Le séjour de hans Haug à Cheverny durant la dernière guerre

Hans Haug était, depuis 1919, à la tête du musée des Beaux-Arts et du musée des Arts décoratifs de Strasbourg. 
En juillet 1940, le IIIème Reich annexe l'Alsace. Un nouveau directeur des "Musées du Rhin supérieur" est nommé par les nazis et Hans Haug, "trop francophile" est expulsé d'Alsace. 
Il se met alors à la disposition des Musées Nationaux et devient responsable du musée de la céramique de Sèvres, ainsi que du dépôt des musées nationaux à Cheverny.
En cette période troublée, le château de Cheverny a abrité une partie des oeuvres d'art du musée du Louvre, qui ont été disséminées en de nombreux châteaux de la zone libre. 
Hans Haug (Balthasar de son nom d'artiste) était un dessinateur-né (en 1890) ; un autodidacte qui a réalisé d'innombrables dessins et illustrations. Ses sujets favoris sont les paysages, l'architecture, les scènes de la vie quotidienne...  
"Les Vallées" (Cheverny) en 1942
Aquarelle de hans Haug (Balthasar)
Évidemment, l'Alsace est au centre de son oeuvre, mais il met à profit ses voyages et notamment son séjour à Cheverny, pour réaliser des aquarelles dont l'une d'elle, inédite, (réalisée en 1942) est parvenue à "La Grenouille" qui s'empresse de la reproduire ! Elle témoigne de la présence d'un ensemble de bâtiments érigé près de l'actuel étang des Vallées, à Cheverny (1). Un petit chemin transversal partait des bâtiments et rejoignait l'allée des sapins qui mène aujourd'hui au golf de Cheverny. L'artiste a planté son chevalet sous les sapins et, le dessin terminé, l'a offert aux occupants de la ferme. Ces bâtiments, pas tous visibles sur l'aquarelle, appartenaient au Domaine de Cheverny et ont été détruits quelques années après. Le grand chêne a été abattu en même temps. 

Les musées de Strasbourg ont organisé, du 9 octobre 2009 au 28 février 2010, une "visite parcours" à travers six musées de la ville, à la découverte de l'oeuvre de Hans Haug. Le dossier de presse fait état "de nombreux paysages liés à son séjour à Cheverny" qui y feront bonne figure ! (2) 

En date du 6 septembre 1944, Hans Haug rend compte de son action en tant que responsable du dépôt d'oeuvres d'art au château de Cheverny, auprès de la direction nationale des Monuments Historiques à Paris. En voici quelques extraits (1) : 
"Le dimanche 30 juillet, des policiers français et allemands au service de la Gestapo, cherchant un jeune homme sur l’identité duquel il semble y avoir eu une erreur, pénétraient brutalement chez le jardinier du château, se livraient à diverses exactions (tabac, argent, chaussures) et emmenaient le jardinier (oncle du jeune homme en question) comme otage. Comme ils avaient entre autres menacé de mettre le feu à sa maison attenante aux communs où est logée une partie de nos dépôts, j’instituais une garde spéciale de deux hommes à la « Vénerie », l’endroit le plus menacé. Les policiers sont revenus trois fois au cours des jours suivants – Le jardinier a été relâché le 11 août." (....) "L’après-midi du 15 août a été marqué d’un incident qui a failli tourner au tragique. Quelques jeunes gens du maquis s’étaient introduits, vers 4 heures, dans le parc et ont tiré au revolver, sans l’atteindre, sur une voiture allemande en panne sur la route de Contres, devant la grille d’honneur. Deux des trois occupants de la voiture se sont précipités, après avoir tiré quelques coups de feu dans la façade du château, au moment où j’en sortais pour voir ce qui se passe, dans les premières maisons du bourg, ce qui a créé une panique : de nombreux hommes, quittant une salle d’auberge, se sont enfuis dans le parc, ce qui fit croire aux allemands revenus à leur voiture que le parc était plein de ce qu’ils appellent des « terroristes ». Après une nouvelle rafale sur la façade du château, ils ont pénétré dans l’enceinte par le saut de loup et ont lancé dans les fenêtres des communs des coups de revolver et des grenades, qui ont entre autres pulvérisé la cuisine du chauffeur de M. de Vibraye." (....) "J’ai eu beaucoup de mal, en discutant en allemand, à apaiser les deux hommes qui voulaient chercher l’unité de chenillettes qu’ils précédaient ; ils voulaient faire leur rapport qui, à leurs dires, aurait inévitablement entraîné la mise à sac et l’incendie de la commune. Après une bonne demi-heure de discussion et d’examen des lieux, ils sont ensuite repartis en s’excusant de la casse, et notamment d’avoir tiré sur un groupe d’enfants qui, affolés, avaient traversé l’esplanade. Il n’y eut dans toute cette affaire, heureusement, aucune victime ; une balle avait traversé la porte d’entrée du château, en trouant également l’écriteau de protection de la commission Metternich." 

Cet épisode a laissé des souvenirs à Paul Cazin, qui a raconté de quelle façon il s’est retrouvé acteur de ces événements (4)
Le 15 août 1944, un véhicule ouvrait la route à une colonne allemande qui remontait de Contres à Blois. Il tombe alors dans un fossé à l’angle du château. Deux militaires allemands se rendent à pied à la ferme de la famille Cazin, toute proche, pour y chercher des chevaux dans l’intention de sortir leur véhicule de sa mauvaise posture. Quelques résistants de la dernière heure, cachés près du lavoir, leurs tirent dessus sans les atteindre. Les allemands, de colère, s’emparent du père et de l’oncle de Paul Cazin et les collent le long du mur de leur ferme. Ils ont vraiment cru que leur dernière heure était arrivée. La confusion règne dans le village et au château. Une partie de la colonne allemande entre dans le parc du château avec la ferme intention de brûler l’ensemble. Après de nombreux tirs et de jets de grenades vers les communs qui bordent le chenil, Hans Haug, réussit à parlementer avec les allemands et à calmer les esprits. M. Destienne, à l’époque chauffeur du marquis de Vibraye, habitait les communs. Il ne dût son salut qu’à sa présence d’esprit en s’abritant derrière sa cuisinière quand une grenade pulvérisa sa cuisine.” 

Nul doute que Hans Haug, ce jour-là sauva des vies. Le 1er février 1945, Hans Haug est nommé directeur des musées strasbourgeois, poste qu'il occupe jusqu'en 1963. Il meurt en 1965.


(1)Un projet de complexe touristique et hôtelier est projeté au lieudit "Les Vallées" et fait l'objet actuellement de la révision simplifiée du POS engagée par le conseil municipal.
(2)Catalogue "Hans Haug, homme de musées, une passion à l'oeuvre" - Diffusion : Le Seuil (272 pages, 200 illustrations). Tél. 03 88 52 50 00 - www.musees-strasbourg.org
(3)Merci à Bernadette Schnitzler, Conservateur du Musée Archéologique de Strasbourg et Commissaire de l'exposition, qui nous a fait parvenir ce rapport. 
(4)Propos recueillis par Patrice Duceau pour l’association “Histoire et Découverte” (Cour-Cheverny), le 18 août 2003


La Grenouille - La Grenouille n°5 - Octobre 2009