Michel Pagnier, jardinier aux Murblins

Michel Pagnier, jardinier aux Murblins à Cour-Cheverny
Itinéraire d’un jardinier passionné
Michel Pagnier est arrivé à Cour-Cheverny en 1975 avec son épouse à bord de leur Citroën « Ami 8 » en provenance de Saôneet- Loire. Un peu perdu, Michel cherchait son chemin pour se rendre chez son employeur à la propriété des Murblins. Il se renseigna auprès du premier autochtone qui lui apparut au détour d’un chemin : Patrice Duceau..., le même Patrice Duceau qui, 50 ans plus tard, le sollicite aujourd’hui pour évoquer dans La Grenouille sa carrière de jardinier aux Murblins, propriété de Pierre Louis-Dreyfus.

Michel Pagnier, jardinier aux Murblins à Cour-Cheverny
Auprès d’un personnage hors normes
En cette année 1975, Pierre Louis-Dreyfus cherchait à remplacer bientôt son excellent jardinier, Marceau Hébert, qui arrivait à l’âge de la retraite. Il cherchait un jeune qui pourrait être accompagné et formé par celui-ci.
Michel Pagnier venait tout juste d’accomplir son service militaire après avoir obtenu un BTS en horticulture. Son ancienne école l’a contacté pour lui indiquer qu’une place était à pourvoir à Cour-Cheverny. Il se rendit donc, dans un premier temps, dans les bureaux de Pierre Louis-Dreyfus à Paris. Puis en reconnaissance aux Murblins en juin 1975 pour prendre la mesure de la tâche à venir et faire connaissance de son futur entourage. Michel appréhendait ce poste à responsabilités du haut de ses 26 ans, même avec l’aide de deux autres jardiniers, dont Maurice Lepessot, figure emblématique du foot à Cour-Cheverny.

La prise de fonction
Ceux qui ont connu Michel Pagnier connaissent ses qualités d’écoute et son humilité conjuguées avec le bon sens paysan que son père lui a prodigué au début de sa vie professionnelle. Le premier conseil qui lui fut donné : « Tu notes tous les jours le temps qu’il fait pour avoir des repères l’année suivante ». 1976 est une année de canicule. Il suit le conseil de son père et note chaque jour avec application les caractéristiques de la météo. Mais en 1977, tout s’inverse : il pleut beaucoup... L’expérience prend sa signification sur du temps long...
Michel a été embauché avec la qualification « Jardinier quatre branches ». C’était à l’époque le nom de ces « couteaux suisses » du jardin qui s’occupaient de tout : de la prodution des fruits et légumes, de l’horticulture avec les fleurs des massifs, de la plantation et de la conduite des arbres fruitiers... et de la chasse aux taupes...

Michel Pagnier, jardinier aux Murblins à Cour-Cheverny

C’était aussi un travail en communauté avec trois équipes de trois salariés à la propriété :
- 3 salariés à la ferme ;
- 3 salariés pour le service de la maison ;
- 3 jardiniers.
Tout ce petit monde s’entr’aidait.

Michel passe à la vitesse supérieure
Le 1er avril 1977, le jardinier Marceau part à la retraite. Pierre Louis-Dreyfus reçoit Michel et lui dit : « Les Murblins sont à vous »... Le poids des mots et des responsabilités s’abattent instantanément sur Michel qui devient responsable de la petite équipe de trois jardiniers. Le travail des fleurs, domaine réservé de madame Claude Louis-Dreyfus était titanesque. Michel plantait 3 000 bégonias, exclusivement rouges ou roses. Peut-être pour rappeler que Michel Bégon, qui avait rapporté ces fleurs des îles, avait été longtemps propriétaire des Murblins ? Détail : Michel commandait 1/8e de gramme de plan de Bégonnia chez « Clause » pour 500 francs. Ce qui mettait le gramme à 4 000 francs... et le kilo à 4 millions...

Les commandes du patron
Si Pierre Louis-Dreyfus était plutôt porté sur les arbres et en particulier ses chênes, il était aussi très exigeant sur tout le reste : le domaine comptait 25 variétés de pommiers, 16 variétés de poiriers, autant de pruniers et beaucoup de framboisiers. Les serres, grâce au compost, permettaient de faire pousser des salades toute l’année. Michel semait les pommes de terre au 100ème jour de l’année (vers le 10 avril), les carottes au 14 juillet, les tomates après les Saints de glace, etc.

Michel Pagnier, jardinier aux Murblins à Cour-Cheverny
Quand les fruits commençaient à grossir sur les arbres, ils étaient tous protégés des insectes et des maladies par des petits sachets individuels. Ensuite, il fallait piéger les taupes.
La ferme était exploitée avec autant de rigueur. Les poules sélectionnées étaient des Sussex (blanches avec un col noir), et Leghorn car bonnes pondeuses. Le fermier achetait 50 poussins par an pour répondre au rituel du dimanche midi : le poulet frites maison. Les vaches étaient toutes marron avec un peu de blanc.

Michel le sportif
Au début des années 80, Michel est un homme heureux. Il fait le travail qu’il aime du matin au soir : « J’avais tout pour être heureux ; une femme et des enfants adorables, un travail passionnant avec des responsabilités mais sans contraintes, sans horaires définis. Je pouvais m’organiser pour faire du sport et m’occuper en même temps des jeunes sportifs de la commune ».

Michel Pagnier, jardinier aux Murblins à Cour-Cheverny
Dès leur arrivée à Cour-Cheverny, Michel et son épouse Dominique eurent à coeur de s’intégrer à la vie du village. Michel fut très longtemps, avec quelques amis, entraîneur des jeunes joueurs de foot les mercredis après-midi. Il organisa aussi les premières rencontres de tennis après que son patron eut finançé les courts. Michel devint président du club. Les joueurs de l’époque n’avaient jamais tenu une raquette de leur vie mais l’ambiance était bienveillante et festive. Ils s’appelaient Albert Adroit, le docteur Benoistel, Amédée Bense (l’instituteur), Dominique Pagnier, Caroline Duceau, les familles Buron, Oberling, Loiseau, Lemaire...
La vie de Michel, jardinier aux Murblins, se déroula ainsi jusqu’en 2014, année de sa retraite.

Les invités
Quand les invités arrivaient de la route de Fontaines-en-Sologne par la belle allée de marronniers, il fallait offrir une vision impeccable du potager à gauche, et une vue bucolique des vaches dans la prairie à droite. On précisait alors que toutes les vaches portaient un nom en rapport avec le monde de l'automobile qui était cher à Pierre-Louis Dreyfus : ainsi, l'année des "B", on a eu Brabham, Berliet, Bentley... et, dans cette logique, les noms de nombre de pilotes de l'écurie des 24 heures du Mans tels Maurice Trintignant, Stirling Moss, Charles Pozzi, Fabien Rosier, Mauro Bianchi, Colin Chapman, Hill... eurent les honneurs de l'étable des Murblins... Pierre Louis-Dreyfus participa aux 24 heures du Mans de 1931 à 1954 en tant que pilote (1). C’est donc en hommage (ou en souvenir) de ses collègues et concurrents pilotes que Pierre Louis-Dreyfus avait baptisé certaines de ses vaches de leurs noms...

Souvenirs de Jean-Jacques Bricault et du conseil municipal de Cour-Cheverny qui cotoyèrent Pierre Louis-Dreyfus
Jean-Jacques Bricault, propriétaire du restaurant Les Trois Marchands, se souvient que dans les années 50, lorsque Pierre Louis-Dreyfus faisait réaliser des travaux aux Murblins, il arrivait de Paris dans une Ferrari Testarossa cabriolet deux places en clamant qu’il avait mis moins de deux heures pour descendre à Cour-Cheverny déguster une langouste (son plat préféré) aux Trois Marchands... Jean-Jacques Bricault le revoit encore ajuster son casque en cuir et ses lunettes, et démarrer en trombe.
En 1962, la France inaugure le magnifique paquebot « France ». Pierre Louis-Dreyfus était invité au voyage inaugural auquel il ne pouvait se rendre. Il offrit les places aux parents de Jean-Jacques Bricault qui profitèrent de ce voyage exceptionnel.
Pierre Louis-Dreyfus soutenait régulièrement les activités sportives et les écoles de la commune de Cour-Cheverny. Après la guerre, il avait été délégué du ministère de la Jeunesse et des Sports auprès de la FFSA (Fédération française du sport automobile). Il consulta Michel Pagnier pour connaître les besoins de la commune. Il valida le fait de financer de ses fonds deux courts de tennis à la condition qu’ils ne portent pas son nom. Une fois les travaux réalisés, il invita le maire et ses adjoints à fêter l’événement à la rôtisserie des Trois Marchands, chez Jean-Jacques Bricault. À cette époque, Pierre Louis- Dreyfus avait près de 90 ans. Lors de cette soirée, il évoqua la période de la Libération, ses engagements aux côtés de de Gaulle et dans la Résistance. Pierre Louis-Dreyfus eut une vie bien remplie, riche d’engagements, d’expériences, en rencontres et en partages.

De belles rencontres
Michel Pagnier se souvient de personnalités qui ont séjourné aux Murblins : ainsi M. Guerlain, qui fournissait à Mme Louis-Dreyfus ses parfums préférés. Quand elle venait serrer la main à Michel le matin, ses mains étaient encore parfumées le soir après sa journée de travail. Et aussi Jacques Goddet (2), dirigeant de presse et homme d’affaires, Larry Collins et Dominique Lapierre (3)... et pour finir en beauté, une autre rencontre dans un autre lieu, le général de Gaulle qui est venu inaugurer le bateau Louis-Dreyfus dans le port de Saint Nazaire...

P. D.

Guy Robert Pierre Philippe Louis Dreyfus (1908-2011)
Licencié en Droit et en Lettres en 1928.
- Service militaire : sous-lieutenant à l’École de cavalerie de Saumur en 1929.
- Appelé en 1939, il commande un escadron en remplacement de son capitaine. Il retrouve Emmanuel d’Astier de la Vigerie (4) à Saint- Jean-Cap-Ferrat.
- 1941 : engagement dans la Résistance avec le colonel Vautrin dans le sud de la France.
Il s’échappe en Espagne en traversant les Pyrennées à pied durant 25 heures avec femme et enfant.
Il s’engage dans la 1ere DFL (Division fançaise libre) en Afrique. Il est officier de liaison dans la 51e Division Highland écossaise. Puis il rejoint l’Angleterre en 1943. Il est affecté au groupement de bombardiers « Lorraine » avec Romain Gary et Pierre Mendès-France. Il effectue 81 missions sur le front ouest de l’Allemagne, de la Belgique et de la Hollande. Il termine capitaine de l’État-major de la 137e escadre de la Royal Air Force (RAF).

(1) Les 24 Heures du Mans n’eurent pas lieu en 1936 à cause du Front Populaire et de 1940 à 1948 à cause de la guerre. Pierre Louis-Dreyfus participe aux 24 Heures du Mans sous le pseudonyme « Heldé ». Il termine deuxième en 1935 avec son collègue Henri Stoffel sur une Alfa Romeo 8 C. En 1950 sur Ferrari, il abandonne à la 19 e heure et en 1951 sur Ferrari à la 3 e heure. Puis en 1953, il termine 18 e, premier de sa classe.
(2) Jacques Goddet (1905-2000), directeur du journal l’Auto (1931-1944), directeur du journal l’Équipe (1946-1984), directeur du Tour de France cycliste (1936-1988).
(3) Larry Collins (1929-2005) et Dominique Lapierre (1931-2022) co-écrivent le livre « Paris brûle-t-il ? » (1966) et produisent plusieurs autres ouvrages en commun.
(4) Emmanuel d’Astier de la Vigerie (1900-1969) : écrivain, militaire et homme politique. 

La Grenouille n°70 – Janvier 2026

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Merci de nous donner votre avis sur cet article, de nous transmettre un complément d'information ou de nous suggérer une correction à y apporter