À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande

D’après le carnet d’Antonie Guermonprez Goube, épouse Pollet (1)

La punition

À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande
Les Allemands occupaient Cour-Cheverny. Beaucoup étaient basés à La Favorite, dans le château et dans les dépendances, mais nous pouvions y aller. C’est comme cela que j’ai été témoin d’un incident. Le nouveau né de Raymonde Huillet dormait dans un landau, sur la pelouse, derrière le château. Un Allemand s’est amusé à faire tourner son attelage autour du château en frôlant le landau. Et plus Raymonde le suppliait, plus il riait et continuait. Mais un officier a été témoin à la fenêtre de cette bêtise. Il a fait arrêter l’attelage et, comme punition, le conducteur a été obligé de mettre son équipement lourd : casque, fusil, sac à dos. Il faisait très chaud et l’officier a fait courir le soldat dans l’allée qui conduisait au tennis. Et il criait « Plus vite ! ». Le malheureux avait les yeux hors de la tête. Nous étions horrifiées. Le soldat est tombé ; il a été relevé brutalement pour reprendre sa course et, je crois, Tageo (fille Huillet, épouse Doumeng) nous a fait rentrer dans la maison pour ne plus voir un tel spectacle.

À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande
Souvenirs marquants de l’école primaire
Les Allemands ont réquisitionné les enfants des écoles de Cour-Cheverny pour leur faire ramasser les doryphores sur les pieds de pomme de terre, dans les champs. Nous avions une boîte de conserve pour mettre les bestioles. J’ai dû réaliser deux ou trois fois ce genre de travail.
Quand il faisait chaud, la plupart des élèves avaient une gourde remplie de vin additionné d’eau. Cela paraissait une boisson super, mais nous : rien ! Pour arriver jusqu’à l’école, le trajet était à suivre à la lettre par la rue Gilette.
Les filles étaient censées apprendre leur futur métier de mère de famille. Un texte d’inspecteur du Primaire explique que les filles, dès l’âge de quatre ans, « doivent être dérangées dans leurs jeux pour apprendre à être disponibles plus tard au mari et aux enfants sans rechigner si on les éduque jeunes ».

La vie quotidienne
Les jours de la semaine sont tous organisés. Lundi : lessive (on met le linge à bouillir le dimanche soir). Le matin, transport à la buanderie dans le jardin. Tout le linge est frotté à la brosse en chiendent puis rincé à l’eau froide dans trois bassines. Le blanc blanchi avec une boule de bleu et amidonné. Puis on pend le linge au fond du potager, le plus loin possible de la rue. À partir de novembre, le linge reste dehors une nuit pour égoutter avant de l’étendre à la maison dans le grenier.
Le mardi, oncle Charles se rend à Blois à la banque pour couper la semaine. Le jour de tante Madeleine, les dames viennent nous rendre visite : thé, petits gâteaux, papotage… et le samedi après-midi : cartes, bridge, etc. Le soir : réussites, Nain jaune, petits chevaux…
À 21 heures, les adultes vont se coucher ; les enfants à 20 h 30 (ceux qui mangent à table, les autres à 19 h 30). Oncle Charles ferme les volets assez tôt puis monte le dernier pour se coucher avec une tasse de tilleul sucré au miel. C’est lui qui ferme les portes : clés, verrous… Tante Madeleine est peureuse.

Les occupations de l’oncle Charles
L’oncle Charles s’occupe du potager avec un jardinier et l’après-midi, il va régulièrement à Cheverny voir le marquis au sujet de l’école libre ou pour s’occuper des prisonniers de guerre. Je pense que c’est le mercredi où il y a réunion pour la fabrication des colis pour l’Allemagne. Oncle Charles a un sens de l’organisation que tout le monde admire et les colis arrivent à bon port car bien remplis et dans des cartons bien faits. Les denrées collectées sont stockées dans l’arrière-boutique de la petite conserverie. Une nuit, les boîtes prévues pour les prisonniers, des oeufs durs sauce tomate, ont explosé. « Les oeufs durs ne supportent pas la conserve » : ce fut l’explication de l’oncle Charles.

Une vie difficile

À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande
L’argent manquait car les comptes des entreprises avaient été bloqués dans le Nord par les Allemands. Maman a participé aux vendanges en octobre 1941 chez la famille Chantier dont la fille Bernadette a un mari prisonnier.
La cueillette était dure mais au moins, pendant trois semaines elle a mangé à sa faim. Maman a élevé des poules pour les oeufs, des lapins… et a appris à tanner les peaux pour confectionner un manteau et un manchon pour France. Nous conservions les épluchures pour les cuire, ce que détestait tante Madeleine à cause de l’odeur dans la cuisine.
L’épicerie, c’était chez Doucet, en face du garage Renault. Leur père était sourd et muet avec un visage très bizarre. Il avait le dessus du crâne plat et la face lunaire.
Comme on manquait d’huile de table, oncle Charles s’est lancé dans la fabrication d’huile avec du lichen. Il obtenait un liquide visqueux dans lequel flottaient des branches d’un jaune sale peu ragoûtant. Avant, il se fournissait en huile de Ricin en vente libre à la pharmacie ! Après une utilisation quotidienne pourtant mesurée, un peu avant Noël 1941, il s’est déclenché une « galopante » qui ne voulait plus s’arrêter, et pour l’arbre de Noël des enfants de prisonniers à la mairie, oncle Charles a dû s’asseoir car il risquait des catastrophes…
Tout achat devenait un problème. Mes pieds grandissaient et il fallait y remédier. Un jeudi après-midi fut consacré à cette recherche car maman manquait terriblement d’argent. Les magasins étaient situés en haut des marches Denis Papin à Blois, des baraquements construits après la bataille sur la Loire. Maman a fini par dénicher des bottines à ma taille… mais horribles, avec des semelles en bois (des galoches avec des feutres pour articuler) et le dessus en feutrine rouge-violet. De plus, quand il pleuvait, je ne pouvais pas les mettre car elles n’étaient pas imperméables ! Pour les vêtements, les chemises des grand-mères et les vieilles robes de maman faisaient l’affaire.

En pension chez les religieuses
En pension, les religieuses étaient gentilles. Annie était la plus jeune. On dormait dans un grand dortoir – au moins 50 lits – et une grande s’occupait d’une plus jeune. Mireille de Montravel s’occupait de moi et avait un accent chantant du midi. Elle devait avoir 15 ou 16 ans.
Les repas étaient un casse-tête pour le couvent et un jeudi, on nous servit du lapin en gelée. Des bonnes âmes ont dit : « C’est du chat ! » Du coup, arrêt du repas : personne n’a voulu manger les chats ! Quand maman a su cela, sa réaction : « Mais enfin, il est plus facile d’élever des lapins que des chats ! » La Place de la Mairie - Juillet 1944. Les vendanges en 1944. www.lagrenouillevoixdecheverny.blogspot.fr 17 faim m’a réconcilié, mais pour Annie, je crois qu’elle ne mange toujours pas de lapin…
Il était interdit de pénétrer dans le potager pour ramasser les fruits. En 1941, les pêchers étaient couverts de fruits et comme nous avions très faim, on allait avec Annie faire une débauche de pêches et France, la chipie, nous dénonçait…
Tout était rationné : le lait avec ticket chez la mère Ouvrard (en face de chez Brunet). Le lait était sale et plein d’eau. Tante Madeleine le faisait bouillir pour récupérer la crème qui servait à confectionner de la pâte à tarte.
La conservation des aliments était un gros problème. Tout était dans la cave ; viande, beurre, lait, soupe… sauf pendant l’hiver car la cave était inondée. Les conserves y avaient une place très importante : tomates, haricots verts, pour la soupe, oseille, épinards, persil, cerfeuil, cuits deux jours puis stérilisés en bouteilles. Il suffisait de deux cuillères à soupe de ce concentré avec des pommes de terre pour faire une soupe verte en hiver. Les fruits aussi étaient stérilisés : cerises, pêches, poires, compotes…, les fruits étaient conservés dans le fruitier pour être servis à maturité. Les prunes aussi, les fraises fraîches et beaucoup de confitures. Le beurre était très rare.

De retour à la maison
On achetait du fromage de chèvre frais le mardi, jour du marché. Le fromage se mange le soir de préférence.
Petit plaisir du dimanche soir au printemps : attraper des hannetons et attacher une mini voiture en celluloïd sur leur dos et les faire voler dans la salle-à-manger (il était très difficile de réussir l’arrimage). L’après-midi : une partie de croquet.
Le courrier délivré par le père Pichereau en fin de matinée était distribué par l’oncle Charles à table à midi et tout le monde participait à la lecture. Le courrier était toujours ouvert. Maman, du coup, n’a jamais ouvert notre courrier, mais c’était la coutume : on ne parle pas à table, on ne se balance pas sur sa chaise… Il fallait écouter les informations, ce qui énervait maman et lui a fait détester les infos à table…

À Cour-Cheverny pendant l’occupation allemande

(1) Antonie Pollet : 1933-2013.
(2) Madeleine, femme de Charles Goube.
(3) Antonie Goube (1912-1998), épouse Guermonprez.
(4) Tenir les cordons du poële : tenir les cordons reliés au drap funéraire qui recouvrait le cercueil. Les quatre personnalités qui ont tenu les cordons du cercueil du docteur Montagne étaient : le marquis de Vibraye, le comte de La Roche-Aymon, le comte de Berthier (régisseur du château de Cheverny) et Charles Goube (l’oncle Charles).

La Grenouille n°70 – Janvier 2026

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