La prise de fonction
Ceux qui ont connu Michel
Pagnier connaissent ses qualités d’écoute et son humilité conjuguées avec le
bon sens paysan que son père lui a prodigué au début de sa vie professionnelle.
Le premier conseil qui lui fut donné : « Tu notes tous les jours le temps
qu’il fait pour avoir des repères l’année suivante ». 1976 est une année de
canicule. Il suit le conseil de son père et note chaque jour avec application
les caractéristiques de la météo. Mais en 1977, tout s’inverse : il pleut beaucoup...
L’expérience prend sa signification sur du temps long...
Michel a été embauché avec
la qualification « Jardinier quatre branches ». C’était à l’époque le nom de
ces « couteaux suisses » du jardin qui s’occupaient de tout : de la prodution des
fruits et légumes, de l’horticulture avec les fleurs des massifs, de la
plantation et de la conduite des arbres fruitiers... et de la chasse aux
taupes...
C’était aussi un travail
en communauté avec trois équipes de trois salariés à la propriété :
- 3 salariés à la ferme ;
- 3 salariés pour le
service de la maison ;
- 3 jardiniers.
Tout ce petit monde
s’entr’aidait.
Michel passe à la
vitesse supérieure
Le 1er avril 1977, le
jardinier Marceau part à la retraite. Pierre Louis-Dreyfus reçoit Michel et lui
dit : « Les Murblins sont à vous »... Le poids des mots et des
responsabilités s’abattent instantanément sur Michel qui devient responsable de
la petite équipe de trois jardiniers. Le travail des fleurs, domaine réservé de
madame Claude Louis-Dreyfus était titanesque. Michel plantait 3 000 bégonias, exclusivement
rouges ou roses. Peut-être pour rappeler que Michel Bégon, qui avait rapporté
ces fleurs des îles, avait été longtemps propriétaire des Murblins ? Détail : Michel
commandait 1/8e de gramme de plan de Bégonnia chez « Clause » pour 500 francs. Ce
qui mettait le gramme à 4 000 francs... et le kilo à 4 millions...
Les commandes du patron
Si Pierre Louis-Dreyfus
était plutôt porté sur les arbres et en particulier ses chênes, il était aussi
très exigeant sur tout le reste : le domaine comptait 25 variétés de pommiers, 16
variétés de poiriers, autant de pruniers et beaucoup de framboisiers. Les
serres, grâce au compost, permettaient de faire pousser des salades toute
l’année. Michel semait les pommes de terre au 100ème jour de l’année (vers le
10 avril), les carottes au 14 juillet, les tomates après les Saints de glace,
etc.
La ferme était exploitée avec autant de rigueur. Les poules sélectionnées étaient des Sussex (blanches avec un col noir), et Leghorn car bonnes pondeuses. Le fermier achetait 50 poussins par an pour répondre au rituel du dimanche midi : le poulet frites maison. Les vaches étaient toutes marron avec un peu de blanc.
Michel le sportif
Au début des années 80,
Michel est un homme heureux. Il fait le travail qu’il aime du matin au soir : «
J’avais tout pour être heureux ; une femme et des enfants adorables, un travail
passionnant avec des responsabilités mais sans contraintes, sans horaires
définis. Je pouvais m’organiser pour faire du sport et m’occuper en même temps
des jeunes sportifs de la commune ».
La vie de Michel, jardinier aux Murblins, se déroula ainsi jusqu’en 2014, année de sa retraite.
Les invités
Quand les invités
arrivaient de la route de Fontaines-en-Sologne par la belle allée de
marronniers, il fallait offrir une vision impeccable du potager à gauche, et
une vue bucolique des vaches dans la prairie à droite. On précisait alors que
toutes les vaches portaient un nom en rapport avec le monde de l'automobile qui
était cher à Pierre-Louis Dreyfus : ainsi, l'année des "B", on a eu
Brabham, Berliet, Bentley... et, dans cette logique, les noms de nombre de
pilotes de l'écurie des 24 heures du Mans tels Maurice Trintignant, Stirling
Moss, Charles Pozzi, Fabien Rosier, Mauro Bianchi, Colin Chapman, Hill...
eurent les honneurs de l'étable des Murblins... Pierre Louis-Dreyfus participa
aux 24 heures du Mans de 1931 à 1954 en tant que pilote (1). C’est donc
en hommage (ou en souvenir) de ses collègues et concurrents pilotes que Pierre Louis-Dreyfus
avait baptisé certaines de ses vaches de leurs noms...
Souvenirs de
Jean-Jacques Bricault et du conseil municipal de Cour-Cheverny qui cotoyèrent
Pierre Louis-Dreyfus
Jean-Jacques Bricault,
propriétaire du restaurant Les Trois Marchands, se souvient que dans les années
50, lorsque Pierre Louis-Dreyfus faisait réaliser des travaux aux Murblins, il
arrivait de Paris dans une Ferrari Testarossa cabriolet deux places en clamant
qu’il avait mis moins de deux heures pour descendre à Cour-Cheverny déguster une
langouste (son plat préféré) aux Trois Marchands... Jean-Jacques Bricault le
revoit encore ajuster son casque en cuir et ses lunettes, et démarrer en
trombe.
En 1962, la France
inaugure le magnifique paquebot « France ». Pierre Louis-Dreyfus était invité
au voyage inaugural auquel il ne pouvait se rendre. Il offrit les places aux
parents de Jean-Jacques Bricault qui profitèrent de ce voyage exceptionnel.
Pierre Louis-Dreyfus
soutenait régulièrement les activités sportives et les écoles de la commune de
Cour-Cheverny. Après la guerre, il avait été délégué du ministère de la
Jeunesse et des Sports auprès de la FFSA (Fédération française du sport
automobile). Il consulta Michel Pagnier pour connaître les besoins de la
commune. Il valida le fait de financer de ses fonds deux courts de tennis à la
condition qu’ils ne portent pas son nom. Une fois les travaux réalisés, il
invita le maire et ses adjoints à fêter l’événement à la rôtisserie des Trois Marchands,
chez Jean-Jacques Bricault. À cette époque, Pierre Louis- Dreyfus avait près de
90 ans. Lors de cette soirée, il évoqua la période de la Libération, ses
engagements aux côtés de de Gaulle et dans la Résistance. Pierre Louis-Dreyfus
eut une vie bien remplie, riche d’engagements, d’expériences, en rencontres et
en partages.
De belles rencontres
Michel Pagnier se souvient
de personnalités qui ont séjourné aux Murblins : ainsi M. Guerlain, qui
fournissait à Mme Louis-Dreyfus ses parfums préférés. Quand elle venait serrer
la main à Michel le matin, ses mains étaient encore parfumées le soir après sa
journée de travail. Et aussi Jacques Goddet (2), dirigeant de presse et
homme d’affaires, Larry Collins et Dominique Lapierre (3)... et pour
finir en beauté, une autre rencontre dans un autre lieu, le général de Gaulle
qui est venu inaugurer le bateau Louis-Dreyfus dans le port de Saint Nazaire...
P. D.
Guy Robert Pierre
Philippe Louis Dreyfus (1908-2011)
Licencié en Droit et en
Lettres en 1928.
- Service militaire :
sous-lieutenant à l’École de cavalerie de Saumur en 1929.
- Appelé en 1939, il
commande un escadron en remplacement de son capitaine. Il retrouve Emmanuel
d’Astier de la Vigerie (4) à Saint- Jean-Cap-Ferrat.
- 1941 : engagement dans
la Résistance avec le colonel Vautrin dans le sud de la France.
Il s’échappe en Espagne en
traversant les Pyrennées à pied durant 25 heures avec femme et enfant.
Il s’engage dans la 1ere
DFL (Division fançaise libre) en Afrique. Il est officier de liaison dans la
51e Division Highland écossaise. Puis il rejoint l’Angleterre en 1943. Il est
affecté au groupement de bombardiers « Lorraine » avec Romain Gary et Pierre
Mendès-France. Il effectue 81 missions sur le front ouest de l’Allemagne, de la
Belgique et de la Hollande. Il termine capitaine de l’État-major de la 137e escadre
de la Royal Air Force (RAF).
(1) Les 24 Heures du
Mans n’eurent pas lieu en 1936 à cause du Front Populaire et de 1940 à 1948 à
cause de la guerre. Pierre Louis-Dreyfus participe aux 24 Heures du Mans sous
le pseudonyme « Heldé ». Il termine deuxième en 1935 avec son collègue Henri
Stoffel sur une Alfa Romeo 8 C. En 1950 sur Ferrari, il abandonne à la 19 e
heure et en 1951 sur Ferrari à la 3 e heure. Puis en 1953, il termine 18 e,
premier de sa classe.
(2) Jacques Goddet
(1905-2000), directeur du journal l’Auto (1931-1944), directeur du journal
l’Équipe (1946-1984), directeur du Tour de France cycliste (1936-1988).
(3) Larry Collins
(1929-2005) et Dominique Lapierre (1931-2022) co-écrivent le livre « Paris
brûle-t-il ? » (1966) et produisent plusieurs autres ouvrages en commun.
(4) Emmanuel d’Astier
de la Vigerie (1900-1969) : écrivain, militaire et homme politique.
La
Grenouille n°70 – Janvier 2026
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