Le premier château de Cheverny : mystère résolu ?

Rappelons que le premier château de Cheverny fut construit à l’époque de Louis XII (1510) par Raoul Hurault et fut démoli à partir de 1624 par Henri Hurault qui fit construire à sa place le château de style Louis XIII que nous connaissons aujourd’hui. Mais quel était l’emplacement de l’ancien château ? 


Dessin du premier château de Cheverny 
réalisé en 1624 par Étienne Martellange

Les réponses à cette question divergent selon les historiens. Pour ceux de la fin du XVIIIe et ceux du XIXe s., les communs actuels faisaient la quasi unanimité. Mais cette réponse n’est vraisemblablement pas la bonne. En effet, mon ami le héron m’a fait part de sa découverte, chez un bouquiniste de Blois, d’un exemplaire de la revue de la Société des Sciences et lettres du Loir-et-Cher, comportant un article du docteur Frédéric Lesueur (1) traitant de ce sujet. Dans cette communication, le docteur Lesueur situe le premier château à l’emplacement du château actuel et il ne manque pas d’arguments sérieux. 

Pour lui la thèse des communs actuels provient :
  • d’une mauvaise interprétation d’une phrase d’André Félibien (2) qui rapporte dans un ouvrage qu’Henri Hurault « fit démolir une partie des anciens bâtiments n’en ayant réservé que ce que l’on voit dans la cour à main gauche en entrant et les deux tours qui sont aux cotés de la porte... ». Effectivement, une partie de l’ancien château fut conservée. Cependant, si les communs actuels se trouvent bien à gauche en entrant par le portail situé devant l’église, la cour dont parle Félibien est la cour d’honneur située devant la façade sud du château, cour entourée, à l’époque, avec le château, par les douves dont seules celles situées au nord, subsistent encore. C’est cette cour d’honneur que les contemporains appelaient « la cour ». Elle était dans la continuité de la « grande cour » (plus au sud vers le portail d’honneur et la grande allée, aujourd’hui la route de Contres) ; 
  • d’une analogie entre certaines parties de ces bâtiments des communs avec une partie des bâtiments du dessin de Martellange (3). Or, la date de construction des bâtiments actuels est très différente de celle de la construction de l’ancien château, puisque postérieure à la seconde moitié du XVIs, et ils ne ressemblent pas à une demeure seigneuriale puisque constitués de vastes greniers qui conviennent mieux à des dépendances.  
Plan du premier château dessiné au revers de la chemise 
contenant l’original du rapport d’expertise de 1724 
intitulé “Procès verbal de Chiverny” se trouvant 
aux Archives départementales. Ce schéma hâtif inédit 
est la seule indication qui nous renseigne sur l’emprise 
au sol du château. Il complète parfaitement 
le dessin de Martellange ci-dessus.

Mais l’argument majeur de Frédéric Lesueur est tiré d’un procès verbal d’expertise intitulé « Procès verbal de Chiverny » rédigé en septembre et octobre 1724, soit un siècle après la construction du nouveau château, par deux experts mandatés par le propriétaire de l’époque, Jean Baptiste Louis de Clermont d’Amboise. Ces experts, chargés d’évaluer l’état du château en vue d’éventuels travaux, décrivent très précisément les parties de bâtiments conservées en 1630 et qu’ils ont pu visiter. Ils relatent le même parcours qu’aujourd’hui avec l’allée latérale laissant les communs à gauche avant d’arriver dans la grande cour, puis en tournant à droite, dans la « Cour d’honneur entourée par les douves » où se trouvaient à gauche (du coté du parc) ces « anciens bastiments » composés d’une galerie, d’une tour, d’un logement pour le concierge et d’une chapelle. 

Le procès verbal précise « Dans ladite cour est un mur à droite... A la gauche est un bastiment beaucoup plus ancien et d’une autre construction que le château, au derrière duquel bastiment est une tour ronde en saillie sur le fossé et pont y joignant pour passer dans le parc... la tour ronde était adossée à la galerie [qui était] assez vaste, elle s’éclairait par quatre fenêtres sur la cour et quatre autres sur les douves, du coté du parc... à l’ouest du château... La chambre du concierge était éclairée d’une croisée sur la cour d’entrée... ». 

Frédéric Lesueur pose la question : la tour, estelle l’une de celles que Félibien décrit dans son ouvrage et l’une des deux tours figurant sur le dessin de Martellange ? Pour lui, « c’est possible, d’autant plus que la tour subsistante était contiguë au pont [sur le fossé] et à la chambre du concierge ». La galerie, qui occupait le côté gauche de la cour, serait alors sur le dessin masquée par ces tours ». 

En tout cas, les experts conclurent à la démolition « de fond en comble » de ces bâtiments, compte tenu des importantes réparations nécessaires à leur conservation. 
Le docteur Lesueur estime en conclusion que, « contrairement à l’opinion généralement reçue, il [le premier château] s’élevait, comme c’était la règle à peu près constante, à l’emplacement même où il fût rebâti ». C’est ce que dit l’historien de Blois Bernier, contemporain de Félibien qui, après avoir parlé du premier château ajoute : « Le comte de Chiverny... fit démolir une partie de cet ancien bâtiment et fit élever à sa place ce beau corps de logis... » 
Dessin réalisé d’après les indications contenues 
dans le “procèz verbal de Chiverny” de 1724. ”
L’ancien bastiment... au derrière duquel est une tour ronde... 
Le mur de pignon du bout, que nous avons trouvé 
prêt à tomber en ruine, estant arcbouté par cinq étais...”


(1) Frédéric Lesueur, auteur, historien et éditeur : « Blois, Chambord et les châteaux du Blésois » 
(2) André Félibien architecte et historiographe français du XVIIe s. 
(3) Étienne Martellange, né en 1568, frère jésuite, architecte et peintre de renom. 

Le Héron et La Grenouille - La Grenouille n° 30 - Janvier 2016