D’après le carnet d’Antonie Guermonprez Goube, épouse Pollet (1)
La punition
La vie quotidienne
Les jours de la semaine
sont tous organisés. Lundi : lessive (on met le linge à bouillir le dimanche
soir). Le matin, transport à la buanderie dans le jardin. Tout le linge est
frotté à la brosse en chiendent puis rincé à l’eau froide dans trois bassines.
Le blanc blanchi avec une boule de bleu et amidonné. Puis on pend le linge au
fond du potager, le plus loin possible de la rue. À partir de novembre, le
linge reste dehors une nuit pour égoutter avant de l’étendre à la maison dans
le grenier.
Le mardi, oncle Charles se
rend à Blois à la banque pour couper la semaine. Le jour de tante Madeleine,
les dames viennent nous rendre visite : thé, petits gâteaux, papotage… et le
samedi après-midi : cartes, bridge, etc. Le soir : réussites, Nain jaune,
petits chevaux…
À 21 heures, les adultes
vont se coucher ; les enfants à 20 h 30 (ceux qui mangent à table, les autres à
19 h 30). Oncle Charles ferme les volets assez tôt puis monte le dernier pour
se coucher avec une tasse de tilleul sucré au miel. C’est lui qui ferme les
portes : clés, verrous… Tante Madeleine est peureuse.
Les occupations de
l’oncle Charles
L’oncle Charles s’occupe
du potager avec un jardinier et l’après-midi, il va régulièrement à Cheverny
voir le marquis au sujet de l’école libre ou pour s’occuper des prisonniers de
guerre. Je pense que c’est le mercredi où il y a réunion pour la fabrication
des colis pour l’Allemagne. Oncle Charles a un sens de l’organisation que tout
le monde admire et les colis arrivent à bon port car bien remplis et dans des
cartons bien faits. Les denrées collectées sont stockées dans
l’arrière-boutique de la petite conserverie. Une nuit, les boîtes prévues pour
les prisonniers, des oeufs durs sauce tomate, ont explosé. « Les oeufs durs
ne supportent pas la conserve » : ce fut l’explication de l’oncle Charles.
Une vie difficile
En pension chez les
religieuses
En pension, les
religieuses étaient gentilles. Annie était la plus jeune. On dormait dans un
grand dortoir – au moins 50 lits – et une grande s’occupait d’une plus jeune.
Mireille de Montravel s’occupait de moi et avait un accent chantant du midi.
Elle devait avoir 15 ou 16 ans.
Les repas étaient un
casse-tête pour le couvent et un jeudi, on nous servit du lapin en gelée. Des
bonnes âmes ont dit : « C’est du chat ! » Du coup, arrêt du repas :
personne n’a voulu manger les chats ! Quand maman a su cela, sa réaction : «
Mais enfin, il est plus facile d’élever des lapins que des chats ! » La
Place de la Mairie - Juillet 1944. Les vendanges en 1944. www.lagrenouillevoixdecheverny.blogspot.fr
17 faim m’a réconcilié, mais pour Annie, je crois qu’elle ne mange toujours
pas de lapin…
Il était interdit de
pénétrer dans le potager pour ramasser les fruits. En 1941, les pêchers étaient
couverts de fruits et comme nous avions très faim, on allait avec Annie faire
une débauche de pêches et France, la chipie, nous dénonçait…
Tout était rationné : le
lait avec ticket chez la mère Ouvrard (en face de chez Brunet). Le lait était
sale et plein d’eau. Tante Madeleine le faisait bouillir pour récupérer la
crème qui servait à confectionner de la pâte à tarte.
La conservation des
aliments était un gros problème. Tout était dans la cave ; viande, beurre,
lait, soupe… sauf pendant l’hiver car la cave était inondée. Les conserves y
avaient une place très importante : tomates, haricots verts, pour la soupe,
oseille, épinards, persil, cerfeuil, cuits deux jours puis stérilisés en
bouteilles. Il suffisait de deux cuillères à soupe de ce concentré avec des
pommes de terre pour faire une soupe verte en hiver. Les fruits aussi étaient
stérilisés : cerises, pêches, poires, compotes…, les fruits étaient conservés
dans le fruitier pour être servis à maturité. Les prunes aussi, les fraises
fraîches et beaucoup de confitures. Le beurre était très rare.
De retour à la maison
On achetait du fromage de
chèvre frais le mardi, jour du marché. Le fromage se mange le soir de
préférence.
Petit plaisir du dimanche
soir au printemps : attraper des hannetons et attacher une mini voiture en
celluloïd sur leur dos et les faire voler dans la salle-à-manger (il était très
difficile de réussir l’arrimage). L’après-midi : une partie de croquet.
Le courrier délivré par le
père Pichereau en fin de matinée était distribué par l’oncle Charles à table à
midi et tout le monde participait à la lecture. Le courrier était toujours
ouvert. Maman, du coup, n’a jamais ouvert notre courrier, mais c’était la
coutume : on ne parle pas à table, on ne se balance pas sur sa chaise… Il
fallait écouter les informations, ce qui énervait maman et lui a fait détester
les infos à table…
(1) Antonie Pollet :
1933-2013.
(2) Madeleine, femme de Charles Goube.
(3) Antonie Goube (1912-1998), épouse
Guermonprez.
(4) Tenir les cordons du poële : tenir
les cordons reliés au drap funéraire qui recouvrait le cercueil. Les quatre
personnalités qui ont tenu les cordons du cercueil du docteur Montagne étaient : le marquis de Vibraye, le
comte de La Roche-Aymon, le comte de Berthier (régisseur du château de
Cheverny) et Charles Goube (l’oncle Charles).
La
Grenouille n°70 – Janvier 2026
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