

La Villa Talcy à Cour-ChevernyLa Villa Talcy à partir des années 1960-70
À cette époque, Antonie Goube était présente beaucoup plus fréquemment à la propriété de Cour-Cheverny. Talcy était resté « dans son jus » depuis la guerre et la maison était d’un confort rudimentaire. Autant elle était agréable l'été, avec son parc, l’hiver, c’était la maison des courants d’air...

1967-1968 : la « Révolution culturelle » à Cour-Cheverny s’est également inspirée du lieu de référence qu'était le château de La Borde où étaient hébergés quelques nostalgiques de l’idéal de la Révolution parisienne : « Sous les pavés la plage... ».

La Villa Talcy à Cour-Cheverny
Le temps des copains
Quatre copains débutèrent leur vie active en effectuant des petits boulots à Paris, notamment comme peintres en bâtiment :
- Alain Charron, qui épousa Sylvaine, la soeur de Patrice Duceau et créa le Journal de la Sologne à Talcy ;
- Alain Souchon, qui grattait la guitare ;
- Bernard Minet, qui devint guide de haute montagne ;
- Paul Henri Guermonprez, le fils de la Villa Talcy.
Cette joyeuse équipe va rassembler autour d’elle une bande de Lillois comme Georges Delattre et Jean-Baptiste Carlier qui ont pris racine depuis.
C’est en 1972 qu’est né le Journal de la Sologne. L’équipe préparait des paquets de dix exemplaires destinés à être distribués dans tout le département.
Cette maison reçut au cours des siècles une suite d’hôtes brillants et aimables dont l’éclectisme n’eut d’égal que le talent ; ainsi ces murs accueillirent de nombreux musiciens comme le jazzman Michel Graillier, la grande historienne du théâtre Geneviève Latour, le chartiste paléographe Jean Dérens qui termina sa vie en ces lieux et bien d’autres archéologues, conservateurs, historiographes, écrivains et même cinéastes…

P. D. 

Les objets insolites de la Villa Talcy
Les membres de la famille sont nombreux à être passionnés d’histoire, d’archives et d’archéologie, dont Paul Guermonprez. La Villa Talcy abrite nombre de témoignages des époques passées : témoignages locaux ou non, mais souvent inattendus. La Grenouille a sélectionné quelques objets qui racontent tous une histoire, même si elle nous reste en grande partie mystérieuse

La poutre des Chouans
Cette poutre, longue de 3,60 m, est placée au mur du vestibule de la Villa Talcy. Elle est issue d’une grange de Vendée où les Goube possédaient une maison de famille. Cette grange abritait un repaire de Chouans. Ces derniers venaient assister à des messes dites par des prêtres réfractaires. Les participants ayant été avertis d’une dénonciation auprès des Républicains ont scié la poutre gravée d’inscriptions qui relataient les faits d’armes des Chouans pour la soustraire aux représailles des Républicains.

La Villa Talcy rue Barberet a de la mémoire

La chapelle en bois de la Villa Talcy à Cour-Cheverny
La chapelle en bois de la Villa Talcy
La chapelle de la Villa Talcy, située dans le parc de la propriété de la rue Barberet à Cour-Cheverny, est un petit monument remarquable à bien des égards.
Nous savons peu de choses sur son histoire. La chapelle était reliée à des bâtiments annexes, dont d’anciennes écuries qui prolongeaient le logis principal (en couvrant l’accès de la glacière qui fut préservé), et qui ont été démolies vers 1805 à la suite d’un incendie. La chapelle a été restaurée deux fois. Elle est construite en bois sur une semelle de pierres de récupération.

La chapelle en bois de la Villa Talcy à Cour-ChevernyDes petits témoignages de la grande Histoire
L’histoire de la petite plaque métallique qui surplombe la porte de la chapelle est liée à la construction de la basilique du Sacré-Coeur de Montmartre.
Lors de la Commune de Paris, les communards, avec la complicité de soldats, s’étaient emparés de la réserve de canons qui se trouvait au sommet de la butte Montmartre. Les opposants aux communards avaient fait le vœu de construire une basilique à Montmartre afin de solliciter le pardon divin pour « expier » les destructions et les massacres perpétrés lors de cette période tragique. Chaque donateur reçut alors la même petite plaque métallique identique à celle de la chapelle de Talcy, qui représente un Christ.

En poussant la porte de la chapelle...
À l’intérieur, l’autel est constitué d’une poutre sculptée d’’époque Renaissance. Au-dessus, face à l’entrée, un vitrail. Les séquences d’un chemin de Croix ornent les deux murs latéraux. L’ensemble est habillé de divers objets cultuels.

La chapelle en bois de la Villa Talcy à Cour-Cheverny

La chapelle en bois de la Villa Talcy à Cour-Cheverny

La chapelle en bois de la Villa Talcy à Cour-Cheverny


J.-P. T.

La Grenouille n°70 – Janvier 2026

Michel Pagnier, jardinier aux Murblins

Michel Pagnier, jardinier aux Murblins à Cour-Cheverny
Itinéraire d’un jardinier passionné
Michel Pagnier est arrivé à Cour-Cheverny en 1975 avec son épouse à bord de leur Citroën « Ami 8 » en provenance de Saôneet- Loire. Un peu perdu, Michel cherchait son chemin pour se rendre chez son employeur à la propriété des Murblins. Il se renseigna auprès du premier autochtone qui lui apparut au détour d’un chemin : Patrice Duceau..., le même Patrice Duceau qui, 50 ans plus tard, le sollicite aujourd’hui pour évoquer dans La Grenouille sa carrière de jardinier aux Murblins, propriété de Pierre Louis-Dreyfus.

Michel Pagnier, jardinier aux Murblins à Cour-Cheverny
Auprès d’un personnage hors normes
En cette année 1975, Pierre Louis-Dreyfus cherchait à remplacer bientôt son excellent jardinier, Marceau Hébert, qui arrivait à l’âge de la retraite. Il cherchait un jeune qui pourrait être accompagné et formé par celui-ci.
Michel Pagnier venait tout juste d’accomplir son service militaire après avoir obtenu un BTS en horticulture. Son ancienne école l’a contacté pour lui indiquer qu’une place était à pourvoir à Cour-Cheverny. Il se rendit donc, dans un premier temps, dans les bureaux de Pierre Louis-Dreyfus à Paris. Puis en reconnaissance aux Murblins en juin 1975 pour prendre la mesure de la tâche à venir et faire connaissance de son futur entourage. Michel appréhendait ce poste à responsabilités du haut de ses 26 ans, même avec l’aide de deux autres jardiniers, dont Maurice Lepessot, figure emblématique du foot à Cour-Cheverny.

La prise de fonction
Ceux qui ont connu Michel Pagnier connaissent ses qualités d’écoute et son humilité conjuguées avec le bon sens paysan que son père lui a prodigué au début de sa vie professionnelle. Le premier conseil qui lui fut donné : « Tu notes tous les jours le temps qu’il fait pour avoir des repères l’année suivante ». 1976 est une année de canicule. Il suit le conseil de son père et note chaque jour avec application les caractéristiques de la météo. Mais en 1977, tout s’inverse : il pleut beaucoup... L’expérience prend sa signification sur du temps long...
Michel a été embauché avec la qualification « Jardinier quatre branches ». C’était à l’époque le nom de ces « couteaux suisses » du jardin qui s’occupaient de tout : de la prodution des fruits et légumes, de l’horticulture avec les fleurs des massifs, de la plantation et de la conduite des arbres fruitiers... et de la chasse aux taupes...

Michel Pagnier, jardinier aux Murblins à Cour-Cheverny

C’était aussi un travail en communauté avec trois équipes de trois salariés à la propriété :
- 3 salariés à la ferme ;
- 3 salariés pour le service de la maison ;
- 3 jardiniers.
Tout ce petit monde s’entr’aidait.

Michel passe à la vitesse supérieure
Le 1er avril 1977, le jardinier Marceau part à la retraite. Pierre Louis-Dreyfus reçoit Michel et lui dit : « Les Murblins sont à vous »... Le poids des mots et des responsabilités s’abattent instantanément sur Michel qui devient responsable de la petite équipe de trois jardiniers. Le travail des fleurs, domaine réservé de madame Claude Louis-Dreyfus était titanesque. Michel plantait 3 000 bégonias, exclusivement rouges ou roses. Peut-être pour rappeler que Michel Bégon, qui avait rapporté ces fleurs des îles, avait été longtemps propriétaire des Murblins ? Détail : Michel commandait 1/8e de gramme de plan de Bégonnia chez « Clause » pour 500 francs. Ce qui mettait le gramme à 4 000 francs... et le kilo à 4 millions...

Les commandes du patron
Si Pierre Louis-Dreyfus était plutôt porté sur les arbres et en particulier ses chênes, il était aussi très exigeant sur tout le reste : le domaine comptait 25 variétés de pommiers, 16 variétés de poiriers, autant de pruniers et beaucoup de framboisiers. Les serres, grâce au compost, permettaient de faire pousser des salades toute l’année. Michel semait les pommes de terre au 100ème jour de l’année (vers le 10 avril), les carottes au 14 juillet, les tomates après les Saints de glace, etc.

Michel Pagnier, jardinier aux Murblins à Cour-Cheverny
Quand les fruits commençaient à grossir sur les arbres, ils étaient tous protégés des insectes et des maladies par des petits sachets individuels. Ensuite, il fallait piéger les taupes.
La ferme était exploitée avec autant de rigueur. Les poules sélectionnées étaient des Sussex (blanches avec un col noir), et Leghorn car bonnes pondeuses. Le fermier achetait 50 poussins par an pour répondre au rituel du dimanche midi : le poulet frites maison. Les vaches étaient toutes marron avec un peu de blanc.

Michel le sportif
Au début des années 80, Michel est un homme heureux. Il fait le travail qu’il aime du matin au soir : « J’avais tout pour être heureux ; une femme et des enfants adorables, un travail passionnant avec des responsabilités mais sans contraintes, sans horaires définis. Je pouvais m’organiser pour faire du sport et m’occuper en même temps des jeunes sportifs de la commune ».

Michel Pagnier, jardinier aux Murblins à Cour-Cheverny
Dès leur arrivée à Cour-Cheverny, Michel et son épouse Dominique eurent à coeur de s’intégrer à la vie du village. Michel fut très longtemps, avec quelques amis, entraîneur des jeunes joueurs de foot les mercredis après-midi. Il organisa aussi les premières rencontres de tennis après que son patron eut finançé les courts. Michel devint président du club. Les joueurs de l’époque n’avaient jamais tenu une raquette de leur vie mais l’ambiance était bienveillante et festive. Ils s’appelaient Albert Adroit, le docteur Benoistel, Amédée Bense (l’instituteur), Dominique Pagnier, Caroline Duceau, les familles Buron, Oberling, Loiseau, Lemaire...
La vie de Michel, jardinier aux Murblins, se déroula ainsi jusqu’en 2014, année de sa retraite.

Les invités
Quand les invités arrivaient de la route de Fontaines-en-Sologne par la belle allée de marronniers, il fallait offrir une vision impeccable du potager à gauche, et une vue bucolique des vaches dans la prairie à droite. On précisait alors que toutes les vaches portaient un nom en rapport avec le monde de l'automobile qui était cher à Pierre-Louis Dreyfus : ainsi, l'année des "B", on a eu Brabham, Berliet, Bentley... et, dans cette logique, les noms de nombre de pilotes de l'écurie des 24 heures du Mans tels Maurice Trintignant, Stirling Moss, Charles Pozzi, Fabien Rosier, Mauro Bianchi, Colin Chapman, Hill... eurent les honneurs de l'étable des Murblins... Pierre Louis-Dreyfus participa aux 24 heures du Mans de 1931 à 1954 en tant que pilote (1). C’est donc en hommage (ou en souvenir) de ses collègues et concurrents pilotes que Pierre Louis-Dreyfus avait baptisé certaines de ses vaches de leurs noms...

Souvenirs de Jean-Jacques Bricault et du conseil municipal de Cour-Cheverny qui cotoyèrent Pierre Louis-Dreyfus
Jean-Jacques Bricault, propriétaire du restaurant Les Trois Marchands, se souvient que dans les années 50, lorsque Pierre Louis-Dreyfus faisait réaliser des travaux aux Murblins, il arrivait de Paris dans une Ferrari Testarossa cabriolet deux places en clamant qu’il avait mis moins de deux heures pour descendre à Cour-Cheverny déguster une langouste (son plat préféré) aux Trois Marchands... Jean-Jacques Bricault le revoit encore ajuster son casque en cuir et ses lunettes, et démarrer en trombe.
En 1962, la France inaugure le magnifique paquebot « France ». Pierre Louis-Dreyfus était invité au voyage inaugural auquel il ne pouvait se rendre. Il offrit les places aux parents de Jean-Jacques Bricault qui profitèrent de ce voyage exceptionnel.
Pierre Louis-Dreyfus soutenait régulièrement les activités sportives et les écoles de la commune de Cour-Cheverny. Après la guerre, il avait été délégué du ministère de la Jeunesse et des Sports auprès de la FFSA (Fédération française du sport automobile). Il consulta Michel Pagnier pour connaître les besoins de la commune. Il valida le fait de financer de ses fonds deux courts de tennis à la condition qu’ils ne portent pas son nom. Une fois les travaux réalisés, il invita le maire et ses adjoints à fêter l’événement à la rôtisserie des Trois Marchands, chez Jean-Jacques Bricault. À cette époque, Pierre Louis- Dreyfus avait près de 90 ans. Lors de cette soirée, il évoqua la période de la Libération, ses engagements aux côtés de de Gaulle et dans la Résistance. Pierre Louis-Dreyfus eut une vie bien remplie, riche d’engagements, d’expériences, en rencontres et en partages.

De belles rencontres
Michel Pagnier se souvient de personnalités qui ont séjourné aux Murblins : ainsi M. Guerlain, qui fournissait à Mme Louis-Dreyfus ses parfums préférés. Quand elle venait serrer la main à Michel le matin, ses mains étaient encore parfumées le soir après sa journée de travail. Et aussi Jacques Goddet (2), dirigeant de presse et homme d’affaires, Larry Collins et Dominique Lapierre (3)... et pour finir en beauté, une autre rencontre dans un autre lieu, le général de Gaulle qui est venu inaugurer le bateau Louis-Dreyfus dans le port de Saint Nazaire...

P. D.

Guy Robert Pierre Philippe Louis Dreyfus (1908-2011)
Licencié en Droit et en Lettres en 1928.
- Service militaire : sous-lieutenant à l’École de cavalerie de Saumur en 1929.
- Appelé en 1939, il commande un escadron en remplacement de son capitaine. Il retrouve Emmanuel d’Astier de la Vigerie (4) à Saint- Jean-Cap-Ferrat.
- 1941 : engagement dans la Résistance avec le colonel Vautrin dans le sud de la France.
Il s’échappe en Espagne en traversant les Pyrennées à pied durant 25 heures avec femme et enfant.
Il s’engage dans la 1ere DFL (Division fançaise libre) en Afrique. Il est officier de liaison dans la 51e Division Highland écossaise. Puis il rejoint l’Angleterre en 1943. Il est affecté au groupement de bombardiers « Lorraine » avec Romain Gary et Pierre Mendès-France. Il effectue 81 missions sur le front ouest de l’Allemagne, de la Belgique et de la Hollande. Il termine capitaine de l’État-major de la 137e escadre de la Royal Air Force (RAF).

(1) Les 24 Heures du Mans n’eurent pas lieu en 1936 à cause du Front Populaire et de 1940 à 1948 à cause de la guerre. Pierre Louis-Dreyfus participe aux 24 Heures du Mans sous le pseudonyme « Heldé ». Il termine deuxième en 1935 avec son collègue Henri Stoffel sur une Alfa Romeo 8 C. En 1950 sur Ferrari, il abandonne à la 19 e heure et en 1951 sur Ferrari à la 3 e heure. Puis en 1953, il termine 18 e, premier de sa classe.
(2) Jacques Goddet (1905-2000), directeur du journal l’Auto (1931-1944), directeur du journal l’Équipe (1946-1984), directeur du Tour de France cycliste (1936-1988).
(3) Larry Collins (1929-2005) et Dominique Lapierre (1931-2022) co-écrivent le livre « Paris brûle-t-il ? » (1966) et produisent plusieurs autres ouvrages en commun.
(4) Emmanuel d’Astier de la Vigerie (1900-1969) : écrivain, militaire et homme politique. 

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La fête du 23 août 1908 à Cour-Cheverny

Cette fête a fait l’objet de très nombreuses cartes postales (1) et ces images d’époque nous donnent la vision d’un très grand événement.
La fête du 23 août 1908 à Cour-Cheverny
Grâce à l’Écho du Centre (2) du 25 août de la même année, nous retrouvons les détails de cette fête impressionnante et quelques informations sur le village et ses habitants à cette époque, que nous partageons ci-dessous avec nos lecteurs (auteur inconnu).

« Cour-Cheverny Inauguration de l’abattoir
La gentille petite ville de Cour-Cheverny était en fête le dimanche 23 août, à l’occasion de l’inauguration de l’abattoir (3).
Dans toutes les rues ce n’est que guirlandes de fleurs et de feuillages, motifs de mousse et de bruyères disposés avec un goût exquis. On voit que l’entente a régné à Cour-Cheverny pour l’organisation de cette fête.

En arrivant, nous faisons une rapide promenade qui nous permet d’admirer les décorations de ces maisons particulières. Citons celles de M. Blanchon, président du comité des fêtes ; Michenet, modes ; Brangier, vins ; Bailly, tapissier ; James Daudin ; Dr Lecureuil ; Brinon, pharmacien ; Lecoq ; Guilbert, boucher ; Lebrun, cycles ; Desouches ; Germain ; Brunet ; Boudisseau ; Clouet, charcutier ; Bouchault, cycles ; Leroux ; Besnard ; Lebel ; Martin ; Dubreuil, etc.
Signalons aussi la décoration du café Daridan à Clénord, et un superbe arc de triomphe portant l’inscription "Honneur aux Pompiers" élevé sur la place de la mairie.

La fête du 23 août 1908 à Cour-Cheverny
À 8 heures, 7 compagnies de pompiers (Huisseau-sur-Cosson, Bracieux, Cheverny, Cormeray, Romorantin, usine Normant et Cour-Cheverny) sont réunies sur la place pour l’inspection passée par le commandant Breton. Après la revue nous assistons à une intéressante manoeuvre, exécutée par la subdivision de l’Usine Normant, commandée par M. D. Moreau […].
Un défilé a lieu ensuite dans les rues de la ville et au moment de la dislocation, un discours est prononcé par le commandant-inspecteur. À 1 heure, la fête se continue par le festival de musique […].
À 3 heures, M. Cazin, maire de Cour- Cheverny, accompagné de son adjoint et de M. Paul Thibault, conseiller général, se rend au-devant de MM. Bon et Bégel, conseillers de préfecture, Gauvin et David, sénateurs, qui arrivent en voiture.

La fête du 23 août 1908 à Cour-Cheverny
L’Harmonie de Blois attaque la Marseillaise et le cortège se dirige vers la mairie. Là, les autorités se reposent quelques instants et bientôt repartent pour aller à l’abattoir, où un vin d’honneur est offert par la municipalité. L’abattoir de Cour-Cheverny est muni de tous les perfectionnements modernes.

Un appareil d’une grande puissance envoie à la rivière le sang et les détritus de la tuerie. La conduite principale d’écoulement est garnie d’une fosse de décantation et d’épuration de telle façon que les eaux arrivent à la rivière débarrassées de toutes les matières putrides offrant des dangers.
L’abattoir comprend quatre cases munies de treuils et autres agrès nécessaires au dépeçage ; un local pour la triperie ; une salle de bouverie (4) où sont parqués les animaux avant l’abattage et une porcherie avec grilloir.
Un logement a été confortablement aménagé pour le gardien. Il comprend : un bureau, trois chambres à coucher et une cuisine.
Ce superbe bâtiment n’a pas coûté 40 000 francs. Nous sommes heureux en passant de féliciter M. Montprofit, architecte à Blois, qui a fait les plans et dirigé les travaux de construction.

À 7 heures a lieu dans la salle des fêtes le banquet servi par M. Paris, traiteur à Cour […]. Un superbe feu d’artifice de 9 pièces, très bien tiré par M. Marteau, a terminé la fête du 23 août, dont on se souviendra pendant longtemps à Cour-Cheverny.

Je ne voudrais pas terminer ce compte rendu sans féliciter le Comité des fêtes composé de MM. Blanchon, président ; Brunet, trésorier ; Brangier, secrétaire ; et MM. Martin, Trottignon, Denis, Chéry, Duron, Marteau, Delluchon, Brault, Bondisseau fils, Lemoine fils, Leloup, Paris, qui nous ont fait passer une si belle journée ».

P. L.

(1) Voir « Images de Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher au XXe siècle ». Éditions Oxygène Cheverny - Nov. 2025.
(2) L’Écho du Centre est un journal régional, paraissant les mardis, jeudis et samedis, de 1897 à 1940. Consultable sur www.retronews.fr
(3) Voir « Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher... et nos petites histoires ». Éditions Oxygène Cheverny - Nov. 2018 : page 114 « L’abattoir de Cour-Cheverny ».
(4) Bouverie : étable à bœufs (Le Robert).

La Grenouille n°70 – Janvier 2026

Histoire ou légende à propos du fameux cépage de Bourgogne

Il aurait été planté autour du château de Louise de Savoie, la mère de François 1er, à Romorantin.

Histoire ou légende à propos du fameux cépage de Bourgogne
Pour certains spécialistes, c’était du Pinot noir dont on retrouve la trace vers 1850 autour de Chambord et Cheverny. Un siècle plus tard, il représente 90 % des pieds de vigne du sec­teur. Pourquoi ce cépage a-t-il été introduit, et pourquoi a-t-il prospéré dans nos communes et nulle part ailleurs ?

Michel Gendrier évoque une hypothèse : « À cette époque, il est probable que plusieurs cépages furent mélangés avec les pieds de Pinot noir. Le résultat est que tous les vignerons locaux ont décidé alors de développer la qualité de ce vin. À ce jour, le cépage Cour-Cheverny est produit sur environ 80 hectares ».


Les viticulteurs de Cheverny et Cour- Cheverny ont pris leur avenir en main

Histoire ou légende à propos du fameux cépage de Bourgogne
Ils se sont mobilisés pour faire évoluer l’avenir de l’AOC Cheverny et notamment s’adapter à la demande des clients. Il y a 20 ans, on ven­dait plus de rouge que de blanc. Aujourd’hui, on vend 2/3 de blanc pour 1/3 de rouge. L’image du vignoble de Cheverny a beaucoup progressé et offre une dynamique positive à nos jeunes exploitants. Les surfaces de cultures à Cheverny et Cour-Cheverny en AOC réunies sont passées de 400 ha à 800 ha. Michel Gendrier explique que cette réus­site est le fruit de la vente directe, des circuits courts, et le résultat d’un meilleur travail de la vigne qui aboutit à une meilleure qualité des vins produits qui permettent aux vignerons de mieux vivre de leur métier.

Les différentes méthodes de travail de nos vignerons, qu’elles soient biodynamiques ou HVE, tendent vers la qualité avec une diver­sité de produits accessibles à tout public.


La Grenouille n°69 - octobre 2025


Domaine Le Portail à Cheverny

En 1979, Nicole et Michel Cadoux possé­daient une exploitation maraîchère sur Fontaines-en-Sologne avant de reprendre et de développer l’exploitation du Portail. En 1984, ils s’affranchissent du GAEC. Ils ont trois enfants, Thierry et Damien qui ont suivi des études en viticulture et une fille, Gaëlle. Thierry a travaillé trois ans au domaine avant de partir à l’étranger vivre sa vie.

Domaine Le Portail à Cheverny
Damien obtient un BTS Viticulture et Commerce. Après plusieurs stages en Australie et en Bourgogne, il reprend l’exploi­tation du domaine Le Portail en 2009. Son épouse Delphine le rejoint en 2015.

Chez les Cadoux comme chez les Gendrier, mêmes combats : la vigne, l’environnement, servir la collectivité. Michel Cadoux occupa quatre mandats de conseiller municipal et fut président du Crédit Agricole local.

Lorsque Michel, Marcel et Nicole créèrent le GAEC en 1979, les trois familles exploitaient 16 hectares de vignes aux Huards et 5 ha au Portail.

À ce jour, les deux Michel (Gendrier et Cadoux) avec leurs deux fils exploitent un peu plus de 40 hectares par domaine (soit 80 hectares).


Damien Cadoux, l’héritier du Portail

Domaine Le Portail à Cheverny

À 43 ans, en pleine force de l’âge, Damien est complètement épanoui au milieu de son vignoble, encore entouré de ses parents Michel et Nicole.

Jusqu’à 15 ans il rêvait d’une carrière sportive pour être toujours à l’extérieur. Pourtant, il annonce à ses parents qu’il souhaite poursuivre des études dans leur métier, la viticulture. Son BTS viticole et commercial en poche suivi d’un stage obligatoire, il s’installe en Australie. Conscient que ses parents ont besoin de lui au Portail, il rentre au bercail en 2005, en même temps qu’il rencontre Delphine, sa future épouse (qui travaille dans l’immobilier). Cette dernière rejoindra l’exploitation au Portail en 2016 pour remplacer Nicole dans la gestion et le commerce du domaine.

Que de chemin parcouru depuis plus de 45 ans, quand les familles Gendrier et Cadoux sont arrivées au Portail ! Il a fallu arracher les vignes hybrides, planter les cépages Sauvignon, Gamay, Pinot, Cour- Cheverny..., investir dans le matériel, trouver les clients...

Ce fut beaucoup de travail et de renoncements mais aujourd’hui Damien, toujours positif, nous répond avec un grand sourire : « C’est la vie, c’est comme ça pour tout le monde, il faut se battre tous les jours ».

Depuis l’année 2000, le domaine a adopté la culture raisonnée. En 2020, Le Portail est certifié Haute Valeur Environnementale (HVE) respectueuse de l’environnement.


P. D.


Domaine Le Portail

41700 Cheverny - 

Tél. 02 54 79 91 25 

leportailcadoux@cadoux.fr


La Grenouille n°69 - Octobre 2025


La saga des Gendrier est essentiellement liée à l'histoire locale de la vigne

Quand on parle viticulture avec la famille Gendrier, il faut se laisser porter par plu­sieurs générations habitées par l’histoire de leur domaine. Marcel, Michel et Alexandre représentent trois générations qui ont su, et savent toujours, faire prospérer l’exploi­tation de leurs vignes et la vinification avec les techniques les plus avancées.

Michel nous rappelle que l’histoire du domaine des Huards, à Cour-Cheverny, est intimement liée au cépage Romorantin, donc à la Bourgogne, et de fait à François 1er.


La saga des Gendrier est essentiellement liée à l'histoire locale de la vigne
Rappel historique

En 1519, François 1er, qui apprécie les blancs de Bourgogne, envisage de planter ces cépages autour de son futur château initia­lement prévu à Romorantin. La peste ayant envahi le Romorantinais, le château sera construit à Chambord. Les 80 000 pieds de vigne venus de Bourgogne sont déjà plan­tés près de Romorantin dans une parcelle baptisée le clos de Beaune. La légende nous dit que cette vigne est à l’origine du cépage Romorantin, légende contestée par un historien qui affirme que les plants venus de Bourgogne étaient du Pinot noir. Cette dernière hypothèse manque de cohérence, le Pinot noir étant déjà présent dans notre vignoble au XIVe siècle.

Très présent au XIXe siècle dans tout le département, peut-être planté tout d’abord aux Murblins, le cépage Romorantin a suivi les projets de François 1er et on le retrouve aujourd’hui presque uniquement dans les communes situées autour de Chambord où il a trouvé son terroir de prédilection, terroir reconnu en AOC Cour-Cheverny avec un cépage exclusif : le Romorantin.

Cheverny et Cour-Cheverny furent durant plusieurs siècles essentiellement tournés vers la vigne avec de nombreuses closeries appar­tenant à des nobles blésois, au clergé ou simplement à des commerçants.

Le XIXe siècle fut celui du démarrage du domaine des Huards, en 1846, avec Pierre Gendrier. C’est aussi la victoire du souffre sur l’oïdium (1), juste avant le phylloxera en 1870.

En 1902, Eugène Magloire Gendrier achète les terres des Huards. Sa soeur Eugénie (2) exploite la ferme de La Borde.


La saga des Gendrier est essentiellement liée à l'histoire locale de la vigne
Marcel Gendrier, 5e génération au domaine des Huards
Marcel Gendrier, né le 4 juillet 1927, perd sa mère à 15 ans. Il est élevé par sa grand-mère et déroule sa scolarité à Cour-Cheverny jusqu’à l’obtention de son certificat d’études primaires en 1940. Il suit des cours d’agriculture par cor­respondance pendant deux ans puis effectue son service militaire au Maroc en 1947-1948. Revenu à Cour-Cheverny, il devient chef d’ex­ploitation en 1951 et épouse Rolande Chéry. Il perd son père Raoul en 1960 et rachète quatre hectares de terres familiales plantées en majo­rité avec le cépage Romorantin.

C’est à cette période, entre 35 et 40 ans, que Marcel Gendrier va s’engager dans diverses fonctions :

- conseiller municipal de Cour-Cheverny puis premier adjoint au maire de 1965 à 1983 ;

- président de la FDSEA (3) de 1968 à 1993 ;

- vice-président de FSV (4) de 1978 à 1995 ;

- président de l’appellation Cheverny de 1974 à 1996 ;

- membre de la Chambre d’agriculture de 1986 à 1994 ;

- membre de la MSA (5) de 1990 à 1995.

Marcel Gendrier ne s’arrêtait jamais de travail­ler, dimanches compris... Il mettait la même ardeur à remplir toutes ces tâches, ce qui avait le don d’exaspérer son fils Michel... avant qu’il ne se fasse « récupérer » lui-même plus tard par les mêmes engagements...

Patrice Duceau, qui a côtoyé Marcel Gendrier, lui demandait un jour son avis concernant un différend entre deux personnes de la commune. Il lui répondit : «Tu sais, sur terre, il y a autant d’individus que de vérités, alors fais au mieux...».

Marcel avait la réputation de ne jamais se mettre en colère : c’était une force tranquille qui montait à l’épaule des sacs de 100 kg au grenier.

Côté distractions, il emmenait ses enfants le dimanche après-midi voir les premières plan­tations de vignes hautes. La voie était donc tracée pour les enfants : il n’y aura pas de pilote d’avion, de chirurgien ou d’avocat aux Huards : il y aura des viticulteurs !


La génération de Michel Gendrier

Michel Gendrier, à son retour du service mili­taire en 1976 et après être passé par l’école viticole de Beaune, trouve sa voie et une grande motivation pour faire évoluer le VDQS Cheverny de l’époque vers l’AOC ainsi que le domaine familial.

À cette époque aux Huards, pas de vacances : la famille se partageait les tâches à la vigne, auprès des clients, aux asperges et auprès des vaches... La comptabilité, le téléphone et les livraisons étaient réservées à « maman Rolande ».

Michel, curieux de tout, ne perd pas de temps : il est présent avec son père Marcel aux discussions du syndicat et chez les confrères. Michel fréquente particulièrement l’un d’eux, voisin d’en face, René Besnard, vétéran de la guerre de 1914-1918 et viticul­teur d’exception. Il lui transmit beaucoup de conseils et d’ouvrages sur le vin et la vigne.

En 1978, Marcel, qui a passé la cinquantaine, crée un GAEC (6) avec ses enfants Michel et Nicole suite à l’achat sur Cheverny du domaine Le Portail à la SAFER (7) (domaine ayant appartenu à la famille Badenier).

Marcel et Rolande vont laisser le domaine des Huards à Michel et à sa future épouse Jocelyne. Ils iront habiter avec leur fille Nicole, devenue Mme Cadoux depuis 1974.

Marcel Gendrier a montré la voie à son fils Michel.


La juste mesure entre tradition et modernité

La prise de risque du changement de méthodes sur le travail de la vigne n’était pas vraiment une révolution pour lui car depuis toujours Michel traitait déjà ses vignes à la bouillie bordelaise à faibles doses. Il y a 30 ans, certains restaient perplexes devant ses arrosages l’hiver pour éviter le gel, lui qui se fiait aussi au calendrier lunaire qui lui ensei­gnait les jours « fruits », les jours « fleurs », les jours « racines », les jours pour travailler la vigne ou les jours de travail en cave...

Cette philosophie, Michel la tire de ses expériences ponctuelles en Suisse en par­ticulier. Il ne s’est pas laissé influencer par les « Marchands du Temple » qui lui proposaient des produits « magiques » pour conduire l’exploitation de ses vignes. On reste pragmatique aux Huards, en respectant la nature. « Renforcer le vivant » avec de la bouse de corne, de la bouse séchée, du silice de corne aide à la recherche d’un équilibre entre les contraintes d’une production qualita­tive et la préservation de la nature.

La saga des Gendrier est essentiellement liée à l'histoire locale de la vigne
son père qui était sur tous les fronts. Depuis, Michel a suivi presque tous les engagements de son père Marcel :
- président du syndicat des vins des AOC Cheverny et Cour-Cheverny ;

- conseiller municipal de Cour-Cheverny de 1983 à 2001 ;

- Association des vignerons indépendants. Il préside la Commission nationale d’environne­ment où il s’est beaucoup investi à Paris pour soutenir leur cause.


La nouvelle génération

La saga des Gendrier est essentiellement liée à l'histoire locale de la vigne
Alexandre Gendrier est né en 1987. Il bouscule un peu certaines habitudes. Si Michel et son père Marcel étaient plutôt des « taiseux », avec beaucoup de retenue et de modération, si le temps avait peu de prise sur eux, le représen­tant de la septième génération des Gendrier a une tête bien faite et un « moteur de Ferrari...». Pas de temps à perdre, le monde change vite. Les consommateurs aussi et il faut s’adapter, s’informer, expliquer...
Les conjointes ont aussi toujours joué un rôle très important aux Huards. Marcel n’est pas allé très loin en 1950 pour trouver l’âme soeur, Rolande Chéry, à quelques kilomètres. Michel a traversé la Loire pour épouser Jocelyne.
Alexandre travaille avec son épouse depuis 2013 au domaine des Huards avec « papa Michel ». La transmission est opérée et la voie tracée. Alexandre a à coeur de pérenniser le travail de fond que son père a mis en oeuvre depuis les années 80.


La saga des Gendrier est essentiellement liée à l'histoire locale de la vigne
P. D.


Domaine des Huards

30 Voie des Huards 

41700 Cour-Cheverny

Tél : 02 54 79 97 90

contact@domainedeshuards.com

Instagram : @domainedeshuards


(1) Oïdium : champignon parasite.

(2) Voir La Grenouille n° 67 « Eugénie née Gendrier à la petite Bourdonnière ».

(3) FDSEA : Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles.

(4) FSV : Fonds de solidarité vieillesse.

(5) MSA : Mutualité sociale agricole.

(6) GAEC : Groupement agricole d’exploitation en commun.

(7) SAFER : Société d’aménagement foncier et d’établissement rural


La Grenouille n°69 - Octobre 2025