Extrêmement prolifique, le lapin de garenne (1) peut donner 3 à 5 portées par an, avec 4 à 12 lapereaux par portée, qui eux-mêmes peuvent se reproduire dès l’âge de 4 mois. On comprend alors pourquoi, à cette époque, le besoin alimentaire de cet immense cheptel débordait largement sur les cultures agricoles et que la prédation naturelle était insuffisante. Aujourd’hui rarissime, notre garenne national était considéré autrefois comme hautement nuisible. Présent à peu près partout, il faisait la joie de tout chasseur, même maladroit, car il remplissait les carniers tellement on pouvait en rencontrer à chaque partie de chasse. Par ailleurs, il représentait un complément alimentaire non négligeable dans nos campagnes pendant l’occupation allemande. Tout rural digne de ce nom savait poser des collets au nez de l’occupant et avec l’assentiment des gardes.
Considéré
comme nuisible
Le lapin de garenne était cependant perçu d’une façon bien
différente de la part des agriculteurs, des forestiers et de toute profession
en rapport avec le monde végétal. Considéré comme nuisible à réduire au
maximum, il était donc chassé sous toutes les formes possibles : en battue, en fermé,
au furet, au piège et même au collet, méthode illicite mais pratiquée à bas
bruit.
À Cheverny, le garenne pullulait ; notamment le long du Bois Bigot, en
partie est des bois de Cheverny et le long de la route de Contres en partie
ouest, mais il était aussi présent dans le moindre buisson. Les dégâts étaient
visibles sur bois et vignes, mais aussi sur toute culture de proximité. On
pouvait voir le dégradé des abroutissements(2) au fur et à mesure de
l’éloignement de l’orée des bois.
Bien sûr, de nombreuses clôtures furent
érigées pour endiguer la ruée du rongeur (3) sur les cultures, mais
notre rusé Jeannot eut tôt fait de creuser sous ces dernières pour s’y aménager
un accès. Par ailleurs, il était très coûteux d’engrillager de grandes
parcelles et les pertes économiques sur les récoltes finissaient par fâcher le
monde rural qui se remettait doucement de la Seconde Guerre mondiale.
Les
gardes-chasse sur le pied de guerre
Afin d’accéder aux demandes des
cultivateurs riverains des forêts, repaire privilégié des lapins, des battues
et des « fermés » étaient organisés. Un fermé était un système particulièrement
efficace pour réduire la prolifération de ces animaux.
Les « fermés »
Attardons-nous
un instant afin d’expliquer le principe d’un fermé. Ce n’était pas en vérité de
la chasse, mais un procédé économique pour prélever un maximum de ces lapins.
Il s’agissait d’un piège qui utilisait l’engrillagement en place. Souvent, les
prés étaient les terrains les plus aptes. Il s’agissait, dans le courant d’une
matinée, d’abaisser le grillage sur une des faces de ce pré, en choisissant la
mieux adaptée à y accueillir les futures victimes. Parfois les premières nuits
n’étaient qu’une timide prise de contact mais rapidement, les réseaux sociaux
de l’écho des garennes fonctionnant, après deux ou trois nuits la fréquentation
était la bonne. Il s’agissait alors très tôt le lendemain matin ou le soir
tard, de revenir en nombre relever le grillage, le rattacher sur les piquets et
emprisonner ainsi les lapins trop gourmands.
Il restait alors aux intervenants
à pénétrer dans le pré et à y récupérer les lapins sans le moindre coup de
fusil. Parfois, suite à des demandes, des lapins vivants étaient réservés pour
d’autres régions. À ces battues et à ces fermés, étaient conviés en priorité
les agriculteurs victimes de ces dégâts, mais aussi des riverains de ces bois,
volontaires ou chasseurs émérites. Ces battues et ces fermés étaient organisés
par les gardes-chasse des bois de Cheverny.
Des statistiques impressionnantes…
Dans les carnets de mon père, Auguste Bourgeois (4), où il notait toutes les actions relatives à ses activités de garde-chasse, j’ai relevé des journées particulièrement efficaces, comme ce 17 novembre 1950 où un « fermé » avait prélevé 393 lapins dans la plaine du Colombier. Le mois de janvier 1951 a également été très efficace, les chasseurs ayant prélevé près de 1 000 lapins de garenne en 7 battues avec une moyenne de 16 fusils. Au début des campagnes de ces battues, le tableau était réparti équitablement entre chaque tireur, mais rapidement il s’est avéré que certaines détentes étaient devenues trop « dures ». Les gardes donnèrent alors la consigne où chaque chasseur emmènerait les lapins qu’il aurait lui-même tués. Malgré le fait que beaucoup de tireurs fabriquaient eux-mêmes leurs propres cartouches, tirer une vingtaine de munitions à chaque battue pouvait devenir onéreux.La science plus forte
que les armes
Affecté par les dégâts des lapins sur sa propriété, un
biologiste d’Eure-et-Loir, le Dr Armand-Delille y introduisit le virus de la
myxomatose en 1952 (il avait eu connaissance de ce virus déjà expérimenté en
Australie). Sa propriété étant totalement clôturée, il pensait pouvoir contenir
toute propagation. Hélas, les mouches qui se précipitent sur les cadavres savent
voler par-dessus les clôtures et ont transporté le virus... Cette maladie a été
radicale, et en quelques mois, elle était arrivée dans le Loir-et-Cher et à
Cheverny, où plus une seule battue n’eut lieu après mai 1953. Dans les mois qui
suivirent, la maladie gagna une grande partie de l’Hexagone et rapidement toute
l’Europe.
Des milliers de lapins erraient alors dans les champs, sur les allées
forestières, sur les routes départementales où ils se faisaient écraser, et
dans les cours des fermes. Ils présentaient des vésicules purulentes autour des
muqueuses et des yeux, étaient quasiment sourds et aveugles et mouraient en quelques
jours. Je me souviens des trajets sur le chemin de l’école, où il fallait faire
attention de ne pas marcher sur des lapins écrasés, et du récit d’un beau-frère
coureur cycliste qui m’expliquait qu’en course, il fallait louvoyer afin
d’éviter les cadavres.
Si le Dr Armand-Delille a été remercié par le monde
agricole et forestier, il a cependant été mis en cause par les chasseurs,
poursuivi par la justice en 1955 et condamné à une amende de 5 000 francs.
Mais, en juin 1956, il a été récompensé d’une médaille d’or par le directeur
général honoraire des Eaux et Forêts. Cependant il fut vilipendé par les
éleveurs de lapins de clapiers (qui pouvaient être aussi agriculteurs) car ces
lapins domestiques, n’étant pas vaccinés à l’époque, ont été décimés. Le
résultat de cette épizootie a été à la fois un soulagement pour les uns et une
catastrophe pour les autres.
Mais, la science peut réparer ses erreurs
En
juillet 1953, l’institut Pasteur travaillait déjà à mettre au point un premier
vaccin pour immuniser, dans un premier temps, les lapins de clapiers contre la
myxomatose ; mais il fallut attendre septembre 1979 pour voir un ultime vaccin
mis au point par le professeur Saurat et son équipe de l’école vétérinaire de
Toulouse utilisable sur une plus grande échelle, y compris sur les lapins de
garenne.
Aujourd’hui, on peut à nouveau voir dans certaines régions quelques
queues blanches sautiller en gagnant leur terrier. Certains amateurs de civets
et autres pâtés sont à nouveau en capacité d’assouvir leur passion de chasseur et
de gastronome. Le plus difficile, dans ce domaine comme dans bien d’autres, est
d’établir un équilibre, surtout quand des intérêts contraires s’opposent ; il
faut alors faire appel à la sagesse, bien connue du monde rural...
M. B.
(1) Garenne : lieu boisé ou sablonneux où vivent
les lapins à l’état sauvage (Larousse).
(2) Abroutissement : action d’abroutir
; déformation d’un arbre abrouti par les animaux (Larousse).
(3) En fait,
longtemps classés dans l’ordre des rongeurs, les lapins sont maintenant
regroupés dans un ordre à part : les Lagomorphes (Wikipédia).
(4) Voir «
Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et-Cher... et nos petites histoires ».
Éditions Oxygène Cheverny - Nov. 2018 : page 47 « Auguste Bourgeois,
garde-chasse à Cheverny ».
La Grenouille n°71 - avril 2026
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